Nicolas Baverez est un normalie-énarque quin conseille Nicolas Sarkozy. Daniel Cohn-Bendit est député européen et soutient Ségolène Royal
Libéral/libertaire
N. B.: La liberté, c'est une devise républicaine, une valeur transcendante qu'on ne peut pas classer spontanément à gauche ou à droite. Souvent minoritaire, elle n'est pas pour autant absente du socialisme, qui mêle depuis l'origine une dimension dirigiste, potentiellement liberticide et une
authentique dimension libérale...
D. C.-B.: Je corrige : une dimension libertaire.
N. B.: Pour ma part, je me reconnais dans la tradition du libéralisme politique, qui court de Montesquieu, Condorcet, Constant, Tocqueville jusqu'à Aron. Pour cette famille de pensée, la liberté est d'abord une institution politique, garantie par l'État de droit et par l'engagement des citoyens. Elle la décline ensuite en organisation économique et sociale.
D.C.B.: Je me situe davantage du côté de Hannah Arendt. En ce qui concerne les institutions politiques, elle est très libérale. Elle a tiré les leçons du totalitarisme. Pour elle, la démocratie représentative protège les citoyens contre la folie de l'être humain. En même temps, elle a prononcé cette phrase
LAmérique est politiquement une démocratie, socialement totalitaire. » Elle s'est intéressée de près à l'expérience des conseils ouvriers et se demande comment réintégrer, au sein du marché, des modes d'organisation collective. En cela, je ne suis pas simplement libéral - même si je défends les institutions démocratiques contre les folies révolutionnaires. Il m'arrive de me définir comme un libéral-libertaire.
Les enjeux de l'élection présidentielle
DC-B.: Je crois que Nicolas Sarkozy n'est pas bon
pour la France d'aujourd'hui, parce que c'est un homme qui divise. La seule capable de le battre, car elle incarne la nouveauté, c'est Ségolène Royal. Je ne fais pas partie de son équipe de campagne, je ne cherche pas à être ministre, mais je la soutiens. Le fait qu'elle ose dire qu'elle n'a pas réponse à tout, je trouve cela très sain. Sarkozy veut avoir raison sur tout, c'est énervant. La société française a besoin de réformes, mais elle a aussi besoin d'être accompagnée dans ces réformes.
N. B.: Lexcellente nouvelle vient de ce que Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy se sont tous deux placés sous le signe du changement et de la rupture. La première a opéré sa percée avec les thèmes de l'autorité, du travail, de la famille. Le second parle de l'individu, de l'immigration, de la production, de la relation avec les autres démocraties. Leur différence se situe dans leur posture et leur style. Ségolène Royal joue sur le mode de l'incarnation et se situe sur le double plan des valeurs et de la proximité. Le terrain de Nicolas Sarkozy est celui de l'action et de la programmation. Au-delà de leur personnalité, pointent deux questions : la campagne favorisera-t-elle l'émergence d'un débat entre une droite libérale et une gauche sociale-démocrate qui constituerait le meilleur antidote contre les extrémismes ? Ce débat permettrat-il de construire le socle politique de la modernisation de la France, c'est-à-dire débouchera-t-il sur un mandat clair, un projet politique national de redressement, un leadership fort pour conduire les réformes nécessaires ?
Ségolène Royal m'inquiète par sa stratégie d'évitement systématique lorsqu'on l'interroge sur son programme. Ne pas vouloir avoir réponse à tout est une chose, mais quand un Président est élu dans le flou, sur la base d'un projet inexistant et ambigu, on connaît le résultat : c'est Jacques Chirac en 1995 ou 2002, avec à la clé le décrochage du pays. La France ne peut s'offrir le luxe d'une nouvelle désillusion, à la mesure de l'espoir de changement qui monte chez les Français.
D. C.-B.: La faute au système présidentiel français, qui fait naître de fausses attentes. Quel que soit l'élu, la déception est toujours au rendez-vous.
Entretien avec Alexandre Lacroix