La force et le droit (à propos de la guerre Israël/USA /Iran)
Vous êtes nombreux à soutenir que seule la force peut vaincre la force et même que, en conséquence, nous ne pouvons que nous incliner devant le « droit de la force ».Merci à Netanyahou et Trump.
Tout d’abord permettez-moi de vous dire que vous cautionnez ainsi le pseudo-raisonnement de loup de la fable.Or telle n’est pas la position de La Fontaine, dont les derniers mots sont bien sûr ironiques. Quant à estimer que « la force fait loi », cela revient à tenir pour indépassable un ordre international qui balaie les institutions et les objectifs du droit. Vous approuvez donc implicitement tous ceux qui incarnent cette orientation actuelle, à savoir Netanyahou, Poutine et Trump (entre autres!). Celui qui possède le plus de bombes et les meilleures armées fera régner l'ordre nouveau (la paix ?), il a le droit de le faire et il aura le dernier mot. Sous cet angle chacun comprendra (Monarchies du Golfe, Allemagne, Suède etc..) que l’accès au nucléaire est aussi urgent qu’impératif pour qui veut sauver sa peau en ces temps incertains !…
Pourtant l’un des propres des Homo sapiens est le fait d’opposer à l’ordre des faits un autre plan, celui du droit, autrement dit un ordre fictif qui va s’incarner partiellement dans des principes, des idéaux, des institutions et un certain type de politique qui récuse la logique de la force. Les instruments du droit sont la parole, les symboles - discours, dialogue, « narratifs », diplomatie et tribunaux (qui font respecter la loi). Bref nous ne « fonctionnons" pas comme les loups et les lions pour qui le chef de meute étant le plus fort a effectivement toujours raison.
Si tout ceci est exact, reprocher son impuissance au droit est absurde puisque le droit précisément se soustrait à la logique de la force, qu’il conteste. Et affirmer comme vous le faites que la force seule fait loi est contradictoire puisque le fait d’employer des arguments vous place automatiquement dans l’ordre du discours - du droit et non de la force.
Pour le dire autrement il n’y a pas de légitimité sans consentement, sans engagement, sans paroles données de part et d’autre. Donc plaider la légitimité de la force, par quelque bout qu’on le prenne, est un non-sens. La force est nécessaire pour imposer le droit (légitime défense, droit des peuples à disposer d’eux-mêmes) mais aucune légitimité ne procède d’elle.
« Le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître s’il ne transforme la force en droit et l’obéissance en devoir » (JJ. Rousseau)
Réponse aux objections
« La justice sans la force est impuissante « Pas de droit sans la force pour l’instaurer et le soutenir »
Nous sommes tous d’accord (avec Machiavel et Pascal )
« Le droit c’est du bla bla » Oui ! Mais le bla bla c’est la parole et c’est l’instrument du droit en effet, qui n’existe que parce que l’ordre humain est symbolique.
« Kant a les mains propres mais il n’a pas de main » Ne peut on dire cela de tout philosophe? Personnellement j’estime que les philosophes doivent interpréter le monde (et non le transformer) . A chacun sa tâche et les vaches seront bien gardées.
« Parfois il faut agir , la force est nécessaire » Assurément. Mais la force ne peut créer une légitimité. Aucun ordre ne peut être imposé ni n’est viable si la consentement de ceux qui y sont soumis n’est pas sollicité et obtenu, au moins dans un second temps. Les alliés ont imposé par la force aux pays qu’ils ont libérés un nouvel ordre que les peuples désiraient et ils l’avaient montré, au moins a minima, par la résistance … Les américains n’ont pas imposé en Europe de l’Ouest la paix contre la volonté des peuples. Quant aux criminels nazis ils ont été jugés et le peuple allemand a finalement accepté ce verdict.
«On ne peut pas faire la paix avec un pays qui proclame sa volonté de vous détruire » Mais si on le peut. Raisonnement par l’absurde : si vous ne pouvez pas faire la paix avec un pays (quelqu’en soient les raisons) , vous n’avez d’autre choix que de le détruire physiquement. C’est en effet ce que semblent admettre l’Iran et le Hamas concernant le « régime sioniste ». Or notre position au contraire est de dire : la paix est le seul horizon, puisque détruire physiquement une nation, un Etat, donc un peuple n’est pas une option (même un peuple de démons peut comprendre cela dirait Kant)
"Là où il n'y a pas de loi, rien n'est injuste" (Hobbes). « Là ou il n’y a pas de loi », il s’agit de l’ « état de nature » ou de son équivalent, une situation de nature entre Etats. Précisément le but du droit est d’instaurer un semblant d’ordre légal entre les Etats afin de dépasser le règne du plus fort (état de nature, avant les lois humaines, avant l’instauration de l’Etat et du droit par contrat cad libre consentement )
« Le droit n’est recevable et applicable que pour les Etats qui se reconnaissent mutuellement » « Le droit n’est applicable que pour les Etats qui le respectent » Mais non. En aucun cas ! Le droit se présente comme un ensemble de principes qui valent pour tous les humains et tous les Etats. Sinon on pourrait décréter que les « Etats-voyous » sont en dehors du droit donc en dehors de l’humanité et donc peuvent être niés, anéantis comme des animaux (c’est ce que disent les ministres radicaux d’Israël » les palestiniens sont des animaux »). Cet argument était utilisé autrefois en faveur de la peine de mort.
Donc encore merci à Rousseau et Kant pour leurs « bla bla » qui , aussi futile soit-il à vos yeux, me permet de donner un sens à l’idée de dignité humaine. Ce ne sont pas les missiles et les bombes dont disposent l’Otan qui me permettent de tenir debout et de me regarder en face mais les « bla bla « des penseurs qui expliquent que tout sujet est en mesure de dire Non. De dire non à la loi du plus fort.
PS : et la capitulation du Japon en 45?
Une étude, le United States Strategic Bombing Survey, organisée par l'armée américaine après la capitulation, consista à interroger des centaines de dirigeants militaires et civils japonais au sujet des bombardements ; il en ressort que :
« D'après une étude poussée de tous les faits et avec l'appui des témoignages de dirigeants japonais encore en vie, le groupe d'étude est de l'avis que le Japon aurait certainement capitulé avant le 31 décembre 1945 et peut-être même avant le 1er novembre 1945. Et cela même si les bombes n'avaient pas été larguées, même si l'URSS n'était pas entrée en guerre, et même si aucune invasion n'avait été planifiée et envisagée[162]. » (Wikipedia)