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9 novembre 2019 6 09 /11 /novembre /2019 14:27

Le monde 9 Novembre 2019. Reconquérir la démocratie contre les oligarchies qui al détournent 
Tribune.
 Chili, Equateur, Liban, Irak, Algérie, Haïti… sur tous les continents, des peuples se révoltent. La dispersion est trop grande, les situations trop disparates – a fortiori si l’on y ajoute le mouvement des « gilets jaunes » en France – pour qu’on puisse parler d’unité ou d’imitation. Le point de départ de ces mouvements semble même très particulier, ponctuel, local, et l’on peine à y repérer le grand lyrisme de la Révolution. Précisément : toutes ces raisons incitent, pour les analyser, à réactiver un concept forgé par Michel Foucault à la fin des années 1970, celui de « crises de gouvernementalité ». Le néologisme de « gouvernementalité » visait à rendre compte des modalités multiples du pouvoir ou de la « conduite des conduites » des individus ou des populations, au-delà du seul gouvernement de l’Etat.

Chaque fois, une décision économique visiblement mineure apparaît comme un abus de trop, comme un signe de mépris du peuple et d’injustice

Une crise de gouvernementalité intervient lorsqu’une part importante des « gouvernés » met en question un acte ou une mesure d’un pouvoir jugés abusifs. Elle peut s’étendre, de proche en proche, à tout un système. Les points d’ancrage de ce type de crise se sont déplacés avec le temps, maiscertains aspects se répètent. Ainsi, aux XVe et XVIe siècles, la corruption de l’Eglise et de ses représentants provoquait des indignations populaires, tournant parfois en « guerres des pauvres ». Du Moyen Age au XVIIIe siècle, des révoltes visaient les taxes ou impôts réclamés par des princes.

Aujourd’hui, ce sont d’abord les chefs d’Etat et de gouvernement dont on dénonce la corruption ou la collusion avec une oligarchie, ces quelque pour-cent les plus riches de la population, qui semblent dicter les réformes fiscales, économiques ou la refonte du code du travail. Et c’est encore et toujours une taxe ou une augmentation de prix affectant le quotidien de la population – ticket de métro au Chili, prix de l’essence en Equateur ou en France, – qui mettent le feu aux poudres. Eclate alors ce que Foucault entendait par « crises de gouvernementalité » : un « nous ne voulons plus être gouvernés ainsi », pas comme ça, pas par eux, pas pour eux…

Néolibéralisme autoritaire

Chaque fois, une décision économique apparemment mineure est perçue comme un abus de trop, un signe de mépris du peuple et d’injustice, alors qu’en parallèle les mêmes gouvernements ont généralement réduit les contributions fiscales des plus riches, privatisé, favorisé les inégalités… La combinaison de réformes socialement brutales et de l’état d’urgence contre les révoltes qui en résultent caractérise aujourd’hui ce qu’on peut appeler le néolibéralisme autoritaire, qui est le visage du néolibéralisme en temps de crise. Mais la nouvelle apportée par les mouvements actuels est que les refrains néolibéraux ne passent plus, et que le recours à la répression est inopérant.

Cependant, ces remarques ne valent que pour certains de ces mouvements.D’autres ne peuvent être rangés sous la rubrique d’une crise de l’Etat néolibéral : en Haïti, au Liban, en Algérie, les manifestants visent essentiellement la confiscation du pouvoir par des gouvernants vus comme des « clans » ou des « mafias ». Les cas de l’Algérie ou de l’Egypte, où la contestation vise la captation des Etats par l’armée, montrent que, comme en Amérique latine, la corruption et l’autoritarisme sont loin d’être l’apanage des néolibéraux.

Populismes de gauche

L’observateur de gauche de cette situation doit se garder de tout simplisme et de toute projection fantasmatique d’une révolution mondiale. Ces révoltes ne se présentent pas comme la source d’une alternative déterminée, ou d’une nouvelle légalité. Une seule chose les réunit toutes : le désir d’une démocratie digne de ce nom. Mais, à ce titre, des régimes qui ont pu se présenter comme des alternatives au néolibéralisme, des « populismes de gauche » plus ou moins autoritaires, sont aussi le théâtre de « révoltes des gouvernés ». Celles-ci sont dirigées cette fois contre la monopolisation du pouvoir politique, les violations des droits de l’homme et des règles du pluralisme, ou l’accaparement de ressources nationalisées au profit de groupes gravitant autour du pouvoir.

Les cas de la Bolivie et du Venezuela doivent sûrement être distingués. C’est moins le bilan général d’Evo Morales, plutôt reconnu comme un progrès social, qui est aujourd’hui contesté par les Boliviens, que sa volonté anticonstitutionnelle de briguer un quatrième mandat et, surtout, les conditions douteuses de sa réélection. Quant au Venezuela de Maduro, plongé dans un marasme économique profond, il traverse une des plus graves crises politiques et sociales de son histoire.

Or, de même qu’à la fin des années 1970, Foucault traitait aussi de l’expérience des dissidences dans les dictatures dites « socialistes », aujourd’hui, les contestations multiples du néolibéralisme autoritaire ne sauraient se doubler d’une complaisance aveugle envers les vices et parfois les catastrophes d’un autoritarisme de gauche.

Celui-ci est également en cause dans les mouvements actuels qui s’en prennent partout à la corruption de la démocratieau sens littéral comme en un sens plus abstrait : la démocratie paraît « corrompue » lorsque la politique menée porte partout la marque des intérêts de groupes économiquement ou politiquement dominants, dont le gouvernement exécute les volontés au détriment du « public ».

La démocratie doit toujours être reconquise contre les oligarchies qui la détournent d’elle-même. A l’appel à une démocratie fidèle à son principe se mêle toujours une forte aspiration à la justice sociale. S’y ajoute aujourd’hui une dernière dimension, manifestée par un mouvement transnational comme Extinction Rebellion : le « nous ne voulons plus être gouvernés ainsi » se dirige ici contre le fait que les gouvernements en place ne font nullement de l’écologie une réelle priorité, et acheminent ainsi l’humanité vers une catastrophe scientifiquement annoncée. C’est le dernier étage de la fusée : l’écologie devrait être l’un des axes centraux de cette démocratie sociale qui se mettrait à l’écoute des révoltes mondiales, et dont le mot d’ordre d’un « Global Green New Deal » pourrait constituer un mot d’ordre fédérateur pour les peuples.

 

 

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16 octobre 2019 3 16 /10 /octobre /2019 15:45

Le droit établi  dans  une société donnée (même démocratique)  peut et même doit toujours rester contestable au nom d’une loi supérieure.
Léo Strauss explique pourquoi dans le texte suivant :

 

 

« Toutes les sociétés ont leur idéal, les sociétés cannibales pas moins que les sociétés policées. Si les principes tirent une justification suffisante du fait qu’ils sont reçus dans une société, les principes du cannibale sont aussi défendables et aussi sains que ceux de l’homme policé. De ce point de vue, les premiers ne peuvent être rejetés comme mauvais purement et simplement. Et puisque tout le monde est d’accord pour reconnaître que l’idéal de notre société est changeant, seule une triste et morne habitude nous empêcherait d’accepter en toute tranquillité une évolution vers l’état cannibale. S’il n’y a pas d’étalon plus élevé que l’idéal de notre société, nous sommes parfaitement incapables de prendre devant lui le recul nécessaire au jugement critique. Mais le simple fait que nous puissions nous demander ce que vaut l’idéal de notre société montre qu’il y a dans l’homme quelque chose qui n’est point totalement asservi à sa société et par conséquent que nous sommes capables, et par là obligés, de rechercher un étalon qui nous permette de juger de l’idéal de notre société comme de tout autre. Cet étalon ne peut être trouvé dans les besoins des différentes sociétés, car elles ont, ainsi que leurs composants, de nombreux besoins qui s’opposent les uns aux autres : la question de la priorité se pose aussitôt. Cette question ne peut être tranchée de façon rationnelle si nous ne disposons pas d’un étalon qui nous permette de distinguer entre besoins véritables et besoins imaginaires et de connaître la hiérarchie des différentes sortes de besoins véritables. Le problème soulevé par le conflit des besoins sociaux ne peut être résolu si nous n’avons pas connaissance du droit naturel »

 

Léo Strauss, Droit naturel et histoire (1953), trad. par M. Nathan et E. de Dampierre, Éditions Flammarion, 1986, p. 14.

 

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9 octobre 2018 2 09 /10 /octobre /2018 10:51

https://www.youtube.com/watch?v=71pvIcO0FpE

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9 octobre 2018 2 09 /10 /octobre /2018 10:42

«  S’il y avait un peuple de Dieux, il se gouvernerait démocratiquement. Un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes » Rousseau Du contrat social III,  chapitre 4, De la démocratie

 

La démocratie (dèmokratia, en grec) est le pouvoir du peuple (dèmos, le peuple et kratos, le pouvoir). Par oppositon à l’arkhè, qui renvoie plutôt au commandement (monarkhia, pouvoir personnel détenu par une ancienneté avérée), le kratos désigne la souveraineté. Par opposition à la turannis-monarkhia, caractérisée par le pouvoir personnel, la démocratie, pouvoir du peuple,  repose sur les deux concepts d’eunomia (ordre juste) et isonomia (ordre égal).  Solon, Clisthène, puis Périclès ont mis en place les institutions de la démocratie (à Athènes au 7-6 ième siècle avant J.C.),  autrement dit le pouvoir du peuple conçu comme une entité politique et juridique structurée. Les deux idées de « partage de l’égalité  citoyenne » et de « souveraineté du corps public »  sont donc consubstantielles de la démocratie,  et originelles.  Elles restent pleinement pertinentes lorsque Rousseau, qui n’ignore rien évidemment de la genèse des institutions démocratiques athéniennes, écrit Du Contrat social.  Une lecture rapide de ce texte  datant de 1762 pourrait laisser imaginer que la défense de la démocratie  définit le projet de Rousseau. Par le « contrat social » tel que le conçoit Rousseau, en effet, des hommes s’associent pour mettre en place des institutions et des lois qui permettent au peuple – « constitué »  à partir de cette décision- de se gouverner lui-même, d’être désormais  pour lui-même son propre maître. On est donc très étonné de lire cette citation, (« S’il y avait un peuple de Dieux etc.. »),  en tout cas dans la mesure où elle est séparée de son contexte. Car cette formule est la conclusion du chapitre De la démocratie  (Livre III, chapitre 4 Du contrat social) dans lequel Rousseau explique quelles réserves l’on peut formuler à l’égard de ce type de gouvernement.

 

I Elucidation de la formule

1) Caractère ironique

« Un peuple de Dieux » : autrement dit  des êtres intelligents, rationnels, susceptibles de s’accorder sur ce qui constitue leur intérêt commun, et de concevoir  des lois conformes à leur « volonté générale » : des lois justes susceptibles  d’être approuvées par tous. Mais des créatures de cet ordre, dénuées de passions, ou en tout cas de mauvaises passions (passions tristes ou destructrices de tout lien social, telles que la cupidité, la peur,  la haine, la jalousie, l’envie, la rancune, le ressentiment…)  n’auraient pas besoin d’être « gouvernées »  (de gubernare, diriger un navire). Elles pourraient simplement se contenter de s’autogérer, prendre des décisions en commun concernant leur vie publique, mais sans avoir à établir des interdits, des sanctions, sans avoir à limiter la liberté de chacun par le droit. On pense par exemple à la société du jardin d’Epicure, conçue sur le modèle de la société des Dieux…

2) Les hommes  ont besoin d’être gouvernés.

Le b-a-ba de la politique, c’est qu’il est nécessaire de concevoir des dispositifs pour les hommes tels qu’il sont et non tels qu’ils devraient être « Beaucoup se sont imaginés des républiques et des principautés que jamais on n’a véritablement ni vues ni connues, mais il y a un tel écart entre la façon dont on vit et celle dont on devrait vivre, que celui qui délaisse ce qui se fait pour ce qui se devrait faire apprend plutôt à se perdre qu’à se sauver » Machiavel, Le Prince, Chapitre 15).  Or les hommes étant doués de passions doivent être gouvernés. Ils ont besoin que quelqu’un leur impose d’obéir à  la loi qui vaut pour tous. Car,  sinon, même si tout le monde veut la loi,  chacun fera exception pour lui-même -  s’il n’est pas puni en cas de transgression. L’homme « est un animal qui a besoin d’un maître », car aucune personne n’est à l’abri d’une corruption de sa volonté : « chacune abusera toujours de sa liberté si elle n’a personne au dessus d’elle, qui exerce un pouvoir d’après des lois » (Kant, Idée universelle du point de vue cosmopolitique, proposition 6)

3) C’est la raison pour laquelle ils ne peuvent l’être démocratiquement.

Car ils faudrait qu’ils soient gouvernés par des maîtres justes, définitivement justes, et justes en eux-mêmes, c’est-à-dire par vertu et non par peur des sanctions, puisque ces maîtres, en démocratie, n’ont pas de pouvoir contraignant établi au dessus d’eux.  Le fait que plusieurs, ou même tous, gouvernent,  ne change rien au problème. Même en démocratie, il y aura toujours des hommes avides de pouvoir et d’argent qui obtiendront un ascendant  sur les autres citoyens, et par le moyen de la démagogie, accèderont au gouvernement afin d’assouvir leurs propres passions. Ni en démocratie ni dans aucun autre système, on ne peut se reposer sur la vertu des hommes politiques  pour établir puis  garantir un régime juste et stable.  Il faut trouver une solution qui mette les hommes  à l’abri des appétits des autres hommes, et exclue  tout risque d’asservissement ou de manipulation.

Conclusion :

On comprend la formule si on l’interprète comme une boutade. Le problème ne se pose pas pour des Dieux. Pour les hommes, imparfaits et corruptibles, il se pose avec une grande acuité !

II La solution de Rousseau.

Elle passe par la distinction décisive entre souveraineté et gouvernement, ou encore entre source et exercice effectif de la souveraineté : « il ne faut pas que le souverain et le Prince soient la même personne ». Car dans ce cas, ils formeraient un « gouvernement sans gouvernement » (Livre II, chapitre 4).

  1. Le peuple est souverain

C’est le principe retenu par le rédacteur du Contrat social, la souveraineté appartient au peuple, nul autre que le peuple n’a le droit de s’en attribuer l’exercice.  Il s’agit ici de la source du pouvoir, de son fondement : « le corps politique ou le souverain ne tirant son être  que de la sainteté du contrat ne peut jamais s’obliger, même envers autrui, à rien qui déroge à cet acte primitif, comme d’aliéner quelque portion de lui-même ou de se soumettre à un autre souverain. Violer l’acte par lequel il existe serait s’anéantir… » (Livre I, chapitre 7). Donc « souverain » signifie: qui détient le pouvoir de décider ; et le peuple est et demeure souverain, la souveraineté est permanente,  inaliénable et indivisible : « Le souverain, par cela seul qu’il est, est toujours tout ce qu’il doit être » (ibid)  (Livre II, chapitres 1 et 2).  La volonté souveraine ne peut s’aliéner, se transférer ou se représenter. Le pouvoir de décider, ou volonté commune du peuple tout entier,  s’exprime dans la puissance législative. Il est sacré, absolu, inviolable, et pourtant limité (« des bornes du pouvoir souverain »), car il ne peut statuer que sur des questions d’ordre général. Les actes de loi émanent nécessairement du peuple par opposition aux décrets, qui sont des actes de gouvernement : « toute loi que le peuple en personne n’a pas ratifiée est nulle ; ce n’est point une loi »  (III, 15)

  1. Le peuple ne gouverne pas.

Gouverner est une fonction d’exécution «J’appelle donc gouvernement ou suprême administration l’exercice légitime de la puissance exécutive, et Prince ou magistrat  l’homme ou le corps chargé de cette administration » (Livre III, chapitre premier, « Du gouvernement en général »).   « Nous avons vu que la puissance législative appartient au peuple, et ne peut appartenir qu’à lui. Il est aisé de voir au contraire […] que la puissance exécutive ne peut appartenir à la généralité comme législatrice ou souveraine ; parce que cette puissance ne consiste qu’en des actes particuliers qui ne sont point du ressort de la loi, ni par conséquent de celle du souverain, dont tous les actes ne peuvent être que des lois ».
Pour Rousseau le souverain fait les lois, seul le souverain fait (il les  approuve,  il les ratifie, à défaut de les concevoir) les lois. Mais les actes particuliers (c’est-à-dire ceux qui relèvent de l’application de la loi) ont trait par définition à des cas particuliers, or la volonté générale  ne peut  se prononcer sur le cas particuliers. Donc il faut à la force publique « un agent propre qui la mette en œuvre selon les directions de la volonté générale » autrement dit il lui faut un gouvernement.

  1. Le gouvernement n’est pas souverain.

Qu’est-ce donc que le gouvernement ? C’est un corps intermédiaire entre le peuple  (une « collection de volontés ») et le souverain (l’autorité souveraine, le corps politique) « chargé de l’exécution des lois et du maintien de la liberté.  Il n’est que le « ministre » du souverain : « ce n’est absolument qu’une commission, un emploi  dans lequel, simples officiers du souverain, ils exercent en son nom le pouvoir dont il les a faits dépositaires, et qu’il peut modifier et reprendre quand il lui plaît… ». (Livre III, chapitre 1). Le gouvernement (le «  prince »)  ne doit en aucun cas usurper la souveraineté :

«  S’il arrivait  enfin que le prince eût une volonté particulière plus active que celle du souverain, et qu’il usât pour obéir à cette volonté particulière de la force publique qui est entre ses mains, en sorte qu’on eût, pour ainsi dire, deux souverains, l’un de droit, l’autre de fait ; à l’instant l’union sociale s’évanouirait, et le corps politique serait dissous ».

Conclusion ;

Rousseau  pense que le peuple, théoriquement souverain, ne doit pourtant pas gouverner. Cela signifie qu’il estime, comme Aristote et  Kant,  que «  tout gouvernement légitime est républicain ».  Pourquoi Rousseau est-il généralement considéré comme le fondateur de nos institutions démocratiques ?

 

III Aussi imparfaite soit-elle, la démocratie reste le moins mauvais des régimes

 

  1. La démocratie directe est irréaliste et dangereuse

Irréaliste : « Il est contre l’ordre naturel que le grand nombre gouverne et que le petit soit gouverné » (Livre III, chapitre 4). De deux choses l’une en effet : soit le peuple délibère quotidiennement de tous les sujets, ce qui est inconcevable dans une grande nation. Soit il délègue ce travail à des commissions, et dans ce cas « la forme de l’administration change ».

Dangereuse : la tyrannie de tous n’est pas meilleure que la tyrannie de quelques uns. Car la foule éprouve les passions de chacun, mais décuplées et exacerbées  par l’effet de contagion : « il n’y a pas de gouvernement si sujet aux guerres civiles et aux agitations intestines que le démocratique et le populaire, parce qu’il n’y en a aucun qui tende si fortement et si continuellement à changer de forme, ni qui demande plus de vigilance et de courage pour être maintenu dans la sienne. C’est surtout dans cette constitution que le citoyen doit s’armer de force et de constance, et dire chaque jour de sa vie au fond de son cœur ce que disait un vertueux Palatin dans la Diète de Pologne : « Malo periculosum libertatem quam quietum servitium » (« Je préfère les dangers de la liberté au repos de la servitude » )

De toute façon, la démocratie directe est impossible dans les grandes nations, et notamment dans les sociétés riches donc très inégalitaires : « l’égalité ne saurait subsister longtemps dans les droits et l’autorité » s’il n’y a pas beaucoup d’égalité « dans les rangs et les fortunes (III, 4). Les sociétés modernes sont aux antipodes de la société frugale et vertueuse qui est la condition sine qua non d’une mentalité démocratique.

  1. La démocratie indirecte  (représentative) est imparfaite et fragile

Imparfaite : parce que la volonté ne peut pas se représenter, et que tout citoyen qui délègue son pouvoir abandonne sa volonté (« La volonté ne se représente point : elle est la même ou elle est autre ; il n’y a point de milieu » (III, 15).  Donc si je me contente de confier à d’autre la tâche de décider pour moi, je renonce à ma souveraineté (« La souveraineté ne peut être représentée, pour la même raison qu’elle ne peut être aliénée » (ibid) ). La démocratie représentative n’est plus qu’une parodie de démocratie : « Sitôt que quelqu’un dit des affaires de  l’Etat, que m’importe, on peut considérer que l’Etat est perdu ».

Fragile : la démocratie représentative encourage la paresse, la démission, l’esprit de servitude. Le gouvernement profite de cet état d’esprit (mentalité servile, lâche) pour usurper la souveraineté : «  Quand ceux-ci sont avares, lâches, pusillanimes, plus amoureux du repos que de la liberté, ils ne tiennent pas longtemps contre les efforts redoublés du gouvernement ; […] l’autorité souveraine s’évanouit à la fin, et la plupart des cités tombent et périssent avant le temps » (Chapitre 14)
Conclusion : «  A l’instant qu’un peuple se donne des représentants, il n’est plus libre, il n’est plus »  (Livre III, chapitre 15)

  1. (Toutefois)  La démocratie, régime imparfait convient parfaitement à des hommes imparfaits.
    La radicalité de Rousseau a été critiquée par les libéraux, notamment Benjamin Constant, qui dans la lignée de Montesquieu défend une démocratie tempérée par des institutions libérales, au tout premier rang desquelles la fameuse séparation des pouvoirs (exclue par Rousseau, puisque pour Rousseau tout le pouvoir est entre les mains du souverain, c’est-à-dire de la volonté générale). Cependant, dans  Considérations sur le gouvernement de Pologne Rousseau adopte une ligne plus réaliste, et reconnaît la nécessité de la représentation en démocratie ;  mais à deux conditions 1) Que les représentants soient élus pour peu de temps et renouvelés à chaque élection 2) Qu’ils soient élus sur la base de mandats impératifs dont ils auront à rendre compte » : le  député doit savoir  qu’il n’est qu’un commissionnaire.

Ici se trouve anticipée l’ide de démocratie participative, ou peut-être plus exactement encore encore l’idée du « citoyen contrôleur » que développera Alain.

Conclusion : la démocratie est le pire des régimes ? A l’exception de tous les autres, selon la fameuse formule de Churchill. La démocratie est un moindre mal ! A condition d’être étroitement associée à des institutions républicaines et de ne pas ignorer tout principe d’autorité. Car la majorité, en elle-même, constitue un fait et non un droit !

Conclusion

Le pire des régimes, c’est celui qui prétendrait à la perfection : c’est ce qui arrive lorsque le chef de l’Etat ou le gouvernement prétend incarner la loi, en faisant l’économie de toute représentation.

On retiendra de Rousseau l’idée que la démocratie est un régime  qui doit assumer sa fragilité, son imperfection et prévenir, dans la mesure du possible, sa tendance à dégénérer  
La démocratie  (ou plutôt l’Etat de droit, mixte de démocratie représentative et de république) est aujourd’hui une réalité, mais une réalité prosaïque :

« La démocratie est le seul régime au fond qui avoue, que dis-je qui proclame que l’histoire des Etats doit être écrite non en vers, mais en prose » Raymond Aron,  Préface  de Le savant et le politique (Max  Weber).

 

 

 

 

 

 

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17 septembre 2018 1 17 /09 /septembre /2018 09:46

Et à ce moment-là Muray se lance dans une évocation extraordinairement poétique, il faut bien le dire, des vaches :

 

« Les vaches, les tendres vaches traînant au doux mufle tremblant, avec leur bonne odeur de boue et de lenteur, leurs mugissements mélancoliques et la rondeur de leurs énormes flancs et leur élégance gargantuesque, sont donc mis en opposition avec un art indéfendable ; il est expressément conseillé de préférer celui-ci à celles-là. Et même les merveilleuses vaches que l’on voit entassées comme des masses de nuages roses et blancs dans les admirables esquisses d’Eugène Boudin ou parfois elles ne sont plus que des soupirs de brume sombre, des taches vagues flottant entre le ciel et l’herbe, toutes ces vaches en série et si méconnues et dont je n’ai jamais compris qu’elles ne soient pas traitées avec le même respect que les nymphéas de Monet ou ces cathédrales de Rouen, ne sont probablement elles aussi, que des vulgarités aux yeux du Festiviste et des obstacles à renverser sur le chemin du pays des merveilles moderne. Le paysan regardait passer les vaches, il se doit maintenant de manger la vache enragée de l’art contemporain. »

Télérama cité dans Répliques 1 mai 210.

 

 

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5 juin 2018 2 05 /06 /juin /2018 11:46
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6 mai 2018 7 06 /05 /mai /2018 15:59
Y a-t-il une vérité en histoire?

 Patrick Boucheron

« Chacun sait désormais qu'il est illusoire de vouloir obéir à ses lois, puisque la seule qui n’ait  pas été démentie par l'expérience est celle de son imprévisibilité. Les historiens ne défendront pas davantage leur rôle comme maîtres de vérité : précisément par ce qu'ils savent désormais qu'on échoue toujours à prévenir les malheurs de l'avenir par une connaissance du passé ; ils ne se donnent généralement plus trop le ridicule de se prétendre les instituteurs du devenir des nations.

(…)

« Les réticences contemporaines  à admettre l'hypothèse scientifique de l'origine anthropique du changement climatique le démontre avec suffisamment d'éloquence : l’aptitude à croire un énoncé scientifique est sans doute la chose la moins bien partagée du monde.

Lire l'histoire, c'est se mettre dans une certaine disposition, où l'on  acceptera de se laisser surprendre, dérouter , choquer, où l'on apprendra à penser contre soi-même ».

(…)

 

« Parce que elle s'accomplit dans une narration, «la vérité en histoire, disait Paul Ricoeur, reste en suspens, plausible, probable, contestable, bref toujours en cours de réécriture »

 

Y a-t-il une vérité en histoire?

Revue Histoire 50 ans de controverse? 1978-2018

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21 avril 2018 6 21 /04 /avril /2018 14:13
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22 mars 2018 4 22 /03 /mars /2018 15:22
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6 mars 2018 2 06 /03 /mars /2018 10:53

Un auteur un thème 
Tocqueville et la démocratie

Alexis de Tocqueville 1805-1859
Né dans une famille aristocratique qui a pourtant adhéré aux idéaux de la révolution française. Il hérite de son père un goût prononcé pour la vie intellectuelle ainsi que pour le service public dans lequel il voit le véritable héritier des temps aristocratiques.
(Député en 1839, membre de l’Assemblée constituante en 1848).
En 1827, il commence une carrière de juge. En 1830, il comprend que Charles X est dans une situation désespérée ;  il se tourne alors vers l’idéal démocratique.
En 1831, à 27 ans, il part pour les Etats-Unis où il reste près d’un an, pour étudier le système pénitentiaire américain. A son retour, il rédige : De la démocratie en Amérique. Son enquête est motivée par une inquiétude  qui concerne notre avenir : « la France peut-elle échapper aux périls qui guettent toute démocratie ? »
Et plus précisément : « A quelles conditions une société dans laquelle le sort des individus tend à s’uniformiser, peut-elle ne pas sombrer dans le despotisme ? »
En Amérique, il va observer le principe démocratique à l’œuvre : « à la fois les risques qu’il fait courir et les avantages qu’il offre à la liberté ».
La définition de la démocratie
La démocratie n’est pas ici considérée sous l’angle de ses institutions, mais en tant que vision du monde, état d’esprit, mentalité. De ce point de vue elle ne ressemble à rien de ce qui a existé, elle constitue une rupture avec tout ce que l’on a connu.

 La démocratie comporte trois principes générateurs : l’égalité des conditions, la souveraineté du peuple, l’opinion publique

L’égalité des conditions
 Ce n’est pas une réalité. Il y a toujours des maîtres et des valets, de nouvelles inégalités se reconstituent sans cesse. MAIS c’est un ETAT D’ESPRIT.  Les hommes sont égaux pour l’imaginaire démocratique : tout le monde peut se faire une place au soleil. Donc les nouveaux riches ne sont pas l’équivalent des anciens aristocrates. Leur situation est définitivement INSTABLE.
La souveraineté du peuple
Aucune famille, aucun corps, ne possède un pouvoir ni des privilèges transmis pas hérédité. En cela la société américaine diffère de toutes les autres sociétés passées : même les individus n’ont pas de pouvoir !
Seule la société tout entière détient la souveraineté.
L’opinion publique
C’est le pouvoir invisible que la société exerce sur elle-même. Etant donné qu’aucun homme ne possède une autorité naturelle et incontestable. Etant donné qu’aucun homme ne peut se passer d’ autorité intellectuelle et morale : l’homme démocratique s’en remet à l’opinion publique pour penser. Résultat : la contrainte exercée sur les individus par le pouvoir social est plus grand que partout ailleurs, engendrant le préjugé que la majorité a forcément raison. Ce qui revient à considérer que la justice « est dans le plus fort, à savoir le plus grand nombre »

 Force et faiblesse de la démocratie :
Force :
 Les sociétés démocratiques ne viennent pas à bout de l’inégalité, mais elles ne cessent de la combattre. D’une part la mobilité sociale est telle que les hiérarchies ne sont jamais définitives. D’autre part,le pouvoir doit constamment intervenir en faveur des plus démunis. Enfin l’égalité des conditions, même imaginaire, apporte l’adoucissement des mœurs.. Tous les hommes sont tenus pour semblables, on ne peut être indifférents au sort des plus mal lotis.
 Faiblesse :
L’égalité place les hommes les uns à côté des autres, sans aucun lien qui les rattache. Pour être égaux, les individus sont indépendants et séparés. La démocratie, c’est l’individualisme qui défait le lien social. La démocratie est un régime apolitique. « Le despotisme qui est dangereux dans tous les temps, est donc particulièrement à craindre dans les siècles démocratiques ».
Conclusion
Tocqueville admire la démocratie, mais dans sa modalité américaine, parce qu’elle y est modérée et libre. La démocratie américaine a produit un certain nombre de contrepoids - associations, presse, indépendance de la justice…- qui excluent le despotisme et atténuent la toute puissance des opinions majoritaires.
En France, la passion de l’égalité et l’individualisme illimité risquent de faire pencher la balance du mauvais côté. Du côté du despotisme. Bienveillant ? Mais quand même terrifiant.


 

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Présentation

  • : Hansen- love over-blog
  • : Professeur de philosophie. Auteure de "Cours particulier de philosophie" (Belin), "Oublier le bien, nommer le mal" (Belin), "L'art de Aristote à Sonic youth" ( Collection "Les contemporaines" ) Simplement Humains(Editions de l'Aube, 2019)
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