L'histoire jugera par Leo Le BON
Introduction
L’expression « l’histoire jugera » suggère que le cours du temps apporterait un verdict
sur les actions humaines, comme si l’histoire elle-même était un tribunal moral. Cette
formule, popularisée par Hegel, provient du vers de Schiller « L’histoire du monde est
le tribunal du monde ». Elle évoque un jugement di!éré par la postérité : ce que le
présent ne peut trancher avec certitude serait sanctionné par l’avenir. On y entrevoit l’idée
d’une justice immanente à l’Histoire universelle, rappelant en écho le Jugement dernier
de la théologie chrétienne. Mais peut-on réellement attribuer à l’Histoire un pouvoir de
jugement ? Ne risque-t-on pas de projeter sur elle des valeurs humaines ou divines qu’elle
n’a pas ? La formule pose de redoutables problématiques : l’Histoire est-elle un sujet
jugeant ou un simple récit des historiens ? Le verdict de l’« histoire » est-il forcément plus
vrai ou plus juste que celui des contemporains ? Sur quels critères l’histoire « garde » ou
condamne les actes ? Enfin, quel rapport entre ce « jugement de l’histoire » et la justice
au sens humain (morale, juridique) ou divin ?
1 L’histoire est-elle le tribunal du monde ?
1.1 L’idée que « l’histoire jugera » prolonge une vision théo-
logique où la justice triomphante est di!érée à la fin des
temps.
Dans la tradition judéo-chrétienne, c’est Dieu qui, au Jour du Jugement, doit juger les
nations et les individus (Évangile selon Matthieu, 25, 31–46 (« Le jugement des nations
»)). L’histoire conçue comme tribunal séculier en hérite l’intuition d’une justice ultime,
mais en la transposant hic et nunc dans le devenir temporel.
Hegel lui-même reconnaît cette filiation : il emprunte à Schiller la maxime selon laquelle
« l’histoire du monde est le tribunal du monde », qu’il qualifie de « chose la plus profonde
qu’on puisse dire sur l’histoire » (G.W.F. Hegel, Leçons sur la philosophie de l’histoire).
Cependant, si la théologie promet un juge transcendant (Dieu), l’histoire considérée en
elle-même n’est pas une personne : dès lors attribuer à l’histoire le rôle du juge pose
problème. Les penseurs chrétiens ont tenté de concilier les deux ordres, a"rmant que «
tout comme l’histoire universelle est le tribunal du monde, Dieu, pour sa part, est le juge
de l’histoire universelle ». Autrement dit, Dieu utiliserait l’histoire comme instrument
de son jugement. Toutefois, une telle “théologie de l’histoire” fait sortir le jugement de
l’histoire elle-même : c’est une instance extérieure (divine) qui en dernier ressort juge les
actes. Pour que l’histoire juge en son nom propre, il faut supposer qu’elle possède une
norme interne – par exemple la Raison – apte à sanctionner le Bien et le Mal au fil du
2temps.
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