Sont elles aussi violentes et cruelles que les hommes?
Jusqu’à une date récente – quelques décennies –, l’histoire était écrite par des hommes. C’était l’histoire des « grands hommes », l’histoire des grandes conquêtes, des grands empires, des grandes guerres. Parfois, par des concours de circonstances qui faisaient dévier le cours réglé des faits et des événements, des femmes se trouvaient projetées dans l’exercice du pouvoir. Elles se nommaient Messaline, Agrippine, Frédégonde ou Brunehaut. On en tremble encore ! Car, pour jouer ce rôle contre-nature, on ne pouvait bien sûr rencontrer que des dénaturées – intrigantes et criminelles. Les seules qui trouvaient grâce aux yeux des historiens étaient celles qui se conformaient à leur destin de femme en disparaissant de cette scène sur laquelle elles n’avaient rien à faire, si possible au moyen d’une mort violente : Lucrèce, Cléopâtre, Jeanne d’Arc, Marie-Antoinette…
Les travaux des historiennes et des historiens ne véhiculent plus aujourd’hui ce type de sornettes, mais il en reste à l’évidence quelque chose. Ainsi est-il écrit : « Les femmes de pouvoir sont-elles moins violentes que les hommes de pouvoir ? Catherine de Médicis, Elisabeth Ière ou Catherine II ont été parmi les plus violents des personnages politiques. C’est la place au pouvoir qui « libère » le désir et la pratique de la violence et non une affaire de sexe. » C’est dit ! Mais : bien dit ? Cette assertion, formulée sur le ton de l’évidence, mérite peut-être d’être vérifiée ?
Commençons par la première citée, Catherine de Médicis. Il est vrai qu’existe à son propos une véritable « légende noire ». Étrangère retorse (Florentine, donc machiavélique !), ivre de pouvoir, manipulatrice, responsable de crimes et de massacres innombrables – on la voit, toute de noir vêtue ordonnant d’un geste celui de la Saint-Barthélemy, comme si on y était. (Relisons La Reine Margot !)
Voilà pour le roman. Mais quels sont les faits ?
Catherine de Médicis a vécu soixante-neuf ans (1519-1589). Sa vie peut être découpée en trois grandes périodes :
1. Son enfance. Fille de Laurent II de Médicis, elle est orpheline de père et de mère dès ses premiers jours et vit à Rome ou à Florence sous la protection des papes Léon X puis Clément VII, son oncle et son cousin. À dix ans, elle est confrontée à la violence extrême : les républicains de Florence se révoltent, prennent d’assaut le palais ducal, la violentent et peut-être la violent. Par ailleurs, elle bénéficie d’une excellente éducation.
2. Son mariage avec Henri II. À quatorze ans, elle est mariée avec Henri, second fils du roi de France François Ier, principalement choisie pour sa dot destinée à éponger les dettes du royaume de France. Elle devient reine à vingt-sept ans lorsque son mari succède à François Ier sous le nom d’Henri II. Son « métier » consiste alors essentiellement a fournir de futurs héritiers au trône de France : elle est mère de dix enfants, dont sept survivront. Elle apprécie cette vie de princesse, puis de reine, organise des fêtes, fréquente des artistes, des savants, des astrologues (Nostradamus !), est d’humeur enjouée, bien qu’elle doive supporter la présence des maîtresses du roi, dont la grande favorite Diane de Poitiers. Pas trop rancunière, elle lui demandera après la mort d’Henri II d’aller se faire voir ailleurs qu’à la cour en disposant de sa fortune, sans lui causer plus d’ennuis que ça. Ombre au tableau : il est possible qu’elle ait été contaminée par son mari trop volage par la bactérie treponemia pallidum pallidum, maladie sexuelle qui se transmet à l’embryon sous la forme d’une syphilis héréditaire, ce qui pourrait expliquer la santé fragile de ses enfants. À noter qu’elle ne fut pas enceinte durant ses dix premières années de mariage et fut à deux doigts d’être répudiée pour infertilité, jusqu’à ce que les médecins découvrent que l’époux avaient le membre recourbé, ce qui empêchait l’acte d’être fécond. Le remède préconisé, à savoir la position en levrette, eut, comme on peut le constater, les meilleurs résultats. Mais ces précisions sont-elles bien dans le sujet ?
3. La reine-mère. Henri II meurt lorsqu’elle a quarante ans. Elle portera son deuil pendant le reste de sa vie (d’où ses habits noirs) et devient reine-mère, mère de trois rois qui vont se succéder sans avoir d’héritier : François II (roi de 1559 à 1560), Charles IX (de 1560 à 1574), Henri III (de 1574 à 1589). Durant ces trente années, son rôle à la tête de l’État est prépondérant, soit parce que ces rois sont trop jeunes pour régner, soit parce qu’ils tiennent à avoir leur mère auprès d’eux.
Cette période est celle des sanglantes « guerres de religion », guerres atroces, religieuses et politiques, entre clans de grands féodaux, foules fanatisées, troupes de mercenaires et puissances étrangères. Rappelons qu’elles furent huit, de 1562 à 1598, que Catherine de Médicis fut confrontée à toutes et qu’elle mourut sans avoir vu la fin de la dernière. Ce fut une tempête de cruauté, de barbarie, de brutalité sans retenue. Le parti catholique, la Ligue, les Guise, les Montmorency, le pape et l’Espagne avaient pour but l’éradication du protestantisme et, s’il fallait exterminer, on exterminait. Le parti huguenot, les Condé, les Châtillon, puis les Bourbons, les reîtres allemands et l’Angleterre visaient à conquérir le plus grand nombre de positions politiques et territoriales et, quand il fallait le faire en bataillant, on bataillait. À quoi s’ajoutèrent les complots du duc d’Alençon, dernier fils d’Henri II et de Catherine de Médicis, qui voulait être roi à la place du roi. Tous ces clans s’entretuaient en poursuivant, chacun pour leur part, un objectif similaire : soumettre le pouvoir royal. Faire du roi leur fantoche était pour chacun d’eux la condition de leur propre victoire.
Très logiquement, l’objectif de Catherine de Médicis était exactement inverse. Sans entrer dans le récit de chaque péripétie, massacre, assassinat, alliance et renversement d’alliance, on peut le repérer clairement au travers de chacune de ses initiatives tant il fut constant : il s’agissait de dégager le royaume de l’emprise des « grands » et de préserver l’autorité du roi. C’est sous le « règne » de Catherine de Médicis, en effet, que s’imposa peu à peu la conception d’une monarchie investie d’une autorité souveraine (ce qu’on nommera plus tard la « monarchie absolue »), seule capable de garantir la paix civile menacée par les logiques confessionnelles et les appétits des grandes familles aristocratiques. (Conception du parti des « politiques » formulée et théorisée par Michel de l’Hospital, qui fut son conseiller avant d’être écarté sous la pression du parti catholique, puis par Jean Bodin, qui était du camp du duc d’Alençon cité plus haut.) La guerre était l’arme de ceux qui voulaient que le roi fût à leur botte ; la paix était le seul moyen pour le pouvoir royal de s’affirmer. Très souvent trop faible, le roi dut parfois plier et s’engager du côté du parti le plus fort ; mais, dès que s’offrait la possibilité d’une conciliation, dès qu’un accord de paix (toujours fragile, toujours rompue) pouvait être conclu, on trouvait Catherine de Médicis. On citera notamment l’édit de janvier 1562 et celui de 1576 qui instauraient la liberté de culte.
Et la Saint-Barthélemy ? Sa responsabilité dans cette horreur est aujourd’hui discutée parmi les historiens. On ignore en effet aujourd’hui si elle a pris part ou non à la décision de faire assassiner le chef des protestants, Gaspard de Coligny, par les hommes du duc de Guise. On sait, en tout cas, qu’elle et son fils, le roi Charles IX, ont tenté d’arrêter le carnage qui s’en est suivi et s’est étendu à plusieurs villes de France. Cette série de massacres renforça en effet considérablement le parti catholique, ce qui n’était pas leur intérêt. Quant à l’assassinat du duc de Guise sur l’ordre d’Henri III, on sait aujourd’hui qu’elle n’en avait pas été informée, qu’elle le tint pour une grave faute politique qui affaiblirait le roi (en quoi elle n’avait pas tort, comme la suite le prouvera) et qu’elle mourut d’une pleurésie quelques jours plus tard en étant fort mécontente de cette bêtise.
Peut-être le verdict du « tribunal de l’histoire », si celui-ci avait la fibre républicaine et démocratique, serait-il plus favorable aux « monarchomaques », ces héritiers de La Boétie qu’on rencontrait dans les deux camps et qui opposaient l’autorité du peuple à toute version tyrannique de la royauté, qu’à Catherine de Médicis, qui fit tant pour la monarchie absolue ?… Quoi qu’il en soit, il est certain qu’il n’en ferait pas « un des personnages les plus violents de l’histoire ». De plus violents qu’elle, on en trouvera une ribambelle à son époque !
Au demeurant, son goût et ses choix intellectuels ne la portaient pas précisément à la violence. Elle était en effet néoplatonicienne médicéenne, cette école philosophique de Florence, à laquelle appartint par exemple Pic de la Mirandole, qui tenta de concilier christianisme et platonisme, notamment au travers des arts et de l’élévation du Beau jusqu’au Bien. On y verra peut-être une relation avec le fait qu’elle fut un des grands mécènes de son temps. Elle fit construire le château des Tuileries et rénova celui de Chenonceau. Elle fit venir à la cour des peintres, des poètes, des musiciens qu’elle pensionna. Elle protégea Montaigne et Ronsard. Elle eut même l’idée – ingénieuse ! – de s’entourer de jolies femmes pour ramollir le cœur des spadassins qui venaient la rencontrer et les convaincre ainsi que la paix vaut mieux que la guerre… Les historiens s’accordent aujourd’hui à considérer que l’édit de Nantes d’Henri IV s’inscrivit en continuation de la politique de Catherine de Médicis.
On sera plus bref pour les deux autres souveraines, « monstres de violence » présumées, afin de ne pas lasser le lecteur.
Elisabeth Ière d’Angleterre, donc. Il s’agit de la fille du roi Henry VIII et de sa deuxième femme, Anne Boleyn. Privée de sa mère, exécutée sur ordre de son père alors qu’elle a moins de trois ans, Elisabeth est violée à plusieurs reprises à quatorze ans par le nouveau mari de Catherine Parr, dernière épouse d’Henry VIII, qui l’a recueillie. Son demi-frère le roi Édouard VI décède lorsqu’elle a vingt ans, sa demi-sœur Marie Ière, catholique fervente, lui succède et meurt à son tour après l’avoir emprisonnée parce qu’elle était protestante. Elisabeth devient reine à vingt-cinq ans. Son règne durera près de quarante-cinq ans.
Fut-il particulièrement « violent » ? Ce n’est pas ce que la postérité aura le plus souvent retenu. On a parlé à son propos d’« Âge d’or » en citant par exemple la victoire contre l’Invincible Armada, les exploits du corsaire Francis Drake contre les galions espagnols ou le fameux « théâtre élisabéthain » de Marlowe et Shakespeare. Les historiens ont depuis lors émis un jugement plus critique. On ne peut pas, par exemple, passer par pertes et profits les massacres épouvantables commis par ses armées contre les Irlandais catholiques, ou encore oublier que les dernières années de son règne furent marquées par une crise économique profonde.
Peut-on, au travers de ses décisions (on comprend qu’elles furent nombreuses durant cette période de quarante-cinq années), repérer une logique politique ? Assurément. Elisabeth Ière s’identifia au projet qui était le sien : assurer la paix civile et l’indépendance du Royaume en établissant une Église elle-même indépendante (« anglicane ») qui concilie les rites et les dogmes des catholiques et des protestants. Cela n’alla pas sans mal. Le pape l’excommunia et appela les catholiques à la destituer, L’Espagne lui fit la guerre, les luthériens et les calvinistes refusèrent ce culte trop « papiste »… On a indiqué qu’on n’entrerait pas dans les détails ; on se contentera donc de constater qu’Elisabeth assuma les conséquences de son choix tout en prônant une modération, certes relative. Elle eut des accents churchilliens pour appeler l’Angleterre à résister, mais elle donna toujours l’impression que les guerres lui étaient imposées, ne manqua pas une occasion de dire qu’elle ne contrôlait pas toujours ses généraux, se démarqua de l’expédition anglaise aux Pays-Bas, tint à faire savoir qu’elle n’avait pas donné l’ordre de la décapitation de Marie Stuart… On peut penser que le commerce et la diplomatie lui paraissaient davantage d’avenir que les solutions de force, comme ses mains tendues à l’Empire ottoman, au Maroc ou à la Russie en témoignent.
« Je préférerais être mendiante et célibataire que reine et mariée », dit-elle un jour. C’était peut-être le fond de sa pensée. Peut-on y voir la marque des viols perpétrés par son beau-père à l’adolescence ? – elle ne se maria jamais et fit de son état une vertu au point de se nommer elle-même la « reine vierge ».
Bref, pas toutes les qualités, Elisabeth Ière. Sévère, froide, névrosée. Mais la classer parmi « les plus violents des personnages politiques » – ce serait injuste.
On saute deux siècles et on arrive à la dernière citée, Catherine II de Russie (1729-1796). Un drôle de numéro, celle-ci ! Née Sophie Frédérique Augusta d’Anhalt-Zerbs, de moyenne noblesse allemande, elle est sélectionnée par l’impératrice Élisabeth Ière de Russie pour épouser celui qui lui succédera, le futur Pierre III. Elle apprend le russe, est baptisée par l’église orthodoxe, prend le prénom de Catherine, est mariée à quinze ans, mère d’un garçon (le futur tsar Paul Ier) à vingt-cinq.
Pierre III devient empereur lorsqu’elle a trente-trois ans. Mais il ne fait pas l’affaire. Fils d’un père allemand et d’une mère russe (la fille de Pierre le Grand), il garde trop de sympathie pour la Prusse. Les nobles russes sont mécontents. Ils voient en Catherine une issue possible – qu’à cela ne tienne, elle a l’âme aventureuse ! En à peine huit mois, l’affaire est conclue, son mari est renversé puis exécuté (on ignore si elle en a donné l’ordre), et la voilà impératrice de toutes les Russies.
Elle règne pendant trente-quatre années, pendant lesquelles elle utilise tous les leviers de pouvoir à sa disposition (ils sont considérables : elle est une monarque absolue) pour parvenir à faire de la Russie une très grande puissance en étendant son empire et en modernisant sa société et son économie. Elle est ainsi – après et avant d’autres… – un des fers de lance de l’impérialisme russe : c’est sous son règne que la Crimée est annexée et que la Pologne est démembrée, jusqu’à disparaître pour être découpée entre la Prusse et la Russie. Elle décide plusieurs réformes institutionnelles et économiques qui visent à développer l’agriculture chroniquement archaïque et l’industrie naissante ; mais le capitalisme pèsera trop peu face à la grande propriété foncière et au servage qui enkystaient l’économie, et les nobles s’enrichiront encore. Enfin, conquise par les Lumières, lectrice de Montesquieu, de Bayle, de L’Encyclopédie, elle nourrit l’ambition de faire de la Cour de Saint-Pétersbourg le rendez-vous des plus grands esprits du temps, institua les écoles publiques dans les villes, fonda l’Académie russe des Beaux-Arts, entretint une correspondance avec Diderot et Voltaire, qui voyait en elle une « monarque éclairée » ; mais il ne fut jamais question que cet engouement nourrisse quelque réforme politique qui aurait ébréché l’absolutisme. La Révolution française lui fit horreur (les droits de l’homme ? Et quoi encore !).
Elle n’aimait pas beaucoup son fils, le futur Paul Ier, qui le lui rendait bien et reportait son affection sur son père disparu, l’empereur Pierre III qu’elle avait destitué. Lequel Pierre n’était pas son père, car, soit qu’il était impuissant, soit qu’il était atteint d’un phimosis, il était défaillant. La jeune Catherine s’ouvrit de son infortune à l’impératrice Elisabeth Ière, qui lui conseilla de prendre un amant afin de donner un héritier à la Couronne. C’est ainsi que naquit le petit Paul, qui ne sut pas qu’il était le fils du diplomate Sergei Saltykov. Catherine eut plusieurs autres amants, puis, devenue impératrice, en eut de nombreux, qu’elle remercia puis congédia en les comblant d’honneurs et de présents. Ceux qui étaient repérés pour remplir cette fonction devaient auparavant passer un examen médical puis un autre, avec une proche de l’impératrice, pour tester leurs capacités sexuelles. Elle était ainsi assurée de toucher un partenaire qui lui donnerait satisfaction.
Catherine II fut donc indéniablement une femme de caractère, autoritaire, ambitieuse, autocratique et libre de mœurs. Fut-elle pour autant « un des personnages les plus violents de l’histoire » ? Non, elle non plus.
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L’absolutisme, le pouvoir concentré entre les mains d’un ou d’une seule est par soi-même un abus de pouvoir ; la violence, puisque la soumission de tous ne peut être imposée en dernier recours que par la force, lui est consubstantielle, et elle est décuplée en temps de guerre, civile ou extérieure. Les trois souveraines citées ont exercé ce pouvoir dans de telles conditions ; on trouvera donc de la violence perpétrée sous leurs règnes. Moins, autant, davantage que sous ceux de leurs homologues masculins ? Catherine de Médicis avait face à elle Philippe II, roi d’Espagne, qui a aussi sa « légende noire », enchaîna guerre sur guerre et favorisa l’Inquisition à qui il confia le soin de condamner à mort son propre fils à qui il avait chipé sa fiancée (une des filles de Catherine). Elisabeth Ière fut vraiment une reine laxiste et clémente, comparée à son père Henry VIII, féminicide multirécidiviste. Catherine II, cela a été indiqué, n’appréciait pas son fils, mais elle n’alla pas jusqu’à le faire tuer, au contraire de ses prédécesseurs, Ivan le Terrible et Pierre le Grand. « C’est la place au pouvoir qui « libère » le désir et la pratique de la violence et non une affaire de sexe » ? En l’occurrence, la comparaison entre les exemples féminins sollicités et des monarques masculins ayant exercé le pouvoir dans des conditions équivalentes semble attester que le « désir de violence » fut davantage « libéré » chez les hommes que chez les femmes. Cela, non pas pour une « affaire de sexe », si on entend par ce vocabulaire suranné que le « beau sexe » serait « par nature » voué à la douceur et le mâle à la force virile, mais plus simplement parce que tout contribuait (contribue) à ce que le désir de violence, et plus généralement l’attrait pour la puissance et le pouvoir, fût (soit) encouragé et cultivé chez l’homme et réfréné chez la femme. Au contraire des fils de roi et d’empereur (quand leur père voulait bien leur laisser la vie…) préparés dès leur plus jeune âge à leur destin de demi-dieu, aucune des trois souveraines citées n’avait été programmé dans son enfance et sa jeunesse pour jouer le rôle historique qui fut le leur. De surcroît, chacune d’elles dut affronter des épreuves propres à sa condition féminine : violence et peut-être viol dans l’enfance, inceste à l’adolescence, mariages contraints à quinze ans, injonction d’enfanter... Ajoutons que toutes les trois avaient bénéficié d’une éducation qui les avait fait accéder à une culture étendue, ce qui leur avait évité de devenir des brutes épaisses comme la plupart des « grands » de leur époque. Par exemple, Catherine de Médicis était moins transportée que son mari Henri II par l’extrême amusement de rompre des lances, ce qui lui évita de mourir stupidement comme lui lors d’une joute.
À tout prendre, donc, s’il faut être gouverné par un tyran, mieux vaut qu’il soit une femme qu’un homme. Le mieux, évidemment, étant de se débarrasser de la tyrannie.
Il reste une question. Pourquoi l’affirmation que le pouvoir rend les femmes aussi despotiques que les hommes et souvent plus cruelles fut-elle longtemps aussi banale, et se rencontre même encore aujourd’hui ? L’histoire, a-t-on rappelé, a longtemps été écrite par les hommes. Mais les historiens n’ont pas inventé cette idée, qui était largement partagée. C’est par leurs contemporains que les trois souveraines citées ont été la cible d’attaques très virulentes parce qu’elles étaient femmes. Elisabeth Ière n’avait pas d’amant, on la soupçonna d’être un homme travesti ; Catherine II en eut beaucoup, on la traita de débauchée ; et la légende noire de Catherine de Médicis commença à être contée de son vivant.
Une fois de plus, le cas de cette dernière mérite qu’on s’y arrête.
Lorsqu’elle accède aux plus hautes responsabilités de l’État, en 1559, elle est loin d’être une exception en Europe. Marguerite d’Autriche, après avoir dirigé de fait le duché de Savoie, avait été « gouvernante » des Pays-Bas pendant vingt-trois ans. Marie Stuart, qui avait été l’épouse de son fils François II, est reine d’Ecosse. Marie Ière est reine d’Angleterre et Elisabeth Ière lui succédera. Jeanne d’Albret est reine de Navarre en coresponsabilité avec son époux. Elle n’est pas non plus une exception en France. Anne de Beaujeu, à la fin du siècle précédent, avait été deux fois régente du royaume. Puis Anne de Bretagne, deux fois reine de France tout en demeurant duchesse souveraine de Bretagne. Régente deux fois également, la mère de François Ier, Louise de Savoie. À qui il faut ajouter Jeanne d’Albret, Renée de France et Marguerite de France aux rôles politiques majeurs, ou encore la dame d’honneur de Catherine de Médicis, Catherine de Clermont, figure de la vie intellectuelle de son temps
Cette place des femmes au plus haut niveau du pouvoir n’allait pas de soi. On n’apprendra rien à personne en rappelant que leur statut dans la société était celui de l’infériorité et de la subordination vis-à-vis des hommes. La femme est soumise, par la force s’il le faut, au rôle qui lui est assigné : épouse, mère, objet sexuel. Dans les familles de la noblesse, elle est mariée, sans qu’on lui demande son avis et souvent avant d’être nubile, dans une visée patrimoniale : dot et alliance avec une autre famille. Or, paradoxalement, dans les conditions du droit féodal, c’est précisément ce statut qui peut lui permettre en certaines circonstances d’accéder à l’exercice du pouvoir. Le « seigneur », en effet, est le maître de son domaine, c’est son patrimoine, il lui appartient et cette propriété se transmet par la voie du lignage. À la mort du père, la transmission du domaine s’effectue donc, logiquement, vers le fils aîné. Ou vers le premier fils s’il y a des sœurs aînées. Et s’il n’y a que des filles pour héritières ? En Angleterre (Marie et Elisabeth) ou en Bretagne (Anne), les filles héritent du domaine, en l’occurrence du royaume ou du duché, et deviennent donc reines ou duchesse souveraines. Comme on le sait, ce n’est pas le cas en France, depuis qu’en 1316, après la mort du roi Louis X, sa fille avait été évincée par son oncle, le frère du roi défunt, et que cet événement a été institutionnalisé sous le nom de « loi salique ». Les filles de roi n’héritent pas du royaume, donc. Mais en droit seigneurial, le rôle de l’épouse du seigneur est de diriger le domaine en l’absence de son mari ; et de la veuve de veiller à sa transmission en le gérant tant que les héritiers ses fils sont mineurs. C’est donc par ce principe que les reines de France (épouses des rois) exercent la régence, c’est-à-dire le pouvoir du roi empêché ou décédé.
Ce hiatus entre la capacité avérée des femmes à gouverner et leur statut de créatures inférieures (ou, à l’inverse, le scandale que constitue leur accès au pouvoir alors qu’elles sont par nature incapables de se gouverner elle-même) ne peut manquer d’interroger. D’autant plus que l’époque (l’époque moderne, pour reprendre le vocabulaire des historiens, qui s’extirpe progressivement du Moyen Âge à la charnière des XVe et XVIe siècles) est à la remise en question et à l’innovation en tous domaines : religieux, politique, économique, social, militaire, culturel, artistique, philosophique… S’ouvre ainsi le débat sur la légitimité de la soumission des femmes, qu’on nommera la « querelle des femmes » (car les femmes qui réclament la reconnaissance de leurs droits sont nécessairement « querelleuses »…). Dès 1405, Christine de Pisan avait écrit La Cité des femmes. Le juriste André Tiraqueau relance le débat en 1513 avec son traité Des lois du mariage qui prône la totale soumission de la femme à l’homme dans le mariage. Ce que contestent Amaury Bouchard dans son Apologie du sexe féminin en 1522 et Cornelius Agrippa dans De la supériorité des femmes en 1509, publié en 1529. Ces ouvrages sont à l’époque de grande notoriété et chacun reconnaît dans Le Tiers Livre de Rabelais de 1547 Agrippa ridiculisé sous les traits du mage Her Trippa et Tiraqueau, ami de l’auteur, déclarer par la voix du bon maître Rondibilis : « Quand je dis femme, je dis un sexe tant fragile, tant variable, tant muable, tant inconstant et imparfait que Nature me semble (parlant en tout honneur et révérence) s’être égarée de ce bon sens par lequel elle avait créé et formé toutes choses quand elle a bâti la femme. Et, y ayant pensé cent et cinq cents fois, je ne sais à quoi m’en résoudre sinon que, forgeant la femme, elle a eu égard à la sociale délectation de l’homme et à la perpétuité de l’espèce humaine plus qu’à la perfection de l’individuelle mulièbrité (féminité) »…
Les chiens, aboient la caravane passe… Quoi qu’en disent et répètent les tenants de la bien-pensance misogyne, les femmes investissent la scène de la connaissance et de la création. Marguerite de Navarre publie l’Heptaméron (1558), qui reste un des grands romans de la littérature française. Louise Labé (Œuvres, 1555), en contrepoint à Plutarque, du Bellay ou Ronsard, fait s’exprimer le sujet féminin dans la poésie amoureuse. Catherine des Roches annonce le féminisme dans À maquenouille (1579). Plus tard, Marie de Gournay, « fille d’alliance » de Montaigne et éditrice de la troisième édition de ses Essais écrira Égalité des hommes et des femmes et Grief des dames.
Ce débat va bien sûr toucher la politique. La régence de Catherine de Médicis, a-t-il été noté, prépare un changement de gouvernance du royaume : la transformation du roi suzerain des « grands » en roi monarque absolu de ses sujets, membres de l’aristocratie ou du tiers-état ; du roi seigneur du domaine royal et de ses vassaux en roi souverain de l’État qu’est le royaume de France. Dès lors, le droit seigneurial doit être dépassé. La « dame » épouse du seigneur est associée à la gestion du domaine ; mais la souveraineté, elle, ne se partage pas ; le roi en est le seul dépositaire et son épouse, la reine, n’en possède pas de parts. Il est vrai que, par la force de la tradition, il y aura au XVIIe siècle deux régences exercées par des veuves de rois défunts, Marie de Médicis et Anne d’Autriche. Mais ce statut de reines mères exerçant le pouvoir au nom de leurs fils respectifs, Louis XIII et Louis XIV, est une survivance – qui sera d’ailleurs mal acceptée. La première aura elle aussi sa « légende noire » et sera chassée par son fils, la seconde devra affronter la Fronde. La régence de Louis XV sera confiée au duc d’Orléans.
Il est éclairant d’observer le traitement différent qui réservé aux femmes qui entourent le roi. Les reines, épousées pour des raisons d’alliances avec d’autres cours, voient leur rôle limité à l’enfantement d’héritiers. Mais les maîtresses du roi qui accèdent au statut de favorites peuvent avoir une influence importante, y compris politiques. On connaît Catherine de Médicis, Marie de Médicis et Anne d’Autriche parce qu’elles ont gouverné le pays après la mort de leurs maris respectifs, Henri II, Henri IV et Louis XIII, mais aurait-on retenu leurs noms si elles avaient été seulement leurs épouses ? Qui peut citer (sauf à bien connaître cette période) les reines Marie-Thérèse d’Autriche et Marie Leszczinska, femmes de Louis XIV et de Louis XV ? En revanche, les noms des maîtresses des uns et des autres sont restés dans les mémoires : la Belle Ferronnière, Diane de Poitiers, Gabrielle d’Estrées, les marquises de Montespan, de Maintenon, de Pompadour et la comtesse du Barry... La femme du roi est un instrument qui lui est fourni pour lui permettre d’accomplir un des devoirs attachés à sa fonction, qui est d’assurer sa descendance mâle. (Si cet instrument est défectueux, il est possible de le répudier et d’en obtenir un autre plus performant.) La favorite est une conquête, elle est pour le souverain la preuve de sa puissance et, puisque toute autorité émane de lui, elle-même, auréolée par ce choix, acquiert une autorité et une influence de premier plan. Plus le souverain multiplie ces conquêtes, plus sa vigueur ajoute à sa gloire ; à l’inverse, que le moindre soupçon d’adultère (donc de possibilité de naissance de fils illégitime) frôle la reine et c’en est fait pour elle. Les pamphlets qui viseront Louis XVI et Marie-Antoinette (lui, impuissant et imbécile ; elle, dépravée et intrigante) illustreront a contrario cette façon de voir.
En France, donc, le régime de monarchie absolue va être l’occasion pour la domination masculine, qui se perpétuait depuis l’Antiquité sous le modèle de la famille patriarcale, de s’affirmer encore davantage en excluant en toute circonstance les femmes de l’accès au pouvoir. À cette fin, on va donner à cette exclusion une solide base théorique, voire philosophique. Jean Bodin, le théoricien du nouveau « bon gouvernement », écrit ainsi en 1576 : « La gynécocratie est droitement contre les lois de Nature, qui a donné aux hommes la force, la prudence, les armes, le commandement, et l’a ôté aux femmes ; et la loi de Dieu a disertement ordonné que la femme fût sujette à l’homme, non seulement au gouvernement des royaumes et empires, (mais) aussi en la famille de chacun en particulier. »
« Loi de Nature, loi de Dieu »… C’est en puisant dans des arguments tirés de la démonologie que Bodin et les siens vont « prouver » le caractère par essence néfaste et pervers de l’accès des femmes à la décision et au pouvoir politiques. Les femmes sont les descendantes d’Eve, séduite par Satan et devenue son alliée pour provoquer la chute de l’homme ; leur désir de s’ingérer dans les affaires relevant du pouvoir de l’homme participe de la sorcellerie. (Pas de caricature dans cette assertion : « Jeanne la bonne Lorraine qu’Anglais brulèrent à Rouen » ne fut pas la seule « femme politique » à connaître ce sort ; près de deux siècles après elle, en 1617, après la disgrâce de Marie de Médicis, son ami est confidente Leonora Galigaï sera jugée pour sorcellerie, décapitée et son corps jeté au bûcher.)
Durant les décennies et les siècles qui ont suivi, les arguments qui visaient à légitimer l’interdiction de l’accès des femmes aux responsabilités politiques n’ont pas toujours été aussi « incandescents », mais, reprise à l’époque des Lumières, puis à la Révolution française, puis sous l’Empire, puis tout au long du XIXe siècle et une bonne partie du XXe, l’idée que, par nature, les femmes étaient faites pour s’occuper de leurs fourneaux et en aucun cas des affaires de l’État est devenue de l’ordre du sens commun. L’expérience historique ne prouvait-elle pas que, lorsque par malheur elles avaient été hissées au sommet du pouvoir, elles avaient pris place parmi les personnages les plus violents de l’histoire ? Voyez Catherine de Médicis ! Voyez Elisabeth Ière ! Voyez Catherine II de Russie !
Merci JF Gau