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4 août 2026 2 04 /08 /août /2026 10:58

Alexis Philonenko , Qu'est-ce que la philosophie ? Vrin, 199é

 

 

Qu'est-ce que la philosophie?

«  Un historien de la philosophie n'a jamais tort, au sens vulgaire du terme ; c’est  qu'il croit, qu'au-dessus de lui, le philosophe a toujours raison, et que s'il s'est trompé, l'édifice majestueux, dont il s'était forcé de retracer le plan et la signification fondamentale, demeure inébranlable »

(…)

Platon est l’ami d'Aristote, qui lit avec plaisir les livres de Descartes de Kant  »  p.15 »

 

« Vivre, pour le commun des mortels, c'est abandonner, rejeter, et choisir d'une manière destructrice. Mais le philosophe conserve tout, avant même de savoir que sa place est en l’Histoire déjà dessinée.

Cela un sentiment tragique, c’est là  gouverner, sa vie, d'une manière contraire, à la vie, qui exige de nous, sans cesse, un choix et nous impose l’abandon » Alexis Philonenko, Qu'est-ce que la philosophie ?, p.35

 

« La philosophie est alors susceptible d'une définition claire : c'est, science et sagesse, confondues, ce qui nous échappe, bien que, dans tout l'univers, ce soit la chose ou l'essence la plus étonnante et la plus précieuse.

Aussi bien, la philosophie est-elle tout sauf un divertissement réservé aux conscience distinguées. Et le contraire du divertissement, comme l'avait vu Kant , c'est la nécessité et le besoin de l’esprit » Alexis Philonenko, Qu'est-ce que la philosophie ? pp 43-45

 

« Ainsi, le vrai philosophe et dans une moindre mesure, l'historien de la philosophie sont-ils, selon une expression de Tolstoï, les gardiens de la pensée.

(…)

Il n'y a même qu'une seule manière de s'orienter dans la pensée, et on peut avec Kant,  l'exprimer un peu de mots : « Le premier devoir d'un philosophe c'est d'être conséquent ».

Être conséquent signifie essentiellement de demeurer dans l'honneur, en dépit des plus affreuses difficultés de la réflexion et de la vie, fidèle à sa pensée et à la pensée » v Alexis Philonenko , Qu'est-ce que la philosophie ?, Alexis Philonenko , Qu'est-ce que la philosophie ?, p .26

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24 novembre 2025 1 24 /11 /novembre /2025 17:11

 Résumé La fidélité, longtemps valorisée dans les sociétés traditionnelles, ne fut pas toujours  dissociée de l’allégeance. En ce sens, son statut de vertu morale,  en l'absence d'autonomie et de choix délibéré, reste à nos yeux problématique.

Les dérives criminelles d'une fidélité aveugle, notamment dans le contexte nazi,  révèlent que  la confusion entre morale et mœurs a suscité ou  permis l'adhésion à des dispositifs inhumains. Dans la lignée de Socrate, Montaigne, Kant, Comte-Sponville et Jankélévitch, je défends l’idée  que la fidélité  - considérée comme vertueuse -  n'est pas allégeance,  obéissance voire soumission à un ordre moral non choisi   mais exigence d'authenticité et de cohérence intérieure. Cette "vertu du Même », ainsi remaniée,   constitue le principe fondateur de toute conscience morale : sans fidélité à soi-même, il ne peut y avoir ni pensée véritable ni humanité.  A lire sur Academia Edu 

https://sciences-po.academia.edu/LaurenceHansenLove
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12 septembre 2025 5 12 /09 /septembre /2025 14:24
Philosophie de A à Z 2025

Ravie  de vous annoncer la sortie d’une version actualisée  de Philosophie de A à Z

J’ai ajouté quatre entrées :

 

Elizabeth Anscombe (1919-2001)

Iris Murdoch (1919-1999)

Harriet Taymor Mill (1807-1858)

Maria Zambrano (1904_1991)

 

 

Vous me direz ce que vous en pensez; Etiez vous familiers de ces femmes philosophes? 

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24 décembre 2024 2 24 /12 /décembre /2024 12:46

https://rfi.my/BGF3

RFI  Ce que la philosophie doit aux femmes 

 

https://www.rfi.fr/fr/podcasts/id%C3%A9es/20241222-philosophie-au-f%C3%A9minin

 

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27 novembre 2024 3 27 /11 /novembre /2024 11:06
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19 novembre 2024 2 19 /11 /novembre /2024 16:24

A première vue, il y a deux camps. Celui des réalistes qui estiment que la politique obéit à des lois singulières. De l’autre, celui des idéalistes qui considèrent que nos ministres ne sont pas nos «maîtres» mais nos obligés, et que leurs responsabilités ne leur imposent que des devoirs – en aucun cas des privilèges ou des passe-droits. Du point de vue des réalistes, les seconds sont des illuminés ou des idiots qui, parce qu’ignorant les enseignements élémentaires de l’histoire, ils sont incapables d’agir dans le réel !

Mais cette conception binaire est erronée. Les points de vue de Machiavel (le mentor des réalistes) et de Rousseau (référence des idéalistes) loin d'être incompatibles, sont au contraire complémentaires. «Beaucoup se sont imaginés des républiques et des principautés que jamais on n'a véritablement ni vues ni connues, car il y a tel écart entre la façon dont on vit et celle dont on devrait vivre, que celui qui délaisse ce qui se fait pour ce qui se devrait faire apprend plutôt à se perdre qu'à se sauver. En effet, l'homme qui en toutes choses veut faire profession de bonté se ruine inéluctablement parmi tant d'hommes qui n'ont aucune bonté. De là il est nécessaire au Prince, s'il veut se maintenir au pouvoir, d'apprendre à pouvoir ne pas être bon, et d'en user et n'en pas user selon la nécessité.» (Le Prince, chapitre 15, «Des choses pour lesquelles les hommes et surtout les princes sont loués ou blâmés».)

 

La société dans toute sa noirceur

C'est la nécessité qui dicte les décisions du Prince dans des circonstances particulières qui le conduisent à faire passer l'intérêt de la cité au-dessus des exigences morales coutumières («J'aime ma patrie plus que mon âme», écrit Machiavel). Le politicien n'est pas «immoral» à proprement parler, il obéit à des impératifs «moraux» différents, une sorte de sur-morale qui ne peut valoir qu'en temps de crise (menace de guerre civile, cités déliquescentes, etc.) et qui ne sera donc pas généralisable une fois rétabli l'ordre public. Les conseils opportunistes de Machiavel ne constituent pas les principes d'une quelconque anthropologie politique. Ils ne ferment donc pas la porte aux aspirations républicaines de Rousseau.

 

 

«Il faut étudier la société par les hommes, et les hommes par la société : ceux qui voudront traiter séparément la politique et la morale n'entendront jamais rien à aucune des deux», écrit le philosophe genevois (Emile, Flammarion, p.306). Cette recommandation du précepteur à son élève concilie deux points de vue, celui du réalisme («étudier les hommes par la société», autrement dit les appréhender tels qu'ils sont devenus) et celui d'une exigence éthique, socle d'une autre conception, à la fois idéaliste et fondatrice de toute perspective républicaine. «Etudier la société par les hommes» : il s'agit d'envisager les hommes non plus tels qu'ils sont mais tels qu'ils pourraient être ! Rousseau n'est pas du tout naïf, il ne professe aucune candeur insensée ; bien au contraire, il voit la société dans toute sa noirceur. Son diagnostic est d'ailleurs largement aussi désabusé que celui de Machiavel. Il écrit par exemple : «L'esprit universel des lois de tous les pays est de favoriser toujours le fort contre le faible, et celui qui a contre celui qui n'a rien : cet inconvénient est inévitable et il est sans exception.»

Idéal régulateur

Parfaitement lucide, comme on le voit, Rousseau pense néanmoins que la politique n'est pas condamnée à demeurer ce qu'elle fut jusqu'au XVIIIe siècle, notamment en Europe et sous l'Ancien Régime. Simplement, il oppose à ce qu'il observe, à savoir les faits – la corruption généralisée sous un régime inique – le droit. Il s'interroge donc sur ce qu'une société pourrait devenir.

Tels sont les partis pris d’un philosophe intempestif qui ne donne ni directives ni conseils, pas plus aux princes qu’au peuple. L’«état de nature» qu’il invente est une fiction, mais cette représentation constitue un idéal régulateur en même temps qu’une indication de la direction à suivre, si par bonheur nous voulions cesser de soupirer en vain, et définitivement, dans nos chaînes.

 

C'est pourquoi il est impératif d'enseigner au jeune Emile que si l'homme est perfectible, la société peut l'être également : «Qu'il sache que l'homme est naturellement bon […]. Qu'il voie que tous les hommes portent à peu près le même masque, mais qu'il sache aussi qu'il y a des visages plus beaux que le masque qui les couvre.»

Justice, tempérance, loyauté

La morale a donc tout à voir avec la politique. Le malentendu porte sur le terme de «politique». La politique des acteurs de la politique n’est pas celle des théoriciens de la politique. Les conseillers du Prince s’interrogent sur les meilleurs moyens d’agir en vue d’une fin qu’il ne leur appartient pas de déterminer. En revanche, le philosophe adoptera de préférence le point de vue du peuple qui, pour ce qui le concerne, s’attache essentiellement à la question des fins : dans quelle société voulons nous vivre, et sur quelle représentation de l‘homme nous fonderons-nous pour instaurer les bases d’une telle société ? Il est donc naturel que les philosophes s’interrogent sur les objectifs de la société bonne, et par conséquent sur les idées de justice, de tempérance, de loyauté que doivent par ailleurs incarner exemplairement ses représentants.

De leur côté, les sempiternels «réalistes» ont raison de souligner que les hommes politiques doivent s'affranchir – partiellement et sous certaines conditions – des codes du «vulgaire». Mais personne ne dira pour autant que «les hommes politiques sont au-dessus des lois», voire que les propos de ce type sont bien venus de la part de nos éducateurs ! Machiavel est d'ailleurs le premier à souligner que le cynisme des princes, même s'il peut être justifié, doit rester secret. Quant à la moralité, le politicien n'en fera guère étalage ni ne s'en réclamera : prôner la vertu n'est pas de son ressort. Aux acteurs d'être loyaux, aux professeurs d'interroger la loyauté. A chacun son emploi et les vaches seront bien gardées. «Que [l'Autorité] se borne à être juste nous nous chargerons d'être heureux.» (Benjamin Constant)

Laurence Hansen-Löve est l'auteure d'Oublier le bien, nommer le mal. Une expérience morale paradoxale, Belin, 2016.

Pour aller plus loin :

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10 novembre 2024 7 10 /11 /novembre /2024 19:15

Laurence Hansen-Love revient sur l’histoire de la philosophie occidentale et la séparation entre nature et culture.

Laurence Hansen-Love est philosophe et professeure agrégée de philosophie. Elle enseigne à l’Institut privé de préparation aux études supérieures (IPESUP). Elle a participé à l’écriture de plusieurs manuels de philosophie et a publié de nombreux ouvrages de philosophie politique et morale. Elle dédie un premier livre à la question écologique, Planète en ébullition. Ecologie, féminisme et responsabilité, en 2022. En 2024, elle publie L’idée écologique et la philosophie. A la recherche d’un monde commun au sein de la maison d’édition canadienne Écosociété.

Cet ouvrage se donne pour objectif de questionner les liens entre l’écologie et la philosophie. L’hypothèse de départ est qu’il y aurait « une sorte de sensibilité écologique inhérente à ce que nous nommons encore actuellement "philosophie" – conçue ici à la fois comme une discipline intellectuelle et un art de vivre ». Pour y parvenir, la philosophe se donne la tâche conséquente d’opérer une relecture de l’histoire de la philosophie à partir du contexte contemporain d’urgence écologique. En quelque 130 pages, cet ouvrage offre une première approche stimulante à ces enjeux complexes. Aussi, soucieuse de rendre son propos accessible et didactique, l’autrice prend soin, par exemple, de définir certains termes techniques du discours philosophique.

Le questionnement proposé par la philosophe se présente ainsi : « pourquoi la dénonciation de la démesure et le respect de la nature, si vifs chez les Anciens, sont-ils passés au second plan pendant tant de siècles, avant de réapparaître, dans toute leur acuité et leur virulence, au cours du XXe siècle […] et [chez] tant d’autres philosophes contemporains » ? Autrement dit, on assisterait actuellement à un retour de la philosophie telle qu’elle était conçue dans la Grèce antique. « Nous » vivrions bien une révolution mais au sens astronomique du terme, car le chemin effectué par la pensée nous ramènerait au point de départ. À partir des deux postulats posés précédemment, l’autrice interroge alors : « pourquoi l’étonnement philosophique a emprunté longtemps d’autres voies avant de renouer avec certains des fondamentaux de doctrines antiques » ?

Des origines des réflexions écologiques

Le livre retrace une certaine histoire de la philosophie occidentale. Le « périple » se dessine dans un ordre chronologique au fil des chapitres. Il part des grands mythes, les cosmogonies qui ont forgé la culture occidentale (Hésiode, Virgile, Ovide), jusqu’aux luttes écoféministes les plus récentes, en passant par les Lumières, ou encore les philosophies de la technique au XXe siècle. L’enjeu de ce parcours serait de déceler ce qu’il y a de « commun » entre philosophie et écologie. L’usage de la conjonction de coordination dans le titre présuppose une séparation : les deux disciplines seraient amenées « soit à investir de concert, soit à se disputer les mêmes terrains de réflexion et d’investigation ». L’enjeu est bien de montrer le lien inhérent entre les deux, sans pour autant que l’ouvrage traite d’une philosophie de l’environnement. Cependant, si l’autrice définit succinctement ce qu’elle entend par philosophie, elle ne propose aucune définition de ce que serait l’écologie, qui apparaît alors comme un allant de soi.  

 

Une des difficultés dont il faut se prévaloir avant d’entrer dans le vif du sujet est de ne pas tomber dans l’anachronisme, c’est-à-dire de ne pas lire les idées du passé avec un regard contemporain. De nombreux travaux se sont donné pour tâche de chercher une « origine » aux pensées écologiques. Hansen-Love évoque bien des « visionnaires », des « précurseurs », des « écologistes avant l’heure ». Mais n’est-ce pas notre œil actuel qui interprète ainsi les textes ? Si des réflexions sur la nature et sur l’évolution du paysage ont toujours existé, il faut découvrir ce qui fait la spécificité de l’écologie.

Bien qu’il ne s’agisse pas d’une question récente, son ampleur actuelle, globale, est inédite. Cependant, plutôt que de chercher des origines, la philosophe semble plutôt chercher un héritage en parlant des idées qui « ont tantôt influencé, tantôt nourri directement les problématiques écologiques contemporaines ».

Elle ajoute :

« Il serait abusif de prétendre que la philosophie, dès son origine (notamment présocratique) puis tout au long de son histoire, s’est montrée explicitement sensible aux préoccupations environnementales. En revanche on peut raisonnablement observer que certains thèmes omniprésents dans toute la littérature d’inspiration écologique – je pense notamment à la mise en garde contre la démesure, la fameuse « hubris » fustigée par les Anciens – furent aussi des sujets de méditation ou d’inquiétude pour de nombreux philosophes. »

Reposer la question du dualisme

L’idée est de comprendre ce qui aurait mené à la destruction progressive du monde par l’être humain – en rappelant que les humains ne sont pas tous égaux sur ces questions de responsabilité. En ce sens, la réflexion du livre débute sur les premiers récits de l’humanité qui constituent une « mise en garde contre la démesure », contre la « tentation de l’homme de se mesurer aux dieux et ainsi de s’élever au-dessus de sa condition ». Le rôle de la philosophie et des premiers écrits est bien d’interroger la place de l’être humain, « notre relation au monde, à l’Univers, à la réalité dans son ensemble ». Ainsi, l’étonnement philosophique présent dans la problématique du livre correspond à l’origine de la philosophie, c’est-à-dire la remise en question de ce qui semble évident.

On peut retenir trois moments importants dans le cheminement effectué par l’autrice. Le premier est celui des récits fondateurs et de la philosophie grecque, avec l’existence d’un naturalisme antique comme « affirmation de la rationalité inhérente à la nature ». Pour eux, la nature correspond à « la belle harmonie [qui] doit régler notre comportement, dont la cité doit s’inspirer et qu’elle doit même chercher à reproduire ».

Puis vient le deuxième, qu’elle qualifie de « moment moderne » et qui correspond au détachement des humains à la nature. Celui-ci est né d’une double influence. Il y a d’abord le texte de la Bible avec l’arrivée du Dieu unique. Contrairement aux anciennes mythologies, l’Homme est placé au centre de tout. La nature existe, à la demande de Dieu, uniquement pour être au service de l’Homme. Cela conduit à alors un changement de « paradigme ». Ensuite, c’est la science moderne qui va prolonger ce paradigme judéo-chrétien. Il s’agit du fameux Discours de la méthode où Descartes affirme la tâche de l’Homme de « se rendre comme maître et possesseur de la nature ». C’est le « dualisme cartésien », c’est-à-dire la séparation entre l’esprit et la nature : tout savoir est produit par un esprit qui doit comprendre et se saisir des rouages mécanisés d’une nature dont il est tout à fait étranger.  

 

Ecologie et philosophie : allers et retours

Cette séparation bien connue aurait totalement façonné le monde moderne capitaliste, qui correspond de fait au monde actuel. Cependant, plutôt que de rester sur cette rupture, la philosophe retrace une continuité avec les pensées de la nature.

Il y aurait donc un troisième moment, qui se poursuivrait jusqu’à aujourd’hui. Celui-ci débute – alors que le cartésianisme est toujours présent – par le travail de Spinoza. Dès le XVIIe siècle, Spinoza souhaite « renouer avec le matérialisme et le naturalisme des Anciens ». Il s’agit donc d’un retour. Puis, durant le tant nommé « Siècle des Lumières », il y a une réapparition des questions sur la nature avec le travail certes des philosophes (d’Holbach, Helvétius, Rousseau) mais surtout des scientifiques naturalistes (Buffon, Linné, Lamarck, Darwin).

Le XIXe siècle marquerait ensuite l’arrivée de l’« écologie moderne ». En plus des réflexions classiques sur la place de l’Homme dans la Nature, des auteurs « commencent à découvrir que la nature est abîmée. »  

 

 C’est également à ce moment-là, précisément en 1866, que le biologiste Ernst Haeckel créé le néologisme « écologie ». Le corpus que l’autrice étudie est alors marqué par la présence des philosophes et écrivains américains qui ont eu une grande importance, notamment sur les questions d’éthique environnementale (Emerson, Thoreau, Muir, Leopold).

Enfin, Hansen-Love évoque des philosophes contemporains dont la particularité est de « ne pas séparer la question de la protection de l’environnement […] d’une critique sans appel du capitalisme ». Il est question de réflexions sur la technique, les technologies, l’écologie politique, le développement des entités globales (Gaïa, la « communauté terrestre »), les luttes intersectionnelles (l’écoféminisme), les philosophies de l’animal, le droit. Elle aborde enfin la puissance de la philosophie africaine mais en se concentrant uniquement sur le travail d’Achille Mbembe.

Prudence et action

Malgré la reprise d’une lecture déjà stabilisée de l’histoire de la philosophie par une forte actualité éditoriale, l’originalité de l’ouvrage tient à sa volonté de recréer une continuité en montrant que les philosophes n’ont jamais vraiment cessé de se préoccuper de la nature, même si ce n’est pas dans la forme que l’on connaît aujourd’hui. De plus, Hansen-Love cherche à montrer que « la nature redevient ce que les Grecs appelaient phusis : un processus de transformation qui engendre les êtres vivants, humains compris, et qu’il faut d’abord étudier pour bien le comprendre et ensuite le respecter. » Cela signifierait-il que les philosophes grecs avaient tout compris ? Encore une fois, la différence de contexte rend impossible cette comparaison. Néanmoins, ce que la philosophe souhaite donner à voir, c’est une possibilité de retrouver non pas leur pensée philosophique, mais une certaine conception de la philosophie dont le présent doit s’inspirer en faisant « le choix de la tolérance et de la prudence ». Ce livre représente une mise en pratique de cette prudence par la prise de recul sur ces questions brûlantes.

La prudence et la réflexion philosophique ne s’opposent cependant pas à l’engagement du philosophe comme du citoyen. En ouverture et en fermeture de l’ouvrage, la philosophe reprend un entretien de Gunther Anders, datant de 1982, et interroge : « Peut-on encore, lorsque "le monde meurt sous nos yeux", refuser de s’engager ? ». Une question pressente qui rappelle également la conclusion de l’ouvrage de la sociologue écoféministe Ariel Salleh en 1997 : « Est-ce que vous aussi, vous fermerez les yeux sur ces crimes, ce modèle linéaire de développement exporté par un Occident éclairé ? »  

 

 . Des exemples qui permettent de rappeler que le travail intellectuel ne s’oppose pas à la nécessité des actions politiques radicales.

Si cette lectur

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4 septembre 2024 3 04 /09 /septembre /2024 17:38

Les femmes sont-elles des philosophes comme les autres ?

En dépit de leur oubli et leur effacement, les femmes ont contribué à l’histoire de la philosophie, en lui apportant les idées qui pouvaient lui manquer.

Cet ouvrage vise à leur rendre justice, en mettant en avant leur pensée et leurs apports décisifs. Qu’elles aient été féministes ou non, elles ont ouvert à la philosophie de nouveaux territoires.

Les auteures et chercheures qui ont collaboré à cette autre histoire de la philosophie ont consacré leurs travaux à faire connaître cette part oubliée de l’histoire de la pensée, d’Hypathie à Simone de Beauvoir, en passant par Rosa Luxemburg, Jeanne Hersch et Hannah Arendt, jusqu’aux débats récents après #Metoo.

Laurence Devillairs et Laurence Hansen-Løve analysent ce que la philosophie doit aux femmes, avec les contributions des philosophes Sandrine Alexandre, Annabelle Bonnet, Marie Chartron, Estelle Ferrarese, Geneviève Fraisse, Marie Garrau, Isabelle Koch, Catherine Larrère, Catherine Malabou, Maud M’Bondjo et Camille de Villeneuve.

Laurence Devillairs est normalienne, agrégée et docteure en philosophie. Laurence Hansen-Løve est agrégée de philosophie.

En couverture : © Zentralbibliothek Zürich, Nachl. Jeanne Hersch 1.3. Tous droits réservés

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22 août 2024 4 22 /08 /août /2024 11:42

L'idée écologique et la philosophie
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19 janvier 2024 5 19 /01 /janvier /2024 18:42

 

Le mal c'est l'absence de pensée 

 

« La plupart des crimes étant des actes de somnambulisme, la morale consisterait à réveiller à temps le terrible dormeur »

Paul Valery

 

    La thèse d’Hannah Arendt suivant laquelle « le mal, c’est l’absence de pensée », a été beaucoup critiquée. Certains y ont vu la preuve de son amateurisme philosophique. Il est vrai - on l’a découvert depuis - qu’Adolf Eichmann, qui était fourbe et manipulateur, a adopté cette ligne de défense (« Je ne savais pas ce que je faisais, je ne faisais qu’obéir aux ordres ») pour gruger ses juges et minimiser sa responsabilité. Il n’empêche : sur le fond, Hannah Arendt avait raison. Si certains acteurs du nazisme se sont résolus à n’être que la chainon d’un dispositif s’apparentant à une machine autonome, échappant à tout contrôle, cela signifie-t-il que ces personnes ont cessé d’être comptables de ces actes? La réponse à cette question mérite débat.

 

   Somnanbules

   Pour Michel Wievorka, par exemple, les acteurs passifs du nazisme n’ont certes pas voulu explicitement les crimes auxquels ils ont consenti. Néanmoins, même s'ils s'en défendent, ils ont bel et bien accepté (il est vrai, dans des circonstances difficiles et troublantes) de renoncer à leur statut de sujet : car seul un « non-sujet » peut se désolidariser des actes qu’il commet lui-même. Ces criminels somnanbuliques prétendront par la suite, s’ils sont inculpés,  n’avoir  été  que les agent manipulés de projets dont il ne ne connaissaient ni les tenants ni les aboutissants : « Le bourreau, le meurtrier, l’assassin ne sont pas sujets puisqu'ils ne font qu’exécuter des ordres » . Le consentement à la violence, voire au meurtre de masse, résulterait d’un « déficit de subjectivité » - les acteurs se perçoivent comme de simples « rouages ». Mais cette tentative d’évitement du statut d’agent libre  peut difficilement être tenue pas une circonstance atténuante. La situation est un peu comparable à celle du chauffard qui, sous l’emprise de stupéfiants, commet un homicide involontaire : certes, il « n’a pas voulu cela ».

    Dans un ouvrage qu’il a consacré aux crimes de droit commun, le psychiatre Daniel Zagury se demande pourquoi les actes les plus inhumains sont parfois commis par les hommes les plus ordinaires. Et l’une des réponses qu’il apporte va exactement dans le même sens (La barbarie des hommes ordinaires. Ces criminels qui pourraient être nous). L’expertise des nombreux criminels, en particulier de jeunes adultes qui ont parfois tué pour une broutille, et qui ne sont pas des psychopathes, révèle des personnalités fuyantes, d’une « consternante indigence ». Le refus de s’expliquer, de réfléchir au sens de leurs actes, de se poser des questions, notamment en terme de morale ou de responsabilité, ne témoigne pas d’un déficit cognitif - ils ne sont pas plus stupides que d’autres. On est exactement dans le même cas de figure que celui qu’évoque Hannah Arendt lorsqu’elle décrit la personnalité d’Eichmann : «Eichmann n'était pas stupide. C'est la pure absence de pensée – ce qui n'est pas du tout la même chose – qui lui a permis de devenir un des plus grands criminels de son époque. Cela est « banal » et même comique : avec la meilleure volonté du monde on ne parvient pas à découvrir en Eichmann la moindre profondeur diabolique au démoniaque. Mais cela ne revient pas en faire un phénomène ordinaire ». Une telle analyse ne conduit pas à dédouaner Eichmann, contrairement à ce qui a été dit si souvent pour discréditer la thèse de Hannah Arendt. Pourquoi tuer pour un regard, pour une cigarette refusée, une casquette volée, se demande comme en écho Daniel Zagury ? « Leur conscience morale est ténue. Ils ont peu d'empathie pour autrui. Leur parcours est émaillé de défis, d'incidents, de transgressions, de court-circuits  dans l’agir… Mais courts-circuits de quoi? Tout simplement de la pensée, de l'insupportable retour de traces traumatiques, de tensions psychiques qui les envahiraient  en une « surchauffe» dont ils ne pourraient rien faire, si ce n'est décharger immédiatement dans l’agir.La pensée elle-même, voilà l'ennemi.L'accueillir est intolérable…». Pour Michel Wievorka comme pour Hannah Arendt, on a affaire dans ce type de comportements, que ni l’un ni l’autre ne tiennent pour « pathologique », à un « trouble de la pensée » qui n'est pas ni une défaillance momentanée ni un déficit mystérieux. Ce qui serait en cause ici, et qu'il importe de correctement nommer, ce pourrait être une véritable   « haine de la pensée ».

 

La pensée est une activité dangereuse

    Le point de vue d’un expert psychiatre reconnu, spécialisé dans l’étude de la psychologie des tueurs en série, doit être pris en compte. Il nous permet de ne pas écarter le postulat - il est vrai déroutant, au moins à première vue - de Hannah Arendt : « Il existe dans la pensée quelque chose qui peut empêcher les hommes de faire le mal ». Les analyses des chercheurs qui tentent d’expliquer les logiques de persécutions se rejoignent à cet égard : les ressorts cachés de la haine témoignent d’un étrange absence de sensibilité, d’un déficit humanité. A quoi cela tient-il? « Ils m’ont haï sans raison » est le sous-titre de l’ouvrage que le philosophe Jacob Ragozinski a consacré à toutes les chasses aux sorcières des temps modernes (de la Renaissance aux Lumières). Ce « sans raison » mérite quelques commentaires. Ce qui est aléatoire, en l’occurence, ce qui peut paraître immotivé, c'est la désignation de telle cible plutôt que que telle  autre. On a relevé  il y a peu, par exemple,  que,  dans les années 30 en Europe, ce sont les juifs qui firent les frais d'une déferlante de haine xénophobe, tandis qu’aujourd'hui les musulmans ont pris leur place (en tout cas pour une part) dans une situation à certains égards comparable (crises économique, sociale, identitaire etc.).

Si les cibles de la haine sont plus ou moins interchangeables, cette propension étonnante à « haïr sans raison » n'est pas totalement inintelligible pour autant. L’hypothèse suivante mérite d’être examinée : le mal (la violence gratuite, infondée, nihiliste, suicidaire..) aurait partie liée avec le refus de penser, dans l’exacte  mesure où la pensée (l’aptitude à se détacher de soi, voire à adopter le point de vue de l’autre) est constitutive de notre humanité. Or cette qualité, qui nous caractérise en propre, et qui tend à se confondre avec la conscience morale - comprise comme l’aptitude à dissocier le bien du mal - n’est pas spécialement plaisante.  Elle peut nous faire peur. Elle est en effet redoutable à bien les égards. La pensée, qui n’est ni l’intelligence ni le bon sens ni la rationalité, peut être perçue comme une puissance tantôt subversive et tantôt inhibitrice. Socrate  compara le philosophe  au taon qui pique un cheval dont il prévient ainsi la somnolence, mais aussi  à un poisson-torpille paralysant ceux qui s’y frottent. La pensée authentique, singulière, est dérangeante : c’est l'une des raisons pour lesquelles les artistes et les philosophes sont redoutés, voire persécutés ou bannis, comme le fut Spinoza, par les régimes autoritaires ou despotiques. Dans de nombreux pays aujourd’hui de simples journalistes paient le  prix du sang lorsqu’ils formulent des opinions jugées par les autorités locales un tant soit peu subversives. Or,  ce qui est avéré  sur un plan politique l’est aussi, l’est même peut-être d’abord, au niveau de la conscience individuelle : la pensée, dit Hannah Arendt « est une activité dangereuse ». Elle est dangereuse parce qu’elle déconstruit les préjugés et ébranle les certitudes. De ce point de vue, elle est « dissolvante » : « Tout examen critique doit traverser une phase de négation, au moins hypothétique, des valeurs et opinions courantes, en passant au crible leurs assomptions tacites et leurs implications, et, en ce sens, on peut voir dans le nihilisme un risque qu’encourt perpétuellement la pensée ».

 

Ne pas penser est plus dangereux encore

  Mais c’est cette activité « dangereuse », qui  nous spécifie, nous humanise en même temps : toxique, ambivalente et paradoxale, elle est également susceptible de nous détourner du mal. Dans l’ouvrage intitulé La vie de l’esprit, dont le tome 1 est consacré à la pensée, Hannah Arendt  évoque le contexte dans lequel le verbe  « philosopher » est apparu la première fois. Solon (-640–558) après avoir donné des lois aux athéniens, partit pour un voyage de dix ans. Arrivé à Sarde, il y rencontre le roi Crésus,  alors au fait du pouvoir. Celui-ci, après lui avoir montré tous ses trésors, lui pose la question suivante : « As-tu déjà vu un homme qui soit le plus heureux du monde?»  . Solon répond par une question : « Qu’est-ce, je vous prie le bonheur, comment entendez vous le mesurer ?».  Solon peut  apparaître en cela comme un prédécesseur de Socrate. Le maître de Platon  allait interroger à son tour : « Que sont courage, piété, amitié, sophrosùnê, savoir, justice et le reste ? ». La réponse de Solon, si l’on en croit Hérodote,  est un « objet philosophique », à savoir une réflexion sur les affaires humaines et sur le sens de la vie qui est telle que :  « de toutes ces journées, l’une n’amène  rien du tout de pareil à ce qui amène l’autre tant et si bien que l'homme n'est que vicissitudes ». Hannah Arendt rappelle quelques pages plus loin que l’étonnement est l’origine de la philosophie (« La philosophie est fille de l’étonnement » selon la fameuse de Platon reprise par Aristote ). Mais elle ajoute immédiatement : « Ce qui commence dans l'étonnement se termine dans la perplexité et, au-delà, ramène à l'étonnement : il est merveilleux que les uns puissent accomplir des actes justes ou courageux, alors qu'ils ne savent pas ce que son courage et justice, ne peuvent les expliquer » . On serait tenté d’objecter que les criminels, eux non plus, ne savent pas, dans la plupart des cas, justifier leurs actes et que, comme on vient de le voir, cet embarras, qui n’a rien de « merveilleux »,  ne suffit pas à les dédouaner. Toutefois, même si  l’on peut agir, en bien comme en mal, sans être en mesure justifier nos choix, ni même de leur donner un sens, il existe  une grande différence entre les scrupules des justes et l’indifférence coupable des scélérats.

  La pensée, pour tout être humain, tend à se confondre avec l’existence (« Penser et être vraiment en vie sont de choses identiques ») de telle sorte qu’une vie dépourvue de toute pensée, si elle était concevable,  perdrait  toute  signification. La pensée ne contient pourtant pas par elle-même une quelconque promesse du bonheur, ni même le moindre réconfort - contrairement aux sagesses religieuses -  puisqu’elle n'offre pas en tant que telle de réponses aux questions qui se posent. En revanche, elle doit nous éloigner du mal parce qu’elle nous prémunit contre l’indifférence à la souffrance des autres. Lorsque les hommes « pensent », ils sont tout naturellement tentés d’exprimer ce qu’ils ressentent. En situation de détresse, Ils vont rechercher à élucider les raisons de leur souffrance ou de leur angoisse ; dans le meilleur des cas, ils chercheront à en parler.  Mais la pensée - qui n’est pas le savoir ou la science, mais bien plutôt l’aptitude à distinguer le bien du mal, le beau du laid- comporte également une inclination vers le bien. Elle enveloppe aussi ce désir d’harmonie, cette exigence  de réconciliation de soi avec soi-même dont Socrate fit le coeur de son projet éthique.  Interroger le lien qui unit le désir à ses objets (l’amour, la beauté, la sagesse, la justice…) se traduit tout naturellement par une volonté d’échange et de dialogue : « Pour amener ces liens au grand jour, les faire apparaître, les hommes veulent en parler, exactement comme l’amant tient à parler de sa bien-aimée».

  Tel est l’apport inestimable de la philosophie  : le déploiement de l’étonnement initial ne peut qu’éloigner à la fois de la laideur, comme absence de beauté et du mal, comme absence de bien.  S’étonner en effet, c’est réfléchir ( « Nier ce que l’on croit »), interroger ses propres convictions, s’ouvrir à l’altérité, accepter et rechercher le débat d’idées et même la confrontation qui nous met aux prises avec d’autres convictions, y compris les plus éloignées des nôtres et les plus déstabilisantes. En ce sens très précis, la pensée est toujours implicitement politique : car la mise à l’épreuve du quant-à-soi égoïste, narcissique, voire solipsiste, ne peut que produire un effet positif sur nos relations avec nos semblables. La destruction des opinions et des doctrines admises sans examen  est une sorte de purge. Hannah Arendt a donc raison d’écrire en guise de conclusion  que : « La destruction en question  a un effet libérateur sur une autre faculté, celle de jugement, qu'on peut à bon droit appeler la plus politique des facultés mentales humaines ».

 

Nul n’est méchant  volontairement?

    Est-il nécessaire d’ajouter que ni la philosophie ni la pensée ne nous mettent à l’abri de la perversité, de l’égoïsme ou du cynisme?  Socrate et Platon le savaient bien, et l’ont reconnu occasionnellement, à contre coeur, alors même qu’ils professaient, non sans une certaine mauvaise foi, que « nul n’est méchant volontairement ». Bien entendu, on peut être «  méchant » délibérément, sciemment, au point même de mettre toute son intelligence au service des desseins les plus extravagants. Et pourtant Socrate, Platon, Aristote avaient raison  de soutenir que seule la pensée (et non pas l’intelligence, non pas la raison, encore moins la science..) nous éloigne du pur cynisme qui reste pourtant une tentation et un risque inhérents à la pensée… Le sujet  qui pense, s’il assume véritablement le fait de penser, préférera naturellement l’étonnement admiratif et plaisant qui se porte spontanément sur des êtres et des objets authentiquement  aimables,  à la sidération que produisent la violence et le crime. D’un autre côté pourtant, la suspension délibérée de la conscience morale présente un avantage certain. Le parangon de tous les méchants, le Richard III de Shakespeare, évoque avec une incomparable éloquence l’angoisse vertigineuse que suscite l’épreuve de la conscience morale. Son soliloque révèle que le méchant redoute plus que tout le face à face avec cet autre que lui qui n’est  pourtant … que lui-même :

 

« Ô lâche conscience, comme tu me tourmentes ! — Ces lumières brûlent bleu… C’est maintenant le moment funèbre de la nuit : — des gouttes de sueur froide se figent sur ma chair tremblante. — Comment ! est-ce que j’ai peur de moi-même ? Il n’y a que moi ici ! — Richard aime Richard, et je suis bien moi. — Est-ce qu’il y a un assassin ici ? Non… Si, moi ! — Alors fuyons… Quoi ! me fuir moi-même ?… Bonne raison : Pourquoi ? — De peur que je ne châtie moi-même… qui ? moi-même ! — Bah ! je m’aime, moi !… Pourquoi ? pour un peu de bien — que je me suis fait à moi-même ? — Oh non ! hélas ! je m’exécrerais bien plutôt moi-même — pour les exécrables actions commises par moi-même. — Je suis un scélérat… Mais non, je mens, je n’en suis pas un. — Imbécile, parle donc bien de toi-même… Imbécile, ne te flatte pas. » .

   Il n’est pas du tout certain que tous les scélérats connaissent ce type de démêlés avec leur conscience, et les psychiatres nous apprennent au contraire que nombre de tueurs, incapables d’empathie, n’éprouvent ni scrupules ni remords. Il reste vrai cependant que les actes violents ne sont pas l’aboutissement de la pensée mais plutôt son annihilation ou bien son dévoiement. « Je pense donc je suis »…disait Descartes. Et si je suis violent,  volontairement, gratuitement, absurdement, vainement, qui suis-je ? Mais une telle question ne comporte pas de réponse pas plus qu’elle n’en appelle, puisque les comportements violents ont précisément l’avantage de nous dispenser de ce type de questionnements.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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