Le cinéma est une industrie. Peut-il être aussi un art?
"L'étonnant, c'est que l'industrie et l'art sont conjugués dans une relation qui n'est pas seulement antagoniste et concurrente, mais aussi complémentaire. Comme j'ai tenté de le montrer, le cinéma, comme la culture de masse, vit sur le paradoxe que la production (industrielle, capitaliste, étatique) a besoin à la fois d'exclure la création (qui est déviance, marginalité anomie, déstandardisation) mais aussi de l'inclure (parce qu'elle est invention, innovation, originalité, et que toute oeuvre a besoin d'un minimum de singularité), et tout se joue,
humainement, aléatoirement, statistiquement, culturellement dans le jeu création/ production. Le problème n'est pas de décréter qu'il ne peut y avoir de création originale dans le système capitaliste du type hollywoodien comme le faisait le Jdanov mou de nos salles obscures, c'est de se demander comment il se fait qu'une production aussi standardisée, aussi soumise au produit, ait pu produire sans discontinuer une minorité de films admirables.
Reste le problème de situer socialement le cinéma. Là encore règne une alternative disjonctive. Ou bien le cinéma se clôt en lui-même et devient une entité hermétique qui ne relève que de ses lois et règles propres, ou bien le cinéma est quasi dissout pour devenir pur et simple reflet ou produit de la société. Or le cinéma est un phénomène relativement autonome, mais qui comme tout phénomène autonome ne peut s'autonomiser que grâce à l'écologie socioculturelle qui le co-organise. Le problème est de tenter de concevoir le type d'articulation et le circuit qui s'opère entre le système 'Ouvert qu'est le cinéma et le système culturel, social, lui-même dimensionnel. Or, ce principe d'articulation socioculturel complexe est ce qui manque à mon livre, puisqu'il est orphelin de son tome 2. Je laisse toutefois entrevoir que cette articulation n'est possible que si l'on sait intégrer la production et la productivité de l'imaginaire dans la réalité sociale ; si l'on sait que la réalité anthropo-sociale est faite de transmutations, circulations, mélanges entre le réel et l'imaginaire ; ajoutons que le réel n'émerge à la réalité que lorsqu'il est tissé d'imaginaire, qui le solidifie, lui donne consistance et épaisseur, autrement dit le réifie".