"La peinture fournirait surabondamment - l'histoire de la critique d'art en témoigne - de quoi illustrer la pluralité inépuisable des sens et interprétations de l'image. Mais ce serait une référence trop commode, tant l'image peinte - ou sculptée - est une image trop directement dépendante d'un créateur (la création est un acte intense de pensée), construite, élaborée, toute gonflée, toute saturée du « penser » et du sens dégorgés par l'exercice spécifique (projectif) d'un sujet. En revanche, il vaut la peine de mettre en lumière le curieux paradoxe qui régit les occurrences et effets de l'image lorsque celle-ci est produite à l'aide de dispositifs mécaniques plus ou moins lourds et compliqués. Avec la photographie, le cinéma, la télévision, les techniques objectives, loin, comme on le croit généralement, de tenir le sens à distance et de le réduire par quelque effet de mécanisation, contribuent au contraire à lui donner plus de vigueur et à en faire surgir de plus mystérieuses résonances. Ou, pour le dire autrement, en conformité avec notre idée que l'image pense, les dispositifs matériels, mécaniques, objectifs - appareil photo, caméra de cinéma et caméra électronique - contribuent nous rendre sensibles les facettes de pensée informant l'image.
L'image pense interminablement
La variété des jugements, souvent contradictoires, portés sur les films, et presque toujours rabattus sur une soi-disant subjectivité qui s'affiche en outre comme unique, prendrait bien plutôt sa source, à notre sens, dans l'objectivité multiple que constitue l'image cinématographique -
objectivité et multiplicité qui définissent, entre autres, la' manière dont l'image pense. Il serait trop long d'entrer dans une analyse détaillée : un simple arrêt sur image ouvre déjà un processus interminable. Il suffirait, croyons-nous, et à condition de mettre entre parenthèses la personnalité du chroniqueur, de voir comment, à propos d'une même image (d'un même film, d'une même séquence, d'un même plan), les critiques, analyses et commentaires suivent des développements multiples, divergents, sont poussés vers toutes sortes de dérives et d'égarements - l'image se révélant capable de préserver pour d'autres futurs développements son potentiel de pensée. Nous avons eu l'occasion, dans divers articles ou cours, de nous livrer à ce type d'analyse interminable à propos de différents films - par exemple Metropolis (Revue française de psychanalyse), M. le maudit (Positif), King Kong (Littérature), Nosferatu le vampire (Nouvelle revue de psychanalyse), etc. Roger Dadoun "L'image pense" in Philosophie et cinéma , Editions CinemAction