Personne n'est en possession du sens de l'histoire. Toutefois l'idée de progrès et l'idée de finalité peuvent être mobilisées, mais à condition de savoir qu'elles ne sont qu'un "idéal régulateur" (une orientation générale, une indication d'un chemin à suivre):
"Pour employer un langage kantien, il est un usage régulatif des idées de la raison. Qu'il s'agisse du déterminisme ou de la fin de l'histoire, ces deux notions ne sont pas, en tant
que telles, condamnées par la critique de la raison historique. Il est, effectivement, à
chaque époque, des forces auxquelles il faut s'adapter parce qu'on ne peut les vaincre, il
est des mouvements qu'il faut canaliser et orienter parce qu'on tenterait vainement de les
arrêter. Certes, ces sortes de raisonnements sont dangereux, parce qu' ils servent souvent
d'alibi à la lâcheté ou de justification à l'acceptation de la défaite. Ce n'est pas au
philosophe mais à l'historien de dire quand l'argument est bien fondé. Le philosophe peut et
doit marquer l'erreur de principe commise quand on applique l'argument à l'histoire totale,
alors qu'il est tout au plus acceptable en des domaines limités.
De même, autant il est erroné de se donner par la pensée un état social où toutes les
aspirations seraient simultanément comblées, autant il est légitime de construire une idée
de la raison, la représentation d'une collectivité ordonnée et équitable, qui semblerait
rétrospectivement la raison d'être du long chemin, douloureux et sanglant, de l'humanité.
Cette société, où le sage serait satisfait, où les hommes vivraient selon la raison, on n'en
peut abandonner l'espérance, puisque l'homme, l'homme d'Occident en tout cas, est celui qui
n'a jamais consenti à consacrer l'injustice en la mettant au compte de Dieu ou du cosmos.
Mais confondre cette idée de la Raison avec l'action d'un parti, avec un statut de
propriété, une technique d'organisation économique, c'est se livrer aux délires du
fanatisme. Vouloir que l'Histoire ait un sens, c'est inviter l'homme à maîtriser sa nature
et à rendre conforme à la raison l'ordre de la vie en commun. Prétendre connaître à l'avance
le sens ultime et les voies du salut, c'est substituer des mythologies historiques au
progrès ingrat du savoir et de l'action.
L'homme aliène son humanité et s'il renonce à chercher et s'il s'imagine avoir dit le
dernier mot".
Raymond Aron, Dimensions de la conscience historique,
Éd. Plon, 1964, pp. 44-45.