Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
8 décembre 2006 5 08 /12 /décembre /2006 16:12

 Méfiez-vous des maîtres de morale, des professeurs de "but de la vie" :

 "Il faut aimer la vie, car...! L'homme doit travailler à sa vie et à celle de ses semblables, car... ! et autres « on doit », et autres « il faut », et autres « car » d'hier, d'aujourd'hui ou demain ! C'est pour que ce qui arrive toujours nécessairement, ce qui arrive par soi-même et sans aucune espèce de but apparaisse désormais comme tendant à une fin et semble à l'homme raison et loi suprême, c'est pour cela que le maître de morale monte dans sa chaire de professeur de « but de la vie»; c'est pour cela qu'il invente une autre vie, une seconde vie, et qu'au moyen de sa nouvelle mécanique il fait sortir de ses vieux gonds si vulgaires notre vieille existence si vulgaire. Il ne veut pas du tout que nous riions de l'existence, ni de nous, mais non! ni de lui! [...] On ne peut nier qu'à la longue, le rire, la nature et le bon sens n'aient eu raison de ces grands professeurs de but; la courte tragédie a toujours fini par revenir à l'éternelle comédie de l'existence, et - pour parler avec Eschyle'- «la mer au sourire innombrable» finira fatalement par recouvrir aussi le plus grand de tous ces tragiques. Mais, malgré ce rire correcteur, la nature humaine, somme toute, a été modifiée par l'incessant retour de cep professeurs du but de l'existence; elle a maintenant un besoin de plus, et c'est précisément le besoin de voir revenir incessamment ces professeurs et leurs leçons. L'homme est devenu petit à petit un animal chimérique dont l'existence est soumise à une condition de plus que celle des autres animaux: il faut qu'il se figure savoir de temps en temps pourquoi il existe ; son espèce ne peut prospérer sans une confiance périodique dans la vie! Sans croire à la raison dans la vie! Et l'espèce humaine ne cessera de décréter de temps à autre : « Il y a quelque chose dont on n'a absolument plus le droit de rire" .
Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir (1882), trad. A. Vialatte, Éd. Gallimard, coll. Idées, 1972, p. 37.
Partager cet article
Repost0

commentaires