M. PROUST (1871-1922)
Il n'y a pas d'amour sans jalousie! C'est même parce que nous sommes jaloux - parce qu' amoureux d' "êtres de fuite"- que nous sommes épris:
"Entre vos mains mêmes, ces êtres-là sont des êtres de fuite. Pour comprendre les émotions qu'ils donnent et que d'autres êtres, mêmes plus beaux ne donnent pas, il faut calculer qu'ils sont non pas immobiles mais en mouvement, et ajouter à leur personne un signe correspondant à ce qu'en physique est le signe qui signifie la vitesse. (...) Le plus souvent l'amour n'a pas pour objet un corps, que si une émotion, la peur de le perdre, l'incertitude de le retrouver se fondent en lui. Or ce genre d'anxiété a une grande affinité pour les corps. Il leur ajoute une qualité qui passe la beauté même, ce qui est une des raisons pourquoi l'on voit des hommes indifférents aux femmes les plus belles en aimer passionnément certaines qui nous semblent laides. À ces êtres-là, à ces êtres de fuite, leur nature, notre inquiétude attachent des ailes. Et même auprès de nous leur regard semble nous dire qu'ils vont s'envoler. La preuve de cet
te beauté, surpassant, qu'ajoutent les ailes, est que bien souvent pour nous un même être est successivement sans ailes et ailé. Que nous craignions de le perdre, nous oublions tous les autres. Sûrs de le garder nous le comparons à ces autres qu'aussitôt nous lui préférons".
Marcel PROUST, La Prisonnière,
(1924), Carnier Flammarion, 1984, pp. 185 à 187.
Image du film La captive de Ch. Akerman