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15 novembre 2006 3 15 /11 /novembre /2006 21:03

  
  

 Fils de l'Indigence et de La Ressource, Eros (ou Amour) se situe  à mi chemin entre les mortels et les immortels. Il est pauvre, mais son dénuement est fécond et stimule la recherche. Il n'est pas sage, comme les dieux, mais amoureux de la sagesse, c'est-à-dire philosophe. Dans le texte suivant Socrate rapporte les propos de la prêtresse Diotime:

     
     
     "Quand Aphrodite naquit, les dieux célébrèrent un festin, tous les dieux, y compris Poros, fils de Mètis. Le dîner fini Pénia, voulant profiter de la bonne chère, se présenta pour mendier et se tint près de la porte. Or Poros, enivré de nectar, car il n'y avait pas encore de vin, sortit dans le jardin de Zeus, et, alourdi par l'ivresse, il s'endormit.Alors Pénia, poussée par l'indigence, eut l'idée de metre à profit l'occasion, pour avoir un enfant de Poros : elle se coucha près de lui, et conçut l'Amour. Aussi l'Amour devint-il le compagnon et le serviteur d'Aphrodite, parce qu'il fut engendré au jour de naissance de la déesse, et parce qu'il est naturellement amoureux du beau, et qu'Aphrodite est belle.
     Étant fils de Poros et de Pénia, l'Amour en a conçu certains caractères en partage. D'abord il est toujours pauvre,et loin d'être délicat et beau comme on se l'imagine généralement, il est dur, sec, sans souliers, sans domicile ; sans jamais d'autre lit que la terre, sans couverture, il dort en plein air, près des portes et dans les rues ; il tient de sa mère et l'indigence est son éternelle compagne. D'un autre côté, suivant le naturel de son père, il est toujours à la piste de ce qui est beau et bon ; il est brave, résolu, ardent, excellent chasseur, artisan de ruses toujours nouvelles, amateur de sciences, plein de ressources , passant sa vie à philosopher, habile sorcier, magicien et sophiste. Il n'est par nature ni immortel ni mortel ; mais dans la même journée tantôt il est florissant et plein de vie, tant qu'il est dans l'abondance, tantôt il meurt puis renaît, grâce au naturel qu'il tient de son père. Ce qu'il acquiert lui échappe sans cesse, de sorte qu'il n'est jamais ni dans l'indigence, ni dans l'opulence et qu'il tient le milieu entre la science et l'ignorance, et voici pourquoi. Aucun des dieux ne philosophe et ne désire devenir savant, car il l'est ; et, en général si l'on est savant,on ne philosophe pas ; les ignorants non plus ne désirent pas devenir savants ;car l'ignorance a précisément ceci de fâcheux que, n'ayant ni beauté, ni bonté, ni science, on s'en croit suffismment pourvu. Or quand on ne croit pas manquer d'une chose, on ne la désire pas".
     Platon, Le banquet, trad. E.Chambry, éd.Flammarion, coll " GF ", 1964, pp. 64-65
    

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commentaires

A
Des idées pour un bon commentaire sur ce texte ?(lié à la thématique du dési) merci d’avance !
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R


Voici un des tout premier textes de philosophie que j'ai lu (c'était en terminale), et à chaque fois, il suscite la même émotion en moi...



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S
Je vous remercie, et le suis très touché que vous ayez pris la peine de lire mon blog.
Je sais que le principe que la lecture des classiques est le seul accès à la philosophie est un dogme quasi sacré de la philosophie. De même que cette très étrange actualité des grandes pensées philosophiques. J'ai toujours été étonné, par exemple, que la philosophie de Platon paraisse, malgré toutes les évidences, intemporelle, et qu'on dise : Platon "dit que", au lieu de "disait" (le latin était plus conséquent : "dixit"). J'ai toujours été intrigué par le fait que tout philosophe d'école (tout enseignant) pose qu'il y a une validité inconditionnée et indiscutable des philosophies et une très étrange coexistence de tous les systèmes dans une sorte de suspension du problème de la vérité ou de la fausseté.  Dire que Heidegger se trompe, cela paraît impossible au professeur de philosophie. Pourtant Siponoza, Leibniz n'ont eu nullement peur de dire que Descartes se trompait. Schopenhauer, Kierkegaard, qualifient quasiment de délire la philosophie de Hegel. Tout ceci me paraît vraiment énormément étrange. Comme me paraît déroutant le flou autour de la véritable nature de la philosophie. Cela me pose un problème en tant qu'enseignant (je suis prof de philo, voilà pour mon "moi substantiel"), mais aussi en tant que lecteur des philosophes. J'ai passé l'agrégation, que j'ai eu un certain mal à avoir, à cause d'une réelle difficulté que j'éprouve à prendre au sérieux les philosophes.
En fait, je serais prêt à les prendre au sérieux, s'ils étaient moins sacralisés par l'école. Je ne peux lire un texte philosophique sans sentir constamment la présence de ce que le philosophe n'avoue pas, et je n'arrive pas à comprendre pourquoi les commentateurs, spécialistes, professeurs ne soupçonnent jamais le secret (ou l'inconscient, ou la mauvaise foi) qui travaillent ces textes.
En fait, pour essayer de vous répondre directement, je serais pour une redéfinition de la philosophie, redéfinition qui passerait non plus par la pensée d'un seul (le "penseur"), mais un effort collectif d'une communauté philosophique (à laquelle des non philosophes pourraient participer). Il s'agirait de revenir aux promesses, aux virtualités, qui sont à l'origine même de la possibilité de la philosophie, et que les monstres sacrés des manuels ont accaparées au service de leur pensée unique. Je suis convaincu qu'il y a des ressources extraordinaires en humanité et socialité, en accomplissement de soi et en connaissance scientifique, dans l'impulsion d'où le philosophe tire sa philosophie. Sauf qu'il en fait son alcool, son carburant secret, alors qu'il y a là une sorte de patrimoine de l'humanité.
Cet alcool est l'émerveillement d'exister; la philosophie le capitalise sans l'exprimer. Pourquoi une autre philosophie ne serait pas possible qui ne serait plus une affaire de pensée isolées, magnifiquement marginales, mais une affaire d'humanité, donc une affaire commune? Il me semble qu'il y a là de quoi repenser l'éducation, la politique, peut-être la société elle-même. Je regrette la longueur excessive de ce commentaire. En tout cas, merci de votre attention.   
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L
J'ai un peu de mal à répondre point par point .. faute de temps. Mais le respect dû aux grands philosophes s'explique pas le fait que le prof ou l'auteur de manuel n'est pas un philosophe, mais un simple passeur. L'humilité ici doit être la règle (cf Socrate)Pour moi Platon est effectivement intemporel.. c'est là le génie de Platon et le génie dela philosophie. En revanche je ne me gènerai pas pour critiquer .. Heidegger par exemple.Enfin: je ne crois pas trop aux ressources immenses de tout un chacun pour .. phlosopher? Je crois que la philosophie exige un immense travail , même si évidemment elle ne résulte pas de ce travaiL
H
J'ai été sur votre site..J'ai lu certains articles. Mais je ne suis pas sûre d'avoir trouvé le bon ..Quelques questions : pourquoi n'y a-t-il rien sur votre moi-substance(qui êtes-vous?)D'autre part; si la vraie philosophie c'est la "vibration d'exister" , "l'étonnement d'exister" en quoi nécessite-t-elle la communication? le dialogue? la lecture des philosophes? la familiarisation avec les classiques? Et si elle ne la nécessite pas, un franc et définitif silence n'est-il pas plus approprié? Vousattaquez les profs de philo,  imbus d'eux-mêmes... OK.  Mais quel est le prof de philo selon vos voeux? Ou  bien pensez-vous qu'il faut en finir une bonne fois avec ce canular? cette imposture? Pas besoin d''enseignement en effet pour éprouver l'émerveillement d'exister. Pas besoinde philo (au sens banal de ce terme), pas besoin de profs, et surtout pas besoin de cet ennuyeux travail que l'on fait, quand , par exemple , on passe l'agrégation.. ( on n'a pas trop le temps de s'émerveiller d'exister alors)
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S
Chère Laurence Hansen-Love, je crois que mon dernier commentaire au texte de Hume, qui tentait de vous répondre, s'est anéanti. Puis-je vous suggérer, comme réponse à votre question, de lire cette note?
http://www.philo.over-blog.com/article-4563936.html
 
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L
j'y vais de ce pas...

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  • : Hansen- love over-blog
  • : Professeur de philosophie. Auteure de "Cours particulier de philosophie" (Belin), "Oublier le bien, nommer le mal" (Belin), "L'art de Aristote à Sonic youth" ( Collection "Les contemporaines" ) Simplement Humains(Editions de l'Aube, 2019)
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