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5 novembre 2006 7 05 /11 /novembre /2006 18:48
La rhétorique, c'est-à-dire l'art de bien parler, constitue aussi le plus redoutable des pouvoirs: celui de manipuler les esprits trop crédules:

SOCRATE. - À toi, maintenant, Gorgias. La rhétorique se trouve exercer son action et son autorité entièrement par le discours, n'est-ce pas?
GORGIAS. - Oui.
SOCRATE. - Dis-moi alors à propos de quoi. Quelle est parmi les choses existantes celle sur laquelle portent les discours dont se sert la rhétorique?
GORGIAS. - Les plus grandes et les meilleures des choses humaines, Socrate.
SOCRATE. - Mais Gorgias, ce que tu dis est ambigu et n'est en rien clair jusqu'ici. Je pense que tu as entendu chanter dans les banquets ce scolie' dans lequel le chanteur passe en revue les biens: le premier consiste à être en bonne santé, le second à être beau, le troisième, selon la formule du scolie, à s'enrichir sans malhonnêteté.GORGIAS. - Je connais la chanson. Mais que cherches-tu à me dire? SOCRATE. - Ceci, que les artisans de ces biens dont l'auteur du sco
5 lie fait l'éloge - le médecin, le pédotribe4, le financier - t'interpelleraient
aussitôt
Le médecin, le premier, dirait: « Socrate, Gorgias t'abuse. Ce n'est pas son art qui s'occupe du plus grand bien des gens, mais le mien. »
Et si moi-même alors je lui disais : «Mais toi, qui es-tu pour dire cela?»,
3 il répondrait, je suppose, qu'il est médecin. «Que veux-tu dire? C'est ton art qui oeuvre au plus grand bien ? »
« Comment ne serait-ce pas la santé, Socrate? me répondrait-il sans doute. Est-il un bien plus important pour les hommes que la santé?»
Là-dessus, le pédotribe à son tour dirait: «Je serais étonné moi aussi, Socrate, que Gorgias puisse te démontrer que son art produit un bien plus grand que celui que je peux démontrer dans le mien. »
Je me tournerais cette fois vers lui: «Qui es-tu donc, toi, et que fais
tu ? »
«Je suis pédotribe, dirait-il, et mon métier est de façonner des hommes ~ beaux et forts de corps. »
Après le pédotribe, le financier dirait, plein de mépris, j'imagine, à l'égard de tous les autres : ,Regarde, Socrate, si le bien qu'on peut trouver auprès de Gorgias ou de n'importe qui d'autre te paraît plus important que la richesse. »
Je m'adresserais alors à lui: « Quoi? Ce sont des richesses que tu produis? » Il acquiescerait.
« Qu'es-tu ? »
« Financier. »
«Alors? Tu juges que la richesse est pour les hommes le plus grand  bien?» lui dirions-nous.
«Comment ne le serait-ce pas?» reprendrait-il.
« Mais Gorgias, là, proteste en disant que son art est la cause d'un plus
grand bien que le tien », lui répondrions-nous.
Il est évident qu'après cela il dirait: «Et quel est ce bien? Que Gorgias
réponde. »
Eh bien, Gorgias, imagine que nous te demandions, eux et moi, de nous dire enfin ce que tu affirmes être pour les hommes le plus grand bien et que tu prétends pouvoir produire.
GORGIAS. - Cela même, Socrate, qui est réellement le plus grand bien:  ce qui procure aux hommes à la fois la liberté et le pouvoir de dominer les autres dans leurs cités respectives.
SOCRATE. - Que veux-tu dire par là?
GORGIAS. - Je veux dire: être capable par des discours de persuader les juges au Tribunal', les conseillers au Conseil, le peuple assemblé à l'Assemblée' et dans toute autre réunion qui soit une réunion de citoyens. En vérité, grâce à ce pouvoir tu feras de ton médecin ou de ton pédotribe un esclave; quant au financier, il laissera apparaître que c'est un autre qu'il enrichit et non lui-même, mais toi qui sais parler et persuader la foule.
Platon, Gorgias (vers 390 av. J.-C.), 451 d-452 e, trad. B. Piettre, Hatier, colt. «Les classiques de la philosophie», 2000, p. 16-19.

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