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5 novembre 2006 7 05 /11 /novembre /2006 18:44
Dialoguer, c'est assumer le risque d'être réfuté

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GORGIAS. - [...] [On] doit faire un juste usage de la rhétorique aussi, comme on doit faire un juste usage des arts de combat. Si, à mon avis, quelqu'un est devenu rhéteur et qu'il se serve de son talent et de son art pour agir injustement, ce n'est pas celui qui les lui a enseignés qu'il faut honnir
s et chasser de la cité. Son maître lui a transmis son enseignement pour qu'il en fasse un juste usage, alors qu'il en fait, lui, un usage opposé. C'est donc celui qui ne s'en sert pas comme il faut qu'il est juste de haïr, de chasser et de mettre à mort, mais non celui qui l'a instruit.
SOCRATE. -je pense, Gorgias, que tu as l'expérience de nombreuses discussions et que tu y as remarqué ceci : ce n'est pas sans mal que les interlocuteurs définissent les uns pour les autres les sujets sur lesquels ils engagent une discussion, et parviennent à quitter un entretien en ayant appris quelque chose et en s'étant instruits eux-mêmes; si, au contraire, ils sont en désaccord
sur une chose et que l'un refuse d'admettre que l'autre ait raison ou se soit
 exprimé clairement, alors ils se fâchent et soupçonnent l'autre de malveillance, plus enclins qu'ils sont à avoir le dessus qu'à examiner ce qui fait l'objet de la discussion. Il y en a même qui finissent par se séparer de la façon la plus moche, en se faisant insulter, après y avoir dit et entendu sur leur propre compte de telles horreurs que même les gens présents à la discussion s'en veulent lent d'avoir jugé bon d'être les auditeurs de tels individus.
Pourquoi je te dis cela? Parce que tu me parais dire à présent des choses qui ne sont plus tout à fait en accord et en harmonie avec ce que tu disais sur la rhétorique en commençant. J'hésite dans ces conditions à te réfuter, de peur que tu aies dans l'idée que je cherche à avoir le dessus dans la discussion, sans viser la question pour la rendre plus claire, mais en te visant toi. Moi, en tout cas, si tu es de ces gens qui sont comme moi, c'est avec plaisir que je t'interrogerai; sinon, je devrais renoncer. Quelle sorte d'homme je suis? De ceux qui ont plaisir à être réfutés, si je dis quelque chose qui n'est pas vrai, mais qui ont plaisir à réfuter si un autre dit une chose qui n'est pas vraie, et qui n'ont pas moins de plaisir à être réfutés qu'à réfuter; je pense même qu'il vaut mieux être réfuté dans la mesure où il vaut mieux être délivré du plus grand des maux que d'en délivrer autrui. Je pense en effet qu'il n'y a rien de si mauvais pour un homme que d'avoir une opinion fausse sur les sujets dont nous nous trouvons parler en ce moment. Si tu prétends toi aussi avoir cette tournure d'esprit, poursuivons la discussion; mais si tu crois qu'il faut l'abandonner, tenons-nous-en là et mettons fin à la discussion.
Platon, Gorgias (vers 390 av. J.-C.), 457 c-458 b, trad. B. Piettre, Hatier, coll. «Les classiques de la philosophie», 2000, p. 28-30.

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