e définitivement! "Et comment l'homme viendra-t-il à bout de se voir tel que l'a formé la
nature, à travers tous les changements que la succession des temps et
des choses a dû produire dans sa constitution originelle, et de démêler
ce qu'il tient de son propre fonds d'avec ce que les circonstances et ses
progrès ont ajouté ou changé à son état primitif? Semblable à la statue
de Glaucus (2 que le temps, la mer et les orages avaient tellement défigu-
rée qu'elle ressemblait moins à un dieu qu'à une bête féroce, l'âme
humaine altérée au sein de la société par mille causes sans cesse renais-
santes, par l'acquisition d'une multitude de connaissances et d'erreurs,
par les changements arrivés à la constitution des corps, et par le choc
continuel des passions, a, pour ainsi dire, changé d'apparence au point
d'être presque méconnaissable; et l'on n'y retrouve plus, au lieu d'un
être agissant toujours par des principes certains et invariables, au lieu
de cette céleste et majestueuse simplicité dont son auteur l'avait
empreinte, que le difforme contraste de la passion qui croit raisonner et
de l'entendement en délire. [...]
Il est aisé de voir que c'est dans ces changements successifs de la
constitution humaine qu'il faut chercher la première origine des diffé-
rences qui distinguent les hommes, lesquels d'un commun aveu sont
naturellement aussi égaux entre eux que l'étaient les animaux de chaque
espèce, avant que diverses causes physiques eussent introduit dans
quelques-unes les variétés que nous y remarquons. En effet, il n'est pas
concevable que ces premiers changements, par quelque moyen qu'ils
soient arrivés, aient altéré tout à la fois et de la même manière tous les
individus de l'espèce; mais les uns s'étant perfectionnés ou détériorés, et
ayant acquis diverses qualités bonnes ou mauvaises qui n'étaient point
inhérentes à leur nature, les autres restèrent plus longtemps dans leur
état originel; et telle fut parmi les hommes la première source de l'inéga-
lité, qu'il est plus aisé de démontrer ainsi en général que d'en assigner
avec précision les véritables causes. [...]
Car ce n'est pas une légère entreprise de démêler ce qu'il y a d'origi-
naire et d'artificiel dans la nature actuelle de l'homme, et de bien
connaître un état qui n'existe plus, qui n'a peut-être point existé, qui
probablement n'existera jamais, et dont il est pourtant nécessaire d'avoir
des notions justes pour bien juger de notre état présent".
Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l'origine et les fondements
de l'inégalité parmi les hommes (1754), Éd. Hatier,
coll. Classiques Hatier de la philosophie, 1999, pp. 17-18.