Utile pour comprendre Machiavel et très pénétrant aussi dans ses analyses actuelles . Voici un premier extrait:
"Il suffit d'ouvrir Le Prince à n'importe quelle page pour être frappé par cette actualité permanente de Machiavel. Ainsi « La nature des peuples est changeante et il est aisé de les persuader d'une chose, mais difficile de les garder en cette persuasion » (chapitre VI) ; ou cette loi de l'alternance que tant de scrutins confirment de nos jours : « Les hommes changent volontiers de maître, pensant rencontrer mieux » (III) ; ou encore : «Jamais un prince n'a manqué d'excuse légitime pour colorer son manque de
parole... mais il faut savoir colorer cette nature, être grand simulateur et dissimulateur ; et les hommes sont si simples et obéissent si bien aux nécessités présentes que celui qui trompe trouvera toujours quelqu'un qui se laissera tromper » (XVIII) ; ou bien : « Il faut que [le prince] ait l'entendement prêt à tourner selon que les vents de la fortune et variations des choses lui commandent de ne pas s'éloigner du bien, s'il peut, mais savoir entrer au mal, s'il le faut » [id.] ; et ceci : « Qu'un prince donc se propose de vaincre et de maintenir l'État ; les moyens seront toujours estimés honorables et loués de chacun ; car le vulgaire ne juge que de ce qu'il voit et de ce qui advient ; or en ce monde, il n'y a que le vulgaire ; et le petit nombre ne compte pas, quand le grand nombre a sur quoi s'appuyer » [id.] ; ou encore, dans le même chapitre intitulé « Comment les princes doivent tenir leur parole » ce passage « Chacun entend assez qu'il est fort louable à un prince de tenir sa parole et de vivre en intégrité, sans ruse ni tromperie. Néanmoins, on voit par expérience que les princes qui, de notre temps, ont fait de grandes choses n'ont pas tenu grand compte de leur parole, qu'ils ont su par ruse circonvenir l'esprit des hommes, et qu'à la fin ils ont surpassé ceux qui se sont fondés sur la loyauté. » Dans le chapitre XXII intitulé « Des ministres d'un prince », on lit : « Ce n'est pas une petite affaire pour un prince de savoir bien choisir ses ministres, qui sont bons ou mauvais selon la sagesse du prince. La première cervelle, c'est de voir les hommes qu'il tient à l'entour de lui ; et quand ils sont capables et fidèles, on le peut toujours estimer sage... Mais quand ils sont autres, on peut toujours porter un mauvais jugement sur lui, car la première faute qu'il fait consiste dans ce choix même. »
Beaucoup de ces remarques d'un froid réalisme semblent destinées à justifier en politique la ruse, le mensonge, l'hypocrisie par quoi l'on peut manipuler les hommes qui, comme l'a noté Stefan Zweig, sont pour Machiavel de simples matériaux vivants. Il considère en effet que les hommes naissent et vivent socialement mauvais : cupides, ambitieux, vaniteux, lâches, versatiles. Un pessimisme fondamental l'habite. Il est sans illusion sur la nature humaine. Dans ses Discours sur la première décade de Tite-Live, livre où sa pensée profonde s'exprime le mieux, il écrit : « Il faut que le fondateur d'un État et quele législateur supposent par avance que tous les hommes sont méchants et prêts à mettre en ceuvre leur méchanceté toutes les fois qu'ils en ont l'occasion » (chap. 3).
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Quiconque s'intéresse aux rapports entre la politique et la morale ne saurait donc faire l'impasse sur Machiavel, qui offre au demeurant l'occasion commode d'un morceau de bravoure vertueusement indigné. Il est en effet classique d'ériger l'auteur du Prince en antimodèle que la morale politique réprouve. Théoricien du cynisme, apôtre de la force à la fois ou tour à tour brutale et calculatrice, expert en l'art de conquérir et de conserver par tous moyens le pouvoir, il a vraiment tout, tel qu'on le voit ordi
nairement, pour déplaire. Repoussoir ou aimant de la pensée politique, c'est ce magnétisme ambigu qui explique la fortune durable de Machiavel - et du machiavélisme.
Jacques Rigaud, Le Prince au miroir des médias Machiavel 1513-2007 , pp 14-16
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