"Je crois que certains films ont déjà mis en scène certaines problématiques philosophiques. Je pense à l'un d'entre eux que j'aime beaucoup : Il sorpasso de Dino Risi (1962) qui a été traduit en français par Le fanfaron... A mon sens, ce film met en scène l'une des questions fondamentales de toute l'histoire de la philosophie, celle du rapport entre le Même et l'Autre.
C'est l'histoire de deux hommes, l'un d'âge mûr et l'autre encore étudiant, qui se rencontrent par hasard et vont déambuler le 15 août en Italie dans les environs de Rome, jusqu'à ce que leur déambulation soit fatale au plus jeune.
Nous sommes ici en présence de deux personnages contradictoires. Le premier représente la
répétition du Même, l'ordre établi qui tend à se reproduire indéfiniment : c'est JeanLouis Trintignant sous les traits d'un étudiant en droit, promis à un avenir tout tracé. Le second représente l'Autre, le désordre : c'est Vittorio Gassman sous les traits d'un hâbleur sur le retour et désenchanté. Le premier incarne la naïveté (le Même n'apportant rien d'autre que le Même) ; le second, la lucidité (l'Autre se différenciant toujours de l'Autre). Je l'ai dit, à la fin du film, le Même succombe à l'Autre mais, tout en y succombant, il se détruit en tant que Même, et Trintignant meurt. Ce qui se joue tout au long de cette rencontre des contradictoires, c'est le dépassement - terme que signifie précisément « sorpasso » en italien. Comment passer du Même à l'Autre, de l'identité à la différence ? Comment se dépasser soi-même alors que l'Autre est justement de passage ? Le hasard ou plutôt l'opportunité, le « kaïros » des sophistes, se présente à Trintignant : mais comment passer du négatif au positif, comment se nier soi-même pour être davantage soi-même
J'ai l'intime conviction qu'il y a dans ce film quelque chose du conflit interne à la philoso
A quand, pour nous divertir, le Très Grand Salon de la philosophie ? Si c'est une sorte de supplément d'âme que nous recherchons, je pense qu'il faudrait plutôt le rechercher du côté de l'art et non de ces commémorations rythmées par un calendrier sans surprise. A force de traquer sans cesse la moindre journée pour lui trouver une raison d'être fêtée, je crains qu'il n'y ait plus bientôt de jour où l'on puisse oeuvrer..."
Bertrand Levergeois, in Philosophie et cinéma, Editions, CinemAction, "la philosophie est-elle soluble dans le cinéma?"