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25 décembre 2006 1 25 /12 /décembre /2006 21:15
Le cinéma est l'art mystique qui abolit toutes les oppositions

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"Nous pouvons revenir à la formule déjà évoquée de Godard: « ni un art, ni une technique ; un mystère ». Dans cette formule nous trouvons, bien sûr, l'écho des grandes déclarations de ceux qui, dans les années 1920, fondent la dignité artistique du cinéma. Le cinéma, disent-ils tous, est plus qu'un art. Il déborde la tekhnè artistique dans son principe comme dans son résultat. D'un côté, il est non pas un art « mais autre chose, mais mieux ». Car, nous dit jean Epstein : «Ceci le distingue qu'à travers les corps il enregistre les pensées'. » Cette puissance de voyance qui excède les pouvoirs de toute tekhnè artistique le destine à dépasser la traditionnelle séparation des productions de l'art et des manifestations de la vie. « Le cinéma, dit Louis Delluc, est un acheminement vers cette suppression de l'art qui dépasse l'art, étant la vie. »
Pourquoi le cinéma se voit-il accorder ce privilège d'être plus qu'un  art, d'être un art qui ouvre sur l'au-delà de l'art? Parce qu'il apparaît  dans ces théorisations, comme un art débarrassé de son artifice. Il est débarrassé d'abord des normes de la représentation, de l'obligation de « faire reconnaître » mais aussi de toutes les règles qui définissent son usage. Il est débarrassé, plus profondément, des modes de connexion de l'intérieur et de l'extérieur, de la cause et de l'effet, en bref de tout le système psychologique de la vraisemblance, liés au mode représentatif de l'art. Il est débarrassé enfin de la volonté d'art, de la volonté de faire de l'art. C'est cette triple libération qui est attribuée au dispositif de doublage - sinon de destitution - de l'oeil humain par l'oeil machinique. L'oeil machinique est l'oeil véridique, l'oeil impartial, sans présupposés, qui substitue ce que l'oeil voit à l'analogon' de visibilité qu'il projetait
traditionnellement sur une surface représentative. Il substitue en même temps aux qualités, caractères et expressions du système psychologique représentatif les vitesses, les mouvements et les vibrations de l'énergie qui est l'identité de la matière et de l'esprit. Il est l'« artiste entièrement honnête » dont parle Epstein, le « sujet sans conscience, c'est-à-dire sans hésitations ni scrupules, sans vénalité ni complaisance ni erreur possibles » qui n'écrit que ce qu'il voit pour la simple raison que voir et écrire sont pour lui la même chose. Il a ainsi la capacité de faire voler en éclats ce quasi-visible que le système représentatif construisait comme traduction de la pensée et du sentiment. [...]
C'est par cela que l'art cinématographique est plus qu'un art. Il est mode spécifique du sensible. C'est ce mode que Godard appelle du nom mallarméen de mystère, corroborant ainsi la nature « surnaturelle » ou « mystique » que le scientifique Jean Epstein et le nietzschéen Élie Faure avaient attribuée au cinéma. Qu'est-ce donc que ce mode du mystère ou ce mode mystique du sensible? C'est simplement le mode qui abolitl'opposition entre un monde intérieur et un monde extérieur, un monde de l'esprit et un monde des corps, qui abolit les oppositions du sujet et de l'objet, de la nature scientifiquement connue et du sentiment éprouvé. Le cinématographe, selon cette logique, est l'art « mystique parce qu'il abolit toutes ces oppositions. Il est la lumière qui écrit le mouvement, l'énergie spirituelle du sensible qui révèle l'énergie sensible de l'esprit.
Il n'est évidemment pas question de prendre cette «mystique » du cinéma pour la réalité empirique des formes d'existence de l'industrie et de l'art cinématographiques. Il ne s'agit ici que de définir le type d'historicité dans laquelle se formule la nature artistique du cinéma. Ce qui est intéressant, de ce point de vue, est ceci: cette équivalence de l'intérieur et de l'extérieur, du spirituel et du matériel, du scientifique et du sentimental porte un autre nom, un nom moins compromettant que mystère ou mystique. Elle s'appelle tout simplement esthétique".
Jacques Rancière, «L'historicité du cinéma»,
dans : Antoine de Baecque et Christian Delage (dit. publ.), De l'histoire du cinéma, Éd. Complexe, 1998, pp. 50-52.

(Images de l'Age d'or et Simon du désert , films de Bunuel).

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