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23 décembre 2006 6 23 /12 /décembre /2006 18:40

Le cinéma nous ouvre un champ d'action immense et insoupçonné:

"En procédant à l'inventaire des réalités par le moyen de ses gros plans, en soulignant des détails cachés dans des accessoires familiers, en explorant des milieux banals sous la direction géniale de l'objectif, si le cinéma, d'une part, nous fait mieux voir les nécessités qui règnent sur notre vie, il aboutit, d'autre part, à ouvrir un champ d'action immense et que nous ne soupçonnions pas. Nos cafés et les rues de nos grandes villes, nos bureaux et nos chambres meublées, nos gares et nos usines semblaient nous emprisonner sans espoir de libération. Alors vint le cinéma, et, grâce à la dynamite de ses dixièmes de seconde, il fit sauter cet univers concentrationnaire, si bien que maintenant, abandonnés au milieu de leurs débris projetés au loin, nous entreprenons d'aventureux voyages. Grâce au gros plan, c'est l'espace qui s'élargit ; grâce au ralenti, c'est le mouvement qui prend de nouvelles dimensions. Pas plus que l'agrandissement n'a pour seul rôle de rendre plus clair ce qui « sans cela » serait resté confus - grâce à lui, bien plutôt, nous voyons en effet apparaître de nouvelles structures de la matière -, pas davantage le ralenti ne met simplement en relief des formes de mouvement que nous connaissions déjà, mais il découvre en elles d'autres formes, parfaitement inconnues, « qui ne représentent aucunement des ralentissements de mouvements rapides et font plutôt l'effet de mouvements exactement glissants, aériens, supra-terrestres ».
II est bien clair, par conséquent, que la nature qui parle à la caméra est tout autre que celle qui s'adresse aux yeux. Autre surtout parce que, à l'espace où l'homme agit avec conscience, elle substitue un espace où son action est inconsciente. S'il est banal d'analyser, au moins globalement, la façon de marcher des hommes, on ne sait rien assurément de leur attitude dans la fraction de seconde où ils allongent le pas. Nous connaissons en gros le geste que nous faisons pour saisir un briquet ou une cuiller, mais nous ignorons à peu près tout du jeu qui se joue réellement entre la main et le métal, à plus forte raison des changements qu'introduit dans ces gestes la fluctuation de nos diverses humeurs. C'est dans ce domaine que pénètre la caméra, avec tous ses moyens auxiliaires, ses plongées et ses remontées, ses coupures et ses isolements, ses extensions de champ et ses accélérations, ses agrandissements et ses réductions. Pour la première fois, elle nous ouvre l'expérience de l'inconscient instinctif".

W. Benjamin,  (1935) traduction de Maurice de Gandillac, 1983, Bibliothèque Médiations, Éd. Denoël-Gonthier, pp. 116-117.
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