" L'amator - celui qui aime"
"Il n'aura échappé à personne que les deux principaux candidats à la candidature pour l'élection présidentielle ont investi la technologie des blogs pour lancer leur campagne - tout comme la plupart des représentants politiques ayant ce genre d'ambition. Comment interpréter ces faits ?
Nicolas Sark
ozy et Ségolène Royal s'adressent au désir des Français, et ils ont bien raison. Ils tiennent un discours au désir qui en a besoin, et qui le désire. Ils parlent tous les deux, d'une manière ou d'une autre, de l'espoir et du désir d'avenir. Ils parlent de l'amour et de l'amitié. Et s'ils parlent ainsi aux sentiments et sollicitent les affects, c'est parce qu'une société est d'abord une association d'affects, une philia.
Mais s'ils parlent ainsi, c'est aussi parce qu'ils s'adressent au désir en tant qu'il souffre - et, dans cette souffrance, tend à se décomposer en pulsions. La tentation est alors très grande de s'adresser directement aux pulsions plutôt qu'à leurs représentants, qui sont les figures socialisées du désir. Et s'adressant ainsi au désir souffrant de se décomposer, Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal évitent l'un comme l'autre de poser les deux véritables questions :
• quel est le facteur de cette décomposition du désir ?
• quelles sont les conditions de la recomposition du désir ?
Plus généralement, qu'en est-il de l'avenir du désir? Le désir a-t-il encore un avenir? Une philia est-elle encore possible ? Et n'est-elle pas ce qui est détruit par la télécratie, ce qui est certainement difficile à penser pour Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal, qui en sont les grandes vedettes du moment - et bien que la télécratie soit la réalité de ce que Lionel Jospin, dont Ségolène Royal était la ministre en charge de l'école, appelait les sociétés de marché ? Voilà les questions que ne posent pas ces candidats bien qu'ils s'adressent au désir en tant qu'il souffre de se décomposer".
Puis, quelques page plus loin, un peu de réconfort:
"Les blogs sont la base technique d'une nouvelle forme d'amatorat, c'est-à-dire de philia, dans la mesure où ils permettent de former un nouveau type de transindividuation qui repose sur la participation de chacun à la transformation du nouveau type de milieu associé. Mais c'est ce que ces hommes et ces femmes politiques paraissent être incapables de penser, étant eux-mêmes des produits directs des courts-circuits qu'opèrent les industries de programmes, et contre les institutions de programmes qu'elles court-circuitent en tout premier lieu, mais tout comme elles court-circuitent les partis et avec eux la transindividuation démocratique, faisant croire que les courts-circuits raccourcissent la distance entre « le peuple » et ses représentants, là où ils détruisent toute philia, c'est-à-dire toute proximité, détruisant ainsi ce processus d'individuation de référence que nous appelons encore la démocratie moderne et industrielle - nous, les hommes et les femmes ordinaires du XXIe siècle, qui sommes n'importe qui, qui ne représentons que nous-mêmes, mais qui avons encore des désirs, et beaucoup, malgré le désamour qui nous abîme, et qui nous fait souffrir, et nous tire vers le bas, nous attire vers le pire, vers encore pire, ce désamour qui nous dégoûte, et dont nous avons honte, qui est notre mélancolie, et qui nous fait avoir honte de ces représentants, qui ne nous représentent plus parce que nous ne les aimons pas"
Philia : amitié qui unit les citoyens chez les grecs.
Transindividuation: processus par lequel les individus apprennent, grâce aux institutions à conjuguer le "Je" et le " Nous".
Beranrd Stiegler La télécratie contre la démocratie pp 183 et 196