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6 décembre 2006 3 06 /12 /décembre /2006 21:07

Lorsqu'un artisan produit un coupe-papier, il le fait conformément à une idée qui précède donc l'objet fabriqué. Mais un homme -du point de vue d'un philosophe athée- n'est le produit d'aucune idée préétablie.  L'existence, dans le cas des hommes, précède l'essence:

"Le coupe-papier est à la fois un objet qui se produit d'une certaine manière et qui, d'autre part, a une utilité définie ; et on ne peut pas supposer un homme qui produirait un coupe-papier sans savoir à quoi l'objet va servir. Nous dirons donc que, pour le coupe-papier, l'essence - c'est-à-dire l'ensemble des recettes et des qualités qui permettent de le produire et de le définir - précède l'existence, et ainsi la présence, en face de moi, de tel coupe-papier ou de tel livre est déterminée. Nous avons donc là une vision technique du monde, dans laquelle on peut dire que la production précède l'existence.
Lorsque nous concevons un Dieu créateur, ce Dieu est assimilé la plupart du temps à un artisan supérieur, et quelle que soit la doctrine que nous considérions, qu'il s'agisse d'une doctrine comme celle de Descartes ou de la doctrine de Leibniz, nous admettons toujours que la volonté suit plus ou moins l'entendement, ou tout au moins l'accompagne, et que Dieu, lorsqu'il crée, sait précisément ce qu'il crée. Ainsi, le concept  d'homme, dans l'esprit de Dieu, est assimilable au concept de coupepapier dans l'esprit de l'industriel.
L'homme individuel réalise un certain concept qui est dans l'entendement divin. Au XVIII siècle, dans l'athéisme des philosophes, la notion de Dieu est supprimée, mais non pour autant l'idée que l'essence précède l'existence. Cette idée, nous la retrouvons un peu partout: nous la retrouvons chez Diderot, chez Voltaire, et même chez Kant. L'homme est possesseur d'une nature humaine; cette nature humaine qui est le concept humain, se retrouve chez tous les hommes, ce qui signifie que chaque homme est un exemple particulier d'un concept universel, l'homme; chez Kant, il résulte de cette universalité que l'homme des bois, l'homme de la nature, comme le bourgeois sont astreints à la même définition et possèdent les mêmes qualités de base. Ainsi, là encore, l'essence d'homme précède cette existence historique que nous rencontrons dans la nature.
L'existentialisme athée, que je représente, est plus cohérent. Il déclare que si Dieu n'existe pas, il y a au moins un être chez qui l'existence précède l'essence, un être qui existe avant de pouvoir être défini par aucun concept et que cet être c'est l'homme ou, comme dit Heidegger, la réalité humaine. Qu'est-ce que signifie ici que l'existence précède l'essence? Cela signifie que l'homme existe d'abord, se rencontre, surgit dans le monde, et qu'il se définit après. L'homme, tel que le conçoit l'existentialiste, s'il n'est pas définissable, c'est qu'il n'est d'abord rien. Il ne sera qu'ensuite, et il sera tel qu'il se sera fait. Ainsi, il n'y a pas de nature humaine, puisqu'il n'y a pas de Dieu pour la concevoir. L'homme est seulement, non seulement tel qu'il se conçoit, mais tel qu'il se veut, et comme il se conçoit après l'existence, comme il se veut après cet élan vers l'existence; l'homme n'est rien d'autre que ce qu'il se fait.
Jean-Paul Sartre, L'existentialisme est un humanisme (1946), Éd. Nagel, 1970, pp. 17-24. DR.
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commentaires

O
Bel éloge d'une liberté possible!  Mais que faire des apports de la psychanalyse et de la biologie, qui nous disent que décidément non le moi n'est pas maître en sa propre demeure, et que les gènes prédéterminent des manières d'êtres et de se comporter, sinon l'essence?
Répondre
L
Oui bien sûr, ce sont des objections. Mais parler de "prédétermination"   me paraît excessif.Nous avons toujours le choix de donner le sens que nous voulons à nos désirs, d'infléchir un certain donné naturel dans le sens que nous décidons... C'est tout de même moi qui me construit , qui m'assume dans la direction que je choisis. Fondamentalement il me semble qu'il faut donner raison à Sartre.."Etre libre , c'est comprendre les causes qui nous font agir" Spinoza