x
La passion aveugle les amants
LUCRÈCE (97-55 AVANT J. C.)
Poète latin et disciple d'Épicure, Lucrèce met en garde ses lecteurs contre la passion, qu'il décrit comme un facteur d'illusion.
"La passion aveugle les amants et leur montre des perfections qui n'existent pas. Souvent nous voyons des femmes laides ou vicieuses captiver les hommages et les coeurs. Ils se raillent les uns les autres, ils conseillent à leurs amis d'apaiser Vénus, qui les a affligés d'une passion avilissante; ils ne voient pas qu'ils sont eux-mêmes victimes d'un choix souvent plus honteux. Leur maîtresse est-elle (...) sale et dégoûtante, elle dédaigne la parure ; louche, c'est la rivale de Pallas ; maigre et décharnée, c'est la biche du Ménale; d'une taille trop petite, c'est l'une des Grâces, l'élégance en personne; d'une grandeur démesurée, elle est majestueuse, pleine de dignité ; elle bégaye et articule mal, c'est un aimable embarras ; elle est taciturne, c'est la réserve de la pudeur ; emportée, jalouse, babillarde, c'est un feu toujours en mouvement; desséchée à force de maigreur, c'est un tempérament délicat ; exténuée par la toux, c'est une beauté languissante ; d'un embonpoint monstrueux, c'est Cérès, l'auguste amante de Bacchus; enfin un nez camus paraît le siège de la volupté, et des lèvres épaisses semblent appeler le baiser. Je ne finirais pas si je voulais rapporter toutes les illusions de ce genre".
LUCRÈCE, De Natura Rerum ( I er siècle avant J. C.), Livre IV, trad.
Lagrange-Blanchet, in Épicure et les épicuriens, textes choisis par Jean Brun, PUE 1961, pp. 158-159.
(Image de Picasso)