" La spiritualisation de la sensualité, cela s'appelle l'amour: elle représente un grand triomphe sur le christianisme. Autre triomphe: notre spiritualisation de l'agressivité. Cela consiste à comprendre en profondeur le prix des ennemis: bref, à agir et conclure au contraire de ce qu'on faisait autrefois. L'Église a toujours voulu l'anéantissement de ses ennemis pour notre part, nous, immoralistes et antichrétiens, nous comprenons l'avantage que nous tirons de la permanence de l'Église... En politique aussi l'agressivité est maintenant devenue plus spirituelle - plus avisée, plus réfléchie, elle a plus de ménagements. Presque tous les partis comprennent qu'il va de leur propre intérêt que le parti adverse ne s'étiole pas trop; cela vaut aussi pour la politique internationale. [...]
Nous ne nous comportons pas autrement face à l'« ennemi intérieur" : là aussi nous avons spiritualisé l'agressivité, et c'est là aussi que nous avons compris son prix. On n'est fécond qu'à condition d'être plein de contradictions; on ne reste jeune qu'à condition que l'âme ne se détende pas, ne désire pas la paix... Rien ne nous est maintenant plus étranger que le voeu qu'on nourrissait
autrefois, typiquement chrétien, de la « paix de l'âme»; rien ne nous fait moins envie que le bovidé de la morale et le bonheur gras de la bonne conscience" .
Friedrich Nietzsche, Crépuscule des idoles (1888), trad. É. Blondel, Éd. Hatier, 1983, pp. 72-73.