" [la] dernière fausse mesure de probabilité que j'ai dessein de remarquer, et qui retient plus de gens dans l'ignorance et dans l'erreur, que toutes les autres ensemble, c'est [...] de prendre pour règle de notre assentiment les opinions communément reçues par nos amis, ou
dans notre parti, entre nos voisins, ou dans notre pays. Combien de gens qui n'ont point d'autre fondement de leurs opinions que l'honnêteté supposée, ou le nombre de ceux d'une même profession! Comme si un honnête homme ou un savant de profession ne pouvaient point errer, ou que la vérité dut être établie par le suffrage de la multitude. Cependant la plupart n'en demandent pas davantage pour se déterminer. Un tel sentiment a été attesté par la vénérable Antiquité, il vient à moi sous le passeport des siècles précédents, donc je suis à l'abri de l'erreur en le recevantz. D'autres personnes ont été et sont dans la même opinion (car c'est là tout ce qu'on dit pour l'autoriser), et par conséquent j'ai raison de l'embrasser. Un homme serait tout aussi bien fondé à jeter à croix ou à pile' pour savoir quelles opinions il devrait embrasser, qu'à les choisir sur de telles règles. Tous les hommes sont sujets à l'erreur; et plusieurs sont exposés à y tomber, en plusieurs rencontres, par passion ou par intérêt. Si nous pouvions voir les secrets motifs qui font
agir les personnes de nom, les savants et les chefs de parti, nous ne trouverions pas
toujours que ce soit le pur amour de la vérité qui leur a fait recevoir les doctrines qu'ils
professent et soutiennent publiquement. Une chose du moins fort certaine, c'est qu'il n'y a
point d'opinion si absurde qu'on ne puisse embrasser sur ce fondement dont je viens de 
parler; car on ne peut nommer aucune erreur qui n'ait eu ses partisans: de sorte qu'un homme ne manquera jamais de sentiers tortus, s'il croit être dans le bon chemin partout où il découvre des sentiers que d'autres ont tracés" .
John Locke, Essai philosophique concernant l'entendement humain (1690),livre IV, chap. xx, §
17,trad. P. Coste, Vrin, colt. «Bibliothèque des textes philosophiques»,1972, p. 600-601.