Le philosophe n'est pas un gourou, ni un maître à penser. Il ne prétend pas détenir "la" solution:
" Le philosophe ne dit pas qu'un dépassement final des contradictions
humaines soit possible et que l'homme total nous attende dans l'avenir:
comme tout le monde, il n'en sait rien. Il dit, - et c'est tout autre
chose, - que le monde commence, que nous n'avons pas à juger de son
avenir par ce qu'a été son passé, que l'idée d'un destin dans les choses
n'est pas une idée, mais un vertige, que nos rapports avec la nature ne sont
pas fixés une fois pour toutes, que personne ne peut savoir ce que la liberté
peut faire, ni imaginer ce que seraient les moeurs et les rapports humains
dans une civilisation qui ne serait plus hantée par la compétition et la néces-
cité. Il ne met son espoir dans aucun destin, même favorable, mais juste-
ment dans ce qui en nous n'est pas destin, dans la contingence de notre
histoire, et c'est sa négation qui est position. Faut-il même dire pue le phi-
losophe est humaniste ? Non, si l'on entend par homme un principe expli-
catif qu'il s'agirait de substituer à d'autres. On n'explique rien par l'homme,
puisqu'il n'est pas une force, mais une faiblesse au coeur de l'être, un facteur
cosmologique, mais le lieu où tous les facteurs cosmologiques, par une muta-
tion qui n'est jamais finie, changent de sens et deviennent histoire. [...]
La philosophie nous éveille à ce que l'existence du monde et la nôtre ont
de problématique en soi, à tel point que nous soyons à jamais guéris de chercher, comme disait Bergson, une solution
dans le cahier du maître ».
M. Merleau-Ponty, Éloge de la philosophie (1953),
Éd. Gallimard, 1967, pp. 52-53.