« Ceux qui voudront traiter séparément la politique et la morale n’entendront jamais rien ni à l’une ni à l’autre » Emile Livre Quatrième
Lorsqu’il m’arrive de corriger le sujet « L’art peut-il être immoral », j’explique en général que l’art n’a pas à être moral, et que l’on ne doit pas reprocher à une œuvre (ou à un film, en l’occurrence) son immoralité.
Et pourtant…. aujourd’hui je crois que je me suis trompée : un film peut être immoral ! En fait, ce n’est pas le film qui est immoral, mais c’est son « message », qui peut être choquant
(il me semble cependant qu’une véritable oeuvre d’art n’a pas pour fin de transmettre un message, je m’en suis expliquée par ailleurs, voir les vidéos de lewebpedagogique).
Je pense que le « message » du film Welcome est indigeste :
En voici la démonstration :
Première point : ce film classe les êtres humains en deux catégories, les bons (bon : professeur-de-gauche-solidaire-des-sans-papiers-prenant-des-risques-sans-compter…./ mauvais : flics sarkozystes appliquant la loi anti-immigrés avec zèle (« on nous a demandé de compromettre les bénévoles »), voisin acariâtre, qui plus est homophobe.
Le jeune Bilal est quant à lui le symbole de la victime absolue : martyrisé par les irakiens, puis par ses compagnons d’infortune qui lui remettent la tête dans le sac, puis malmené par Simon (re - tête dans le sac) qui l’instrumentalise finalement, sans parler de la France sarkozyste tout entière qui le pousse au suicide.
Déjà, c’est mal parti….
Là, ceux qui ont aimé le film me disent : « bien au contraire, ce film est tout sauf manichéen puisque le héros est complexe, ambivalent, tantôt bon, tantôt mauvais ». Ce n’est pas mon avis :
Second point donc : le « héros » n’est que mauvais. Il est brutal, égoïste et veule : voyez son attitude lors du premier contact avec Bilal, puis notez ensuite l’épisode du sac sur la tête. Pourquoi s’intéresse-t-il dans un second temps au jeune kurde ? Parce que Bilal est amoureux, d’une fille jolie de surcroît, donc tout à coup il s’humanise. Simon va s’identifier à lui, comme en témoigne l’épilogue en Angleterre. Un homme amoureux (d’une jolie fille) ne peut pas être foncièrement inintéressant.
Rien ne laisse supposer, dans le film, que Simon éprouve le moindre souci d’ordre moral ou politique. Son comportement est dicté par une compassion étroite et intéressée pour ce jeune homme qu’il accompagne gentiment dans son projet suicidaire. Il est surtout dicté par le souci de se réhabiliter aux yeux de sa sainte ex-épouse qui lui préfère un « bon » au sens défini ci-dessus (Bruno). Point de « morale de conviction » (cf Weber) ici, mais une franche irresponsabilité, en revanche.
Troisième point : le devoir de Simon était de dissuader à tout prix ce jeune homme d’apprendre à nager le crawl (à quoi bon, de toute façon, pour mourir, la brasse aurait amplement suffi) et de tenter de lui venir en aide par n’importe quel autre moyen, comme par exemple lui prêter de l’argent ou le conduire lui-même en Angleterre, ce qui aurait signifier prendre de vrais risques. Mais non. Simon donne des leçons de crawl, lui offre même une combinaison pour affronter le froid. Comment s’étonner après quand il constate que Bilal est parti se noyer ? D’ailleurs il ne s’étonne pas. Mais il est triste, car il ne peut avoir aucun doute sur l’issue.
Un dernier détail : le circuit de la bague (clin d’œil à Madame de ?). Simon dérobe cette bague à Marion, puis dans un immense élan de générosité, il offre cet objet qui ne lui appartient pas à Bilal (quelle grandeur d’âme !) et pour finir il la récupère à la fin pour la rendre à Marion (il n’y a pas de petit profit). Quant à la malheureuse Mina, il l’abandonne à son sort atroce sans autre forme de procès.
Pourquoi je m’énerve ? Peu importe ce que raconte un film, si c’est beau et émouvant. Bien sûr. Où est le problème ?
Le problème c’est ce fameux « message », qui est double :
1) « L’amour transfigure tout, par amour on peut vaincre l’indifférence et la veulerie ». Le problème c’est que le film montre le contraire, sans le vouloir apparemment. Simon n’a absolument pas changé, finalement.
2) Mais surtout : « mieux vaut garder ses illusions quitte à en mourir, plutôt que d’affronter la réalité ». (Simon n’a pas le courage d’ôter à ce jeune homme ses illusions. Il est trop lâche pour cela. Mais si humain !).
Ce film est un cas d’école. On a là un exemple de bien-pensance ultra- politiquement correcte (le bonpenser anti-sarko) doublée d’un discours cynique - moralement. Car notre héros est supposé représenter un français type qui, sans être courageux au départ, fait preuve de fermeté face à la brutalité du pouvoir (même si c’est pour des raisons x). « Idéal » en lequel nous pouvons et voudrions tous nous reconnaître ? C’est la raison pour laquelle ce film fait le buzz que l’on sait, je suppose.
J’en reviens à Rousseau.
Comment adhérer à un discours politiquement juste, mais enrobé dans une romance aussi moralement douteuse. Vous ne croyez pas ?
PS : Evitons tout malentendu. Je ne suis pas inscrite à l’UMP ; ce n’est pas la question