Pascal, G. Vico ( 1662-1744) et B. Mandeville ( 1670-1733), ont affirmé bien avant Smith et Hegel,
que les "vices privés" pouvaient concourir à produire la "richesse des nationhs". Il s'agit là d'un des dogmes
fondamentaux du libéralisme. Les passions peuvent, selon ces philosophes être converties en
leur contraire (à savoir l'intérêt de tous) :
"Dès le XVIIe Siècle,la possibilité d'une telle métamorphose des passions, de la
transformation de leurs effets explosifs en quelque chose de constructif, fait l'objet d'un
certain nombre de spéculations. C'est ainsi que Pascal annonce la « main invisible » d'Adam
Smith lorsqu'il voit la « grandeur de l'homme dans sa concupiscence même, d'en avoir su
tirer un règlement admirable » et « un si bel ordre »(1.
Au début du XVIII siècle, Vico exposera la même idée de façon quelque peu plus détaillée,
non sans la revêtir, à son habitude, de tout l'éclat d'une découverte sensationnelle
« C'est ainsi que de la cruauté, de l'avarice et de l'ambition, trois vices qui tendent à
ruiner le genre humain, elle [la société] tire le métier militaire, le commerce et la
politique, sources de la puissance, de la richesse et de la sagesse des Etats ; trois
profonds vices qui pourraient anéantir le genre humain deviennent une source de félicité.
Cet axiome établit l'existence d'une Providence divine, intelligente législatrice ; des
passions des hommes mus par leurs intérêts particuliers, passions qui les inciteraient à
vivre en bêtes sauvages et solitaires, cette Providence tire un ordre civil qui permet aux
hommes de vivre en société »(1.
C'est là, de toute évidence, un de ces textes auxquels Vico doit sa réputation d'esprit
exceptionnellement fécond. Dans ces deux phrases riches de signification, que ne peut-on
mettre sans trop se forcer - depuis la ruse hégélienne de la Raison jusqu'au concept
freudien de sublimation et, une fois encore, la main invisible de Smith. Mais Vico s'abstient
de toute amplification, et il nous laisse tout ignorer des conditions dans lesquelles se
produit effectivement la fameuse métamorphose des « passions » destructrices en autant de «
vertus ».
En revanche Mandeville, le contemporain anglais de Vico, s'attache beaucoup plus longuement
au thème de l'asservissement des passions, aux moyens à mettre en oeuvre pour les faire
contribuer à l'intérêt général. Souvent considéré comme un précurseur du laisser faire,
Mandeville en appelle bien au contraire, tout au long de sa Fable des abeilles (1729), à « l'habile
gestion de l'homme politique avisé [Skilful Management of the Dextrous Politician], laquelle
est à ses yeux à la fois la condition nécessaire et l'instrument indispensable de la
transformation des « vices privés » en « bien public ». Mais comme il ne nous dit rien de la
manière dont s'y prend, pour ce faire, son Politician, la nature exacte de ces prétendues
mutations, paradoxales autant qu'avantageuses, reste voilée de mystère. Il est cependant un
« vice privé » - et un seul - dont Mandeville décrit en détail les modalités de
transformation, en expliquant comment les choses se passent dans la pratique. Ce vice, bien
sûr, est la passion des biens matériels en général, et du luxe en particulier - et l'analyse
qu'en donne Mandeville est restée célèbre .
On peut donc affirmer qu'en dernière analyse Mandeville renonce à imputer à son paradoxe une
portée générale et qu'il en restreint le domaine d'application effectif à un seul « vice »
ou passion bien déterminé. Cette prudence sera imitée, avec l'éclatant succès que l'on sait,
par l'Adam Smith de La Richesse des nations, ouvrage entièrement centré sur la passion
connue de tout temps sous le nom de cupidité ou d'avarice. Qui plus est, un phénomène
d'évolution linguistique (qui sera étudié assez longuement un peu plus loin) permettra à
Smith de faire, dans la même direction, un autre pas de géant : pour mieux faire passer
l'idée, pour la rendre plus attrayante et plus convaincante, il émoussera la pointe de
l'affreux paradoxe mandevillien en remplaçant les mots « passion » et « vice » par des
termes inoffensifs comme « avantage » ou « intérêt ».
Sous cette forme restreinte et édulcorée, l'idée de la mise en valeur des passions
parviendra à survivre et à s'imposer en prenant rang à la fois parmi les dogmes fondamentaux
du libéralisme du xixe siècle et parmi les constructions clefs de la théorie économique.
Dans leurs ouvrages sur la philosophie de l'histoire, Herder et Hegel se prononcent tous
deux dans ce sens. Le célèbre concept hégélien de la ruse de la Raison traduit l'idée qu'en
obéissant à leurs passions les hommes se font en réalité, et tout à fait inconsciemment, les
agents de telle ou telle grande fin de l'histoire universelle. Il est peut-être significatif que Hegel
n'aura plus recours à ce concept dans sa Philosophie du droit, où il se penche non plus
sur les immenses perspectives de l'histoire universelle, mais sur l'évolution effective de la société à son époque. Dans un
ouvrage qui constitue une critique de la vie sociale et politique contemporaine, comment
faire place à une justification aussi radicale des passions humaines que l'implique la
notion de ruse de la Raison ?"
Albert. O. Hirshman , Les passions et les intérêts, pp 21-23 P.U.F.
1) Pascal, Pensées, 402 et 403 Ed. B.