Qui est le peuple qui doit gouverner le peuple?
La démocratie est le gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple. Le problème qui se pose est de savoir ce que désigne ce mot le peuple. N’est-il que la collection des individus qui le composent, ou bien est-il une entité unifiée et réelle, éventuellement douée de sentiments, de désir et de volonté ? Mais à moins que le peuple ne soit qu’un mot, qui n’existe que dans les discours de ceux qui s'en réclament et qui parlent en son nom.
Le philosophe français Pierre-Henri Tavoillot, maître de conférences à l’université Paris-Sorbonne et président du Collège de philosophie, évoque ici les débats qui ont occupé plus de deux siècles de philosophie politique :
« A la fois acteur, penseur et interprète de la Révolution, Sieyès en est sans conteste le plus grand philosophe politique. Théoricien de la représentation, attentif aux dérives de la démocratie directe, inventeur du contrôle constitutionnel, il fournit à la culture politique française son outillage institutionnel. Mais il est aussi le premier qui, une fois la révolution philosophique accomplie, va interroger l’abyssale énigme qu’elle ouvre : si le peuple prend la place du Roi, voire de Dieu, comme fondement de la légitimité et figure de la souveraineté, qui est le peuple ? Autrement dit qui est le peuple qui doit gouverner le peuple?
Nous ne sommes pas sortis aujourd’hui de l’univers intellectuel de cette interrogation. C’est d'ailleurs préférable, car il se pourrait que l’esprit de la démocratie résidât davantage dans la quête infinie d’un peuple introuvable que dans telle ou telle identité substantielle qu'on serait tenté de lui donner. On y reviendra. En attendant, il faut noter que l'énigme du peuple se divise d’emblée en deux chantiers gigantesques qui vont occuper plus de deux siècles de philosophie politique. En effet, d’un côté, le pape est un concept social discriminant qui se manifeste et se définit contre tout ce qui n’est pas lui. On distinguera, par exemple, la France d’en haut (l’élite) à celle d’en bas (le vrai peuple) – en valorisant au choix l’une (technocratie) ou l’autre (populisme) –, ou encore les amis du peuple et ses ennemis. D'un autre côté, le peuple est un concept politique englobant, qui a vocation à transcender toutes les distinctions pour désigner la forme la plus homogène de l'unité collective. Ce peuple-là peut être identifié à la nation, mais aussi à la volonté générale, à l’intérêt collectif, la République, à la société, voire à l’État. Ce qui fait beaucoup pour un concept à vocation unique ! Ces deux usages différents débouchent sur deux antinomies de la raison démocratique qui vont constituer la trame de notre histoire : 1) L e peuple, est-ce l’ idéal éclairé de l’ élite ou le peuple réel de la masse ? 2) Son unité réside-t-elle dans une volonté générale (État) dans le libre jeu des volontés individuelles (société civile) ? »
Pierre-Henri Tavoillot, Qui doit gouverner ? Une brève histoire de l’autorité.Pierre- Henri Tavoillot, Éditions Grasset, 2011.