Que reste-t-il de notre conscience morale en temps de guerre? Selon Freud, "lorsque la communauté abolit le blâme", rien du tout!
"Les peuples sont plus ou moins représentés par les États qu'ils constituent, ces États par les gouvernements qui les dirigent. Chaque ressortissant d'une nation peut, dans cette guerre, constater avec effroi ce qui, déjà en temps de paix, tendait parfois à s'imposer à lui - que l'État a interdit à l'individu l'usage de l'injustice, non parce qu'il veut l'abolir, mais parce qu'il veut en avoir le monopole, comme du sel et du tabac. L'État qui fait la guerre se permet toutes les injustices, toutes les violences, ce qui déshonorerait l'individu. Il se sert contre l'ennemi non seulement de la ruse autorisée, mais aussi du mensonge conscient et de la tromperie délibérée, et le fait, certes, dans des proportions qui semblent dépasser tous les usages des guerres antérieures. L'État exige de ses citoyens le maximum d'obéissance et de sacrifices, tout en faisant d'eux des sujets mineurs par un secret excessif et une censure des communications et expressions d'opinions, qui met ceux qu'on a ainsi intellectuellement opprimés hors d'état de faire face à toute situation défavorable et à toute rumeur alarmante. Il s'affranchit des garanties et des traités par lesquels il s'était lié envers d'autres États, il ne craint pas de confesser sa rapacité et sa soif de puissance, que l'individu doit alors approuver par patriotisme.
Qu'on n'objecte pas que l'Etat ne peut renoncer à l'usage de l'injustice, parce qu'il se porterait alors préjudice. Pour l'individu, lui aussi, le respect des normes morales, le renoncement à l'exercice brutal de la force, sont en général fort, désavantageux, et l'État ne se montre que rarement capable de le dédommager du sacrifice qu'il a exigé de lui. Il ne faut pas non plus s'étonner que le relâchement de tous les rapports moraux entre les grandes individualités collectives de l'humanité ait eu une répercussion sur la moralité de l'individu, car notre conscience morale n'est pas le juge inflexible pour lequel la font passer les moralistes, elle est à son origine « angoisse sociale » et rien d'autre. Là où la communauté abolit le blâme, cesse également la répression des appétits mauvais, et les hommes commettent des actes de cruauté, de perfidie, de trahison et de barbarie, dont on aurait tenu la possibilité pour inconciliable avec leur niveau de civilisation".
Freud, "Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort" (1915)