On aurait tort de prendre à la légère la question de la guerre aujourd'hui. Cette tendance existe pourtant:
"Aussi indispensable soit-il de faire sa place à la guerre lorsque nous étudions l'ordre politique, deux motifs fort respectables nous empêchent le plus souvent de considérer la guerre sérieusement. Ces deux motifs sont d'ordre très différent mais ils tendent à se mêler et presque à se confondre dans l'esprit et le coeur du bon citoyen de nos démocraties.
D'abord, bien sûr, il y a le fait moral que la guerre est un mal, un grand mal, aux yeux de certains même le plus grand mal, et que donc l'étudier comme un aspect du phénomène politique, lui faire sa place dans l'ensemble du paysage que l'on décrit, semble trahir une indifférence au mal de la guerre, sinon même une complaisance douteuse, un goût pour la guerre. Après tout, certains écrivains, certains philosophes, et non des moindres, ont fait l'éloge de la guerre. Dès lors, l'étude de la guerre ne peut pas ne pas constituer un encouragement au mal de la guerre. Cette objection est sérieuse, et on n'en dispose pas en; recourant à la distinction entre les faits et les valeurs, en disant par exemple: j'étudie scientifiquement la guerre comme un fait, mais bien sûr je porte un jugement de valeur tout à fait négatif sur ce fait. Cette échappatoire n'est pas possible, d'abord parce que les jugements de valeur qu'il convient de porter sur des guerres très différentes sont sans doute des jugements très différents : nous devons considérer certaines guerres comme très criminelles, d'autres comme tout à fait justifiées, par exemple celles entreprises pour arrêter les premières. Or, pour parvenir à un tel jugement, il faut d'abord que nous replacions la guerre dans son contexte, que nous recherchions ses causes, que nous analysions les régimes qui y prennent part, que nous discernions les buts de guerre qu'ils poursuivent. Un tel jugement discriminant suppose donc comme préalable une analyse politique de la guerre considérée. Ainsi, précisément si nous prenons au sérieux la gravité morale de la guerre, nous devons être capables d'en donner une analyse politique, puisque c'est dans le contexte politique qu'elle trouve son sens, ou son non-sens, et sa teneur morale. On pourrait dire : ceux qui se bornent à condamner la guerre ne la condamnent pas réellement puisqu'ils ignorent ce qu'elle est.
Le second motif postule aussi que « la guerre ne devrait pas être là », mais moins parce qu'elle est immorale que parce qu'elle est anachronique. Elle correspond à un état barbare dont l'humanité est en principe sortie depuis longtemps. Les guerres modernes sont donc le fait de peuples encore barbares, ou bien, lorsqu'elles sont menées par des peuples en principe civilisés, elles traduisent une rechute dans la barbarie dont il faut rechercher les causes. Cette idée a régné pendant une grande partie du XVIII` et du XIX° siècle ; elle a bien sûr été très ébranlée par les grandes guerres du xx° siècle, mais sans jamais disparaître ; et aujourd'hui elle a retrouvé une grande partie de son crédit."
Cours familier de philosophie politique, pp 122-123 Les guerres au XX ième siècle Pierre Manent