Rousseau et Voltaire incarnent deux points de vue radicalement opposés sur la société juste et sur le libéralisme. Pour Rousseau, la propriété privée est à l’origine de l’inégalité, de l’injustice, de la misère, de la violence et toutes les souffrances attachées aux sociétés avancées. Pour Voltaire, au contraire, la civilisation est indissociable de la liberté : en conséquence, nul ne peut brider les appétits de richesse des hommes les plus entreprenants ; les civilisations les plus fécondes sont donc les plus libérales, même si Voltaire reconnaît que de « bonnes lois » peuvent limiter certains excès, car l’excès est toujours mauvais.
On voit les deux philosophes s’affronter ici à propos du luxe. Le luxe est une suite nécessaire de la liberté pour Voltaire Pour Rousseau, il est le symptôme et le symbole de l’immoralité « libérale » . Ce qu’il dénonce ici, en outre, est ce que nous nommons aujourd’hui « société de consommation ». Rousseau se réclame ici d’Epicure :
"Je sais que notre philosophie, toujours féconde en maximes singulières, prétend, contre l'expérience de tous les siècles, que le luxe fait la splendeur des États; mais après avoir oublié la nécessité des lois somptuaires (1, osera-t-elle nier encore que les bonnes moeurs ne soient essentielles à la durée des empires, et que le luxe ne soit diamétralement opposé aux bonnes moeurs? Que le luxe soit un signe certain des richesses; qu'il serve même si l'on veut à les multiplier: Que faudra-t-il conclure de ce paradoxe si digne d'être né de nos jours; et que deviendra la vertu, quand il faudra s'enrichir à quelque prix que ce soit? Les anciens politiques parlaient sans cesse de moeurs et de vertu; les nôtres ne parlent que de commerce et d'argent. L'un vous dira qu'un homme vaut en telle contrée la somme qu'on le vendrait à Alger; un autre en suivant ce calcul trouvera des pays où un homme ne vaut rien, et d'autres où il vaut moins que rien. Ils évaluent les hommes comme des troupeaux de bétail. Selon eux, un homme ne vaut à l'État que la consommation qu'il y fait ». Jean-Jacques Rousseau, Discours sur les sciences et les arts (1751), Flammarion, coll. «GF», 1971, p.,49-50.
Note : lois somptuaires : lois ayant pour objet de restreindre le luxe et la dépense
« On croit m'embarrasser beaucoup en me demandant à quel point il faut borner le luxe. Mon sentiment est qu'il n'en faut point du tout. Tout est source de mal au-delà du nécessaire physique. La nature ne nous donne que trop de besoins ; et c'est au moins une très haute imprudence de les multiplier sans nécessité, et de mettre ainsi son âme dans une plus grande dépendance. Ce n'est pas sans raison que Socrate, regardant l'étalage d'une boutique, se félicitait de n'avoir à faire de rien de tout cela. Il y a cent à parier contre un, que le premier qui porta des sabots était un homme punissable, à moins qu'il n'eût mal aux pieds. » J.-J. Rousseau. Discours sur les sciences et les arts (Réponse à Bordes)
Réponse de Voltaire :
« Si l'on entend par luxe tout ce qui est au delà du nécessaire, le luxe est une suite naturelle des progrès de l'espèce humaine; et, pour raisonner conséquemment, tout ennemi du luxe doit croire avec Rousseau que l'état de bonheur et de vertu pour l'homme est celui, non de sauvage, mais d'orang-outang. On sent qu'il serait absurde de regarder comme un mal des commodités dont tous les hommes jouiraient: aussi ne donne-t-on en général le nom de luxe qu'aux superfluités dont un petit nombre d'individus seulement peuvent jouir. Dans ce sens, le luxe est une suite nécessaire de la propriété, sans laquelle aucune société ne peut subsister, et d'une grande inégalité entre les fortunes, qui est la conséquence, non du droit du propriété, mais des mauvaises lois. Ce sont donc les mauvaises lois qui font naître le luxe, et ce sont les bonnes lois qui peuvent le détruire. Les moralistes doivent adresser leurs sermons aux législateurs, et non aux particuliers, parce qu'il est dans l'ordre des choses possibles qu'un homme vertueux et éclairé ait le pouvoir de faire des lois raisonnables, et qu'il n'est pas dans la nature humaine que tous les riches d'un pays renoncent par vertu à se procurer à prix d'argent des jouissances de plaisir ou de vanité » . Dictionnaire philosophique, Œuvres complètes, Voltaire
http:!/www.voltaire-integral.com/Html/20/luxe.htm 08/11/2008