Une « autopsie » des inquiétants préceptes de la "religion libérale"
A propos du livre : Le divin marché . La révolution culturelle libérale par Dany-Robert Dufour
"Sans doute, le titre fait-il écho a u livre Le Grand Méchant Marché, décryptage d'un fantasme français, d'Augustin Landier et David Thesmar (Flammarion 2007). Il est aussi, évidemment, un titre sadien une référence à peine masquée à Donatien Alphonse François, marquis de Sade, alias le Divin Marquis. Quel est le rapport entre le libéralisme et Sade ? C'est ce que Dany-Robert Dufour s'attache à montrer, dans cet essai original, enlevé, et qui diffuse une lumière noire singulière.
L'auteur, philosophe, professeur en sciences de l'éducation, présente, en autant de chapitres, « les dix commandements » de l'évangile néolibéral. Une « révolution culturelle » est en cours, estime-t-il. Nous n'en avons pas encore pris toute la mesure. Sa « morale », inquiétante, provoque aujourd'hui des ébranlements dans tous les domaines l'économie, la politique, bien sûr, mais aussi l'école, l'art, le savoir, la langue, la religion, la sexualité, le rapport à soi et aux autres.
« Tu te laisseras conduire par l'égoisme »
(premier commandement) ; « Tu utiliseras l'autre comme un moyen pour parvenir à tes fins » (deuxième commandement) ; « Tu combattras tout gouvernement, et tu prôneras la bonne gouvernance » (cinquième commandement) ; « Tu offenseras tout maître en position de t'éduquer » (sixième commandement) ; « Tu violeras les lois sans te faire prendre » (huitième commandement)... Tels sont, pour M. Dufour, quelques-uns des articles de foi de notre nouvelle humanité « grégaire », où, désormais, tout le monde évalue tout le monde, où chacun est remplaçable, et où, selon la formule bien connue de Mandeville, « les vices privés font la richesse publique ». L'homme aurait-t-il renoncé à l'individualisation, pénible, périlleuse ?, demande l'auteur, pour qui le marché déferlant a entraîné un raz-de-marée conformiste sans précédent, dont le mot d'ordre est :« Ne pensez pas, dépensez. »
Certains trouveront que l'auteur exagère, ou qu'il est réactionnaire, à l'instar d'un Alain Finkielkraut. De fait, M. Dufour est plus proche du pessimisme d'un Philippe Murray, contempteur de l'Homo festivus, et récemment disparu. Ceux qui s'intéressent au marché de l'art pourront lire utilement le chapitre savoureux intitulé : « Tu enfonceras à l'infini la porte déjà ouverte par [le peintre et sculpteur Marcel]
Duchamp. » Quant au chapitre :« Tu ignoreras la grammaire et tu j barbariseras le vocabulaire », il est une charge efficace contre certains de nos décideurs, et pas les moins importants.
« Il ne s'agit pas de se débarrasser entièrement et sans autre forme de procès du libéralisme. [...). Il s'agit plutôt de se débarrasser de ses effets pervers,
écrit Dany Robert Dufour. [...] Le salut dépend en dernier ressort de chacun d'entre nous [...]. Ce qui suppose la volonté de sortir des troupeaux grégaires dans lesquels nous sommes aujourd'hui enfermés comme dans de nouvelles et inédites prisons. » Le philosophe se demande in fine de quel « lieu » initier ce processus de sortie de la « religion du marché » ? Au lecteur de trouver, tout seul, la réponse...
PHILIPPE ARNAUD Le monde 8 avril 2008