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25 juin 2025 3 25 /06 /juin /2025 00:45

La force et le droit (à propos de la guerre Israël/USA /Iran)

 

Vous êtes nombreux à soutenir que seule la force peut vaincre la force et même que, en conséquence,  nous ne pouvons que nous incliner devant le « droit de la force ».Merci à Netanyahou et Trump.

  Tout d’abord permettez-moi de vous dire que vous cautionnez ainsi le pseudo-raisonnement de loup de la fable.Or telle n’est pas la position  de La Fontaine, dont les derniers mots sont bien sûr ironiques. Quant à estimer que « la force fait loi », cela revient à tenir pour indépassable  un ordre international qui balaie les institutions et les objectifs du droit.  Vous approuvez donc implicitement  tous ceux qui  incarnent cette orientation actuelle, à savoir Netanyahou, Poutine et Trump (entre autres!). Celui qui possède le plus de bombes et  les meilleures armées fera régner l'ordre nouveau (la paix ?), il a le droit de le faire  et il aura  le dernier mot.  Sous cet angle chacun comprendra (Monarchies du Golfe, Allemagne, Suède etc..) que l’accès au nucléaire est aussi urgent qu’impératif pour qui veut sauver sa peau en ces temps incertains  !…

 

  Pourtant  l’un des propres des Homo sapiens  est le fait d’opposer à l’ordre des faits un autre plan, celui  du droit, autrement dit  un ordre fictif qui va s’incarner  partiellement dans des principes, des idéaux, des institutions et un certain type de politique qui récuse  la logique de la force.  Les instruments  du droit sont  la parole, les symboles  - discours,  dialogue, « narratifs », diplomatie   et tribunaux (qui font respecter la loi).  Bref nous ne «  fonctionnons" pas comme les loups et les lions pour qui le chef de meute  étant le plus fort a effectivement  toujours raison.

 

  Si tout ceci est exact,  reprocher son impuissance au  droit est absurde puisque le droit précisément se soustrait à  la logique de la force, qu’il conteste. Et affirmer comme vous le faites que la force seule fait loi est contradictoire  puisque le fait d’employer des arguments vous place automatiquement dans l’ordre du discours -  du droit et non de la force.

Pour  le dire autrement il n’y a pas de légitimité sans consentement, sans engagement, sans paroles données de part et d’autre. Donc plaider la légitimité de la force, par quelque bout qu’on le prenne,  est un non-sens. La force est nécessaire pour imposer le droit (légitime défense,  droit des peuples à disposer d’eux-mêmes) mais aucune légitimité ne procède d’elle.

 

« Le plus fort n’est jamais  assez fort pour être toujours le maître s’il ne transforme la force en droit et l’obéissance en devoir »  (JJ. Rousseau)

 

 

 

 

Réponse aux objections

 

« La justice sans la force est impuissante «  Pas de droit sans la force  pour l’instaurer et le soutenir »

Nous sommes tous d’accord (avec Machiavel et Pascal )

 

 

« Le droit c’est du bla bla »   Oui ! Mais le bla bla c’est la parole et c’est l’instrument  du droit en effet,  qui n’existe que parce que l’ordre humain est symbolique.

 

« Kant a les mains propres mais il n’a pas de main »  Ne peut on dire cela de tout philosophe? Personnellement  j’estime que les philosophes doivent interpréter le monde (et non le transformer) . A chacun sa tâche et les vaches seront bien gardées.

 

« Parfois il faut agir , la force est nécessaire » Assurément. Mais la force ne peut créer une légitimité.  Aucun ordre ne peut être imposé ni n’est viable si la consentement de ceux qui y sont soumis n’est pas sollicité et obtenu, au moins  dans un second temps. Les alliés ont imposé par la force aux pays qu’ils ont libérés un nouvel ordre que les peuples désiraient et ils  l’avaient montré, au moins a minima,  par la résistance … Les américains n’ont pas  imposé en Europe de l’Ouest  la paix contre la volonté des peuples. Quant aux criminels nazis ils ont été jugés et le peuple allemand a finalement accepté ce verdict.

 

«On ne peut pas faire la paix avec un pays qui proclame sa volonté de vous détruire » Mais si on le peut. Raisonnement par l’absurde : si vous ne pouvez pas faire la paix avec un pays (quelqu’en soient les raisons) , vous  n’avez d’autre choix que de le  détruire physiquement. C’est en effet ce que semblent admettre l’Iran et le Hamas concernant  le « régime sioniste ». Or notre position au contraire est de dire : la paix est le seul horizon, puisque détruire physiquement une nation, un Etat, donc un peuple  n’est pas une option (même un peuple de démons peut comprendre cela  dirait  Kant)

 

"Là où il n'y a pas de loi, rien n'est injuste" (Hobbes). « Là ou il n’y a pas de loi », il s’agit de l’ « état de nature » ou de son équivalent, une situation de nature entre Etats. Précisément le but du droit est d’instaurer un semblant d’ordre  légal entre les Etats afin de dépasser  le règne du plus fort  (état de nature, avant les lois humaines, avant l’instauration de l’Etat et du droit par contrat cad libre consentement )

 

 

 

 

« Le droit n’est recevable et applicable que pour les Etats qui se reconnaissent mutuellement » « Le droit n’est applicable  que pour les Etats qui le respectent »    Mais non. En aucun cas ! Le droit se présente comme  un ensemble de principes qui valent pour tous les humains et tous les Etats. Sinon on pourrait décréter que les « Etats-voyous » sont en dehors du droit donc en dehors de l’humanité et donc peuvent être niés, anéantis comme des animaux (c’est ce  que disent les ministres radicaux d’Israël » les palestiniens sont des animaux »). Cet argument était utilisé autrefois en faveur de la peine de mort.
Donc encore merci à Rousseau et Kant pour leurs « bla bla » qui , aussi futile soit-il à vos yeux, me permet de donner un sens à l’idée de dignité humaine. Ce ne sont pas les missiles et les bombes dont disposent l’Otan qui me permettent de tenir debout et de me regarder en face mais les « bla bla «  des penseurs qui expliquent que tout sujet est en mesure de dire Non. De dire non à la loi du plus fort.

 

PS : et la capitulation du Japon en 45?

Une étude, le United States Strategic Bombing Survey, organisée par l'armée américaine après la capitulation, consista à interroger des centaines de dirigeants militaires et civils japonais au sujet des bombardements ; il en ressort que :

« D'après une étude poussée de tous les faits et avec l'appui des témoignages de dirigeants japonais encore en vie, le groupe d'étude est de l'avis que le Japon aurait certainement capitulé avant le 31 décembre 1945 et peut-être même avant le 1er novembre 1945. Et cela même si les bombes n'avaient pas été larguées, même si l'URSS n'était pas entrée en guerre, et même si aucune invasion n'avait été planifiée et envisagée[162]. » (Wikipedia)

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16 juin 2025 1 16 /06 /juin /2025 19:19
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14 juin 2025 6 14 /06 /juin /2025 16:17

Naomi Klein et Astra Taylor 

L’idéologie dominante de l’extrême droite est devenue un survivalisme suprémaciste monstrueux. Notre tâche est de construire un mouvement suffisamment fort pour les arrêter.

Le mouvement pour les cités-États corporatives n’en croit pas sa chance. Depuis des années, il promeut l’idée extrême que les personnes fortunées allergiques aux impôts devraient créer leurs propres fiefs high-tech, qu’il s’agisse de nouveaux pays sur des îles artificielles en eaux internationales (« seasteading ») ou de « villes de liberté » favorables aux entreprises comme Próspera, une communauté fermée glorifiée combinée à un spa médical de type far west sur une île hondurienne.

Pourtant, malgré le soutien de capitalistes-risqueurs influents comme Peter Thiel et Marc Andreessen, leurs rêves libertariens extrêmes n’ont cessé de s’enliser : il s’avère que la plupart des riches qui se respectent ne veulent pas réellement vivre sur des plates-formes pétrolières flottantes, même si cela signifie des impôts plus bas, et si Próspera peut être agréable pour des vacances et quelques « améliorations » corporelles, son statut extra-national est actuellement contesté devant les tribunaux.

Aujourd’hui, ce réseau autrefois marginal de sécessionnistes corporatifs se retrouve soudainement à frapper à des portes grandes ouvertes au cœur même du pouvoir mondial.

Le premier signe que la fortune changeait de camp est venu en 2023, lorsque Donald Trump, en campagne, a promis, comme sorti de nulle part, d’organiser un concours qui mènerait à la création de 10 « villes de liberté » sur des terres fédérales. Ce ballon d’essai est passé presque inaperçu à l’époque, perdu dans le déluge quotidien de déclarations outrancières. Depuis l’entrée en fonction de la nouvelle administration, cependant, les aspirants fondateurs de pays se sont lancés dans une offensive de lobbying, déterminés à transformer la promesse de Trump en réalité.

« L’énergie à Washington est absolument électrique, » s’est récemment enthousiasmé Trey Goff, le chef de cabinet de Próspera, après un voyage au Capitole. Selon lui, une législation ouvrant la voie à une multitude de cités-États corporatives devrait être finalisée d’ici la fin de l’année.

Inspirés par le philosophe politique Albert Hirschman, des personnalités comme Goff, Thiel et l’investisseur et écrivain Balaji Srinivasan défendent ce qu’ils appellent la « sortie » – le principe selon lequel ceux qui en ont les moyens ont le droit de se soustraire aux obligations de la citoyenneté, notamment les impôts et les réglementations contraignantes. Réadaptant et rebaptisant les anciennes ambitions et privilèges des empires, ils rêvent de fragmenter les gouvernements et de découper le monde en havres hypercapitalistes, libérés de la démocratie, sous le contrôle exclusif des plus fortunés, protégés par des mercenaires privés, servis par des robots IA et financés par des cryptomonnaies.

On pourrait penser qu’il est contradictoire pour Trump, élu sur une plateforme patriotique « L’Amérique d’abord », de cautionner cette vision de territoires souverains gouvernés par des milliardaires se prenant pour des dieux. Et on a beaucoup parlé des guerres enflammées entre le porte-parole de MAGA Steve Bannon, fier nationaliste et populiste, et les milliardaires alliés à Trump qu’il a attaqués comme des « technoféodalistes » qui « se fichent complètement de l’être humain » – et encore moins de l’État-nation. Des conflits existent certainement au sein de la coalition bancale et improvisée de Trump, atteignant récemment un point d’ébullition sur la question des tarifs douaniers. Pourtant, les visions sous-jacentes ne sont peut-être pas aussi incompatibles qu’elles le paraissent au premier abord.

Le contingent des pays start-up envisage clairement un avenir marqué par les chocs, la pénurie et l’effondrement. Leurs domaines privés high-tech sont essentiellement des capsules de sauvetage fortifiées, conçues pour que quelques élus puissent profiter de tous les luxes possibles et des opportunités d’optimisation humaine, leur donnant, à eux et à leurs enfants, un avantage dans un avenir de plus en plus barbare. Pour dire les choses crûment, les personnes les plus puissantes du monde se préparent à la fin du monde, une fin qu’elles-mêmes accélèrent frénétiquement.

Ce n’est pas si éloigné de la vision plus grand public des nations fortifiées qui a saisi la droite dure à l’échelle mondiale, de l’Italie à Israël, de l’Australie aux États-Unis : en ces temps de périls incessants, des mouvements ouvertement suprémacistes dans ces pays positionnent leurs États relativement riches comme des bunkers armés. Ces bunkers sont brutaux dans leur détermination à expulser et emprisonner les humains indésirables (même si cela nécessite une détention indéfinie dans des colonies pénales extra-nationales, de l’île de Manus à la baie de Guantánamo) et tout aussi impitoyables dans leur volonté de s’emparer violemment des terres et des ressources (eau, énergie, minéraux critiques) qu’ils jugent nécessaires pour résister aux chocs à venir.

Fait intéressant, à une époque où les élites autrefois laïques de la Silicon Valley trouvent soudainement Jésus, il est à noter que ces deux visions – l’État corporatif à accès prioritaire et la nation-bunker grand public – partagent de nombreux points communs avec l’interprétation fondamentaliste chrétienne de l’Enlèvement biblique, lorsque les fidèles seront supposément élevés vers une cité dorée au ciel, tandis que les damnés resteront pour endurer une bataille apocalyptique finale ici-bas.

Si nous voulons être à la hauteur de ce moment critique de l’histoire, nous devons reconnaître la réalité : nous ne sommes pas confrontés à des adversaires que nous avons déjà vus. Nous sommes confrontés au fascisme de fin des temps.

Réfléchissant à son enfance sous Mussolini, le romancier et philosophe Umberto Eco a observé dans un essai célèbre que le fascisme a typiquement un « complexe d’Armageddon » – une fixation sur la destruction des ennemis dans une grande bataille finale. Mais le fascisme européen des années 1930 et 1940 avait aussi un horizon : une vision d’un futur âge d’or après le bain de sang qui, pour son groupe d’appartenance, serait paisible, pastoral et purifié. Pas aujourd’hui.

Conscients des dangers existentiels réels de notre époque – du bouleversement climatique à la guerre nucléaire, en passant par l’inégalité montante et l’IA non réglementée – mais financièrement et idéologiquement engagés à approfondir ces menaces, les mouvements d’extrême droite contemporains manquent de toute vision crédible d’un avenir prometteur. L’électeur moyen ne se voit offrir que des remix d’un passé révolu, aux côtés des plaisirs sadiques de la domination sur un assemblage toujours plus grand d’autres déshumanisés.

Et c’est ainsi que nous avons l’administration Trump qui s’emploie à diffuser un flux constant de propagande réelle et générée par l’IA, conçue uniquement à des fins pornographiques. Des séquences d’immigrants enchaînés embarqués dans des vols d’expulsion, accompagnées de bruits de chaînes qui s’entrechoquent et de menottes qui se verrouillent, que le compte X officiel de la Maison Blanche a étiquetées « ASMR », en référence à des sons conçus pour calmer le système nerveux. Ou le même compte partageant la nouvelle de la détention de Mahmoud Khalil, un résident permanent américain qui était actif dans le campement pro-palestinien de l’Université de Columbia, avec les mots narquois : « SHALOM, MAHMOUD. » Ou n’importe laquelle des séances photo sadiques-chic de la secrétaire à la Sécurité intérieure Kristi Noem (juchée sur un cheval à la frontière américano-mexicaine, devant une cellule de prison bondée au Salvador, portant une mitrailleuse lors de l’arrestation d’immigrants en Arizona...).

L’idéologie dominante de l’extrême droite à notre époque de catastrophes croissantes est devenue un survivalisme suprémaciste monstrueux.

C’est terrifiant dans sa perversité, oui. Mais cela ouvre également de puissantes possibilités de résistance. Parier contre l’avenir à cette échelle – miser sur son bunker – c’est trahir, au niveau le plus fondamental, nos devoirs les uns envers les autres, envers les enfants que nous aimons, et envers toute autre forme de vie avec qui nous partageons une maison planétaire. C’est un système de croyances génocidaire dans son essence et traître à l’émerveillement et à la beauté de ce monde. Nous sommes convaincus que plus les gens comprendront jusqu’à quel point la droite a succombé au complexe d’Armageddon, plus ils seront prêts à riposter, réalisant que tout est désormais en jeu.

Nos adversaires savent parfaitement que nous entrons dans une ère d’urgence, mais ils ont réagi en embrassant des illusions mortelles mais égoïstes. Ayant adhéré à diverses fantasmes d’apartheid de sécurité bunkerisée, ils choisissent de laisser la Terre brûler. Notre tâche est de construire un mouvement large et profond, aussi spirituel que politique, suffisamment fort pour arrêter ces traîtres dérangés. Un mouvement enraciné dans un engagement indéfectible les uns envers les autres, par-delà nos nombreuses différences et divisions, et envers cette planète miraculeuse et singulière.

Il n’y a pas si longtemps, c’étaient principalement les fondamentalistes religieux qui accueillaient les signes d’apocalypse avec une excitation joyeuse concernant l’Enlèvement tant attendu. Trump a confié des postes cruciaux à des personnes qui souscrivent à cette orthodoxie ardente, y compris plusieurs sionistes chrétiens qui voient l’utilisation par Israël de la violence anéantissante pour étendre son empreinte territoriale non pas comme des atrocités illégales, mais comme des preuves heureuses que la Terre Sainte se rapproche des conditions dans lesquelles le Messie reviendra, et les fidèles obtiendront leur royaume céleste.

Mike Huckabee, le nouvel ambassadeur confirmé de Trump en Israël, a des liens étroits avec le sionisme chrétien, tout comme Pete Hegseth, son secrétaire à la Défense. Noem et Russell Vought, l’architecte du Projet 2025 qui dirige maintenant le Bureau du budget et de la gestion, sont tous deux de fervents défenseurs du nationalisme chrétien. Même Thiel, qui est gay et notoirement connu pour son style de vie festif, a récemment été entendu méditant sur l’arrivée de l’Antéchrist (spoiler : il pense que c’est Greta Thunberg, nous y reviendrons bientôt).

Mais vous n’avez pas besoin d’être un littéraliste biblique, ni même religieux, pour être un fasciste de fin des temps. Aujourd’hui, de nombreuses personnes puissantes et laïques ont adopté une vision de l’avenir qui suit un scénario presque identique, dans lequel le monde tel que nous le connaissons s’effondre sous son propre poids et quelques élus survivent et prospèrent dans divers types d’arches, de bunkers et de « villes de liberté » fermées. Dans un article de 2019 intitulé « Left Behind : Future Fetishists, Prepping and the Abandonment of Earth » (Laissés pour compte : Les fétichistes du futur, la préparation et l’abandon de la Terre), les chercheurs en communication Sarah T. Roberts et Mél Hogan ont décrit le désir d’un Enlèvement séculier : « Dans l’imaginaire accélérationniste, l’avenir ne concerne pas la réduction des préjudices, les limites ou la restauration ; il s’agit plutôt d’une politique qui mène vers une finalité. »

Elon Musk, qui a considérablement accru sa fortune aux côtés de Thiel chez PayPal, incarne cette éthique implosive. C’est une personne qui regarde les merveilles du ciel nocturne et ne voit apparemment que des opportunités de remplir cet inconnu d’encre avec ses propres déchets spatiaux. Bien qu’il ait bâti sa réputation en alertant sur les dangers de la crise climatique et de l’IA, lui et ses acolytes du soi-disant « département d’efficacité gouvernementale » (Doge) passent maintenant leurs journées à intensifier ces mêmes risques (et bien d’autres) en supprimant non seulement les réglementations environnementales, mais des agences réglementaires entières, avec l’objectif apparent de remplacer les fonctionnaires fédéraux par des chatbots.

Qui a besoin d’un État-nation fonctionnel quand l’espace extra-atmosphérique – désormais présenté comme l’obsession singulière de Musk – fait signe ? Pour Musk, Mars est devenue une arche séculière, qu’il considère comme essentielle à la survie de la civilisation humaine, peut-être via des consciences téléchargées dans une intelligence artificielle générale. Kim Stanley Robinson, l’auteur de la trilogie de science-fiction sur Mars qui semble avoir partiellement inspiré Musk, est direct quant aux dangers des fantasmes du milliardaire sur la colonisation de Mars. C’est, dit-il, « juste un risque moral qui crée l’illusion que nous pouvons détruire la Terre et nous en sortir quand même. C’est totalement faux. »

Tout comme les adeptes religieux de la fin des temps qui aspirent à échapper au royaume corporel, la volonté de Musk de faire de l’humanité une espèce « multiplanétaire » est rendue possible par son incapacité à apprécier la splendeur multi-espèces de notre seule maison. Manifestement désintéressé par l’abondance qui l’entoure, ou par la nécessité de s’assurer que la Terre puisse continuer à bourdonner de diversité, il déploie plutôt son immense fortune pour faire advenir un avenir qui verrait une poignée de personnes et de robots survivre péniblement sur deux orbes stériles (une Terre radicalement appauvrie et une Mars terraformée). En effet, dans une étrange variante du récit de l’Ancien Testament, Musk et ses collègues milliardaires de la tech, s’étant arrogé des pouvoirs divins, ne se contentent pas de construire les arches. Ils semblent faire de leur mieux pour provoquer le déluge. Les dirigeants d’extrême droite d’aujourd’hui et leurs riches alliés ne se contentent pas de profiter des catastrophes, dans le style du capitalisme du désastre, mais les provoquent et les planifient simultanément.

Qu’en est-il de la base MAGA, cependant ? Tous ne sont pas suffisamment croyants pour croire sincèrement à l’Enlèvement, et la plupart n’ont certainement pas l’argent pour acheter une place dans une « ville de liberté », et encore moins dans une fusée. N’ayez crainte. Le fascisme de fin des temps offre la promesse de nombreuses arches et bunkers plus abordables, ceux-là bien à la portée des soldats de base de moindre niveau.

Écoutez le podcast quotidien de Steve Bannon – qui se présente comme le principal média de MAGA – et vous serez bombardé d’un message singulier : le monde va à l’enfer, les infidèles franchissent les barricades, et une bataille finale approche. Soyez prêts. Le message des « preppers » devient particulièrement prononcé lorsque Bannon passe à la promotion des produits de ses annonceurs. Achetez Birch Gold, dit Bannon à son public, car l’économie américaine surendettée va s’effondrer et vous ne pouvez pas faire confiance aux banques. Faites des provisions de repas prêts à manger de My Patriot Supply. Affinez votre entraînement au tir en utilisant un système domestique guidé par laser. La dernière chose que vous voudriez faire est de dépendre du gouvernement pendant une catastrophe, rappelle-t-il aux auditeurs (ce qui n’est pas dit : surtout maintenant que les garçons de Doge démantèlent le gouvernement).

Le fascisme de fin des temps est un fatalisme sombrement festif – un dernier refuge pour ceux qui trouvent plus facile de célébrer la destruction que d’imaginer vivre sans suprématie
Bannon n’exhorte pas seulement son public à créer leurs propres bunkers, bien sûr. Il fait également avancer une vision des États-Unis comme un bunker à part entière, dans lequel les agents de l’ICE (Immigration and Customs Enforcement) traquent dans les rues, les lieux de travail et les campus, faisant disparaître ceux considérés comme des ennemis de la politique et des intérêts américains. La nation-bunker est au cœur de l’agenda MAGA, et du fascisme de fin des temps. Dans sa logique, la première tâche consiste à durcir les frontières nationales et à éliminer tous les ennemis, étrangers et nationaux. Ce travail ignoble est maintenant bien engagé, l’administration Trump, avec l’aval de la Cour suprême, ayant invoqué l’Alien Enemies Act pour déporter des centaines d’immigrants vénézuéliens vers Cecot, la désormais tristement célèbre méga-prison au Salvador. L’établissement, qui rase la tête des prisonniers et entasse jusqu’à 100 personnes dans une seule cellule, empilées sur des lits superposés sans matelas, fonctionne sous « l’état d’exception » liberticide déclaré pour la première fois il y a plus de trois ans par le premier ministre du pays, Nayib Bukele, amateur de crypto-monnaies et sioniste chrétien.

Bukele a proposé de fournir le même système de services payants pour les citoyens américains que l’administration aimerait faire tomber dans un trou noir judiciaire. « J’adore ça, » a récemment déclaré Trump, lorsqu’on l’a interrogé sur cette proposition. Pas étonnant : Cecot est le corollaire malsain mais logique du fantasme de la « ville de liberté » – une zone où tout est à vendre et où la procédure régulière ne s’applique pas. Nous devrions nous attendre à beaucoup plus de ce sadisme. Dans une déclaration terriblement franche, le directeur par intérim de l’ICE, Todd Lyons, a déclaré lors du Border Security Expo 2025 qu’il souhaitait voir une approche plus « commerciale » de ces déportations, « comme [Amazon] Prime, mais avec des êtres humains ».

Si la surveillance des frontières de la nation-bunker est la tâche numéro un du fascisme de fin des temps, la tâche numéro deux est tout aussi importante : que le gouvernement américain revendique toutes les ressources dont ses citoyens protégés pourraient avoir besoin pour traverser les temps difficiles à venir. Peut-être s’agit-il du canal de Panama. Ou des routes maritimes du Groenland en rapide dégel. Ou des minéraux critiques de l’Ukraine. Ou de l’eau douce du Canada. Nous devrions considérer cela moins comme un impérialisme à l’ancienne que comme une préparation à l’échelle nationale. Les anciennes feuilles de vigne coloniales de la diffusion de la démocratie ou de la parole de Dieu ont disparu – lorsque Trump scrute le globe avec convoitise, il fait des provisions pour l’effondrement de la civilisation.

Cette mentalité de bunker aide également à expliquer les incursions controversées de JD Vance dans la théologie catholique. Le vice-président, qui doit sa carrière politique en grande partie à la générosité du principal « prepper » Thiel, a expliqué à Fox News que, selon le concept chrétien médiéval d’ordo amoris (traduit à la fois par « ordre d’amour » et « ordre de charité »), l’amour n’est pas dû à ceux qui sont en dehors du bunker : « Vous aimez votre famille, puis vous aimez votre voisin, puis vous aimez votre communauté, puis vous aimez vos concitoyens dans votre propre pays. Et ensuite seulement, vous pouvez vous concentrer et donner la priorité au reste du monde. » (Ou pas, comme l’indiquerait la politique étrangère de l’administration Trump.) En d’autres termes, nous ne devons rien à quiconque en dehors de notre bunker.

Bien qu’elle s’appuie sur des tendances persistantes de droite – justifier des exclusions haineuses n’est guère nouveau sous le soleil ethno-nationaliste – nous n’avons simplement jamais été confrontés à une telle puissante souche apocalyptique au gouvernement auparavant. La fanfaronnade de « la fin de l’histoire » de l’ère post-guerre froide est rapidement supplantée par la conviction que nous sommes réellement dans les derniers temps. Doge peut s’envelopper dans la bannière de « l’efficacité » économique, et les subalternes de Musk peuvent évoquer des souvenirs des jeunes « Chicago Boys » formés aux États-Unis qui ont conçu la thérapie de choc économique pour le régime dictatorial d’Augusto Pinochet, mais il ne s’agit pas simplement de l’ancien mariage entre néolibéralisme et néoconservatisme. C’est un nouveau mélange millénariste adorateur d’argent qui dit que nous devons démanteler la bureaucratie et remplacer les humains par des chatbots afin de réduire « le gaspillage, la fraude et les abus » – et, aussi, parce que la bureaucratie est là où se cachent les démons résistants à Trump. C’est là que les bros de la tech fusionnent avec les TheoBros, un véritable groupe de suprémacistes chrétiens hyperpatriarcaux liés à Hegseth et à d’autres dans l’administration Trump.

Comme le fascisme le fait toujours, le complexe d’Armageddon d’aujourd’hui traverse les classes sociales, liant les milliardaires à la base MAGA. En raison de décennies de stress économiques croissants, ainsi que de messages incessants et habiles opposant les travailleurs les uns aux autres, beaucoup de gens se sentent compréhensiblement incapables de se protéger de la désintégration qui les entoure (peu importe le nombre de mois de repas prêts à manger qu’ils achètent). Mais il y a des compensations émotionnelles à offrir : vous pouvez applaudir la fin de la discrimination positive et de la DEI (diversité, équité et inclusion), glorifier les expulsions massives, savourer le refus des soins d’affirmation de genre aux personnes trans, diaboliser les éducateurs et les travailleurs de la santé qui pensent savoir mieux que vous, et applaudir la disparition des réglementations économiques et environnementales comme moyen de posséder les libéraux. Le fascisme de fin des temps est un fatalisme sombrement festif – un dernier refuge pour ceux qui trouvent plus facile de célébrer la destruction que d’imaginer vivre sans suprématie.

C’est aussi une spirale descendante auto-renforçante : les attaques furieuses de Trump contre toutes les structures conçues pour protéger le public des maladies, des aliments dangereux et des catastrophes – même pour informer le public lorsque des catastrophes se dirigent vers lui – renforcent l’argument en faveur du « prepperisme » aux deux extrémités de l’échelle, tout en créant une myriade de nouvelles opportunités de privatisation et de profit pour les oligarques qui alimentent ce démantèlement rapide de l’État social et réglementaire.

À l’aube du premier mandat de Trump, le New Yorker a enquêté sur un phénomène qu’il a décrit comme « la préparation à l’apocalypse pour les super-riches ». À l’époque, il était déjà clair qu’à Silicon Valley et à Wall Street, les survivalistes haut de gamme les plus sérieux se prémunissaient contre les perturbations climatiques et l’effondrement social en achetant des espaces dans des bunkers souterrains sur mesure et en construisant des maisons d’évacuation sur des terrains élevés dans des endroits comme Hawaï (où Mark Zuckerberg a minimisé l’importance de son sous-sol de 5 000 pieds carrés en le qualifiant de « petit abri ») et la Nouvelle-Zélande (où Thiel a acheté près de 500 acres mais a vu son plan de construction d’un complexe survivaliste de luxe rejeté par les autorités locales en 2022 pour être une horreur visuelle).

Ce millénarisme est lié à une série d’autres modes intellectuelles de la Silicon Valley, toutes fondées sur la croyance imprégnée de fin des temps que notre planète se dirige vers un cataclysme et qu’il est temps de faire des choix difficiles sur quelles parties de l’humanité peuvent être sauvées. Le transhumanisme est l’une de ces idéologies, englobant tout, des « améliorations » mineures homme-machine à la quête de télécharger l’intelligence humaine dans une intelligence artificielle générale encore illusoire. Il y a aussi l’altruisme efficace et le long-termisme, qui tous deux ignorent les approches redistributives pour aider ceux qui sont dans le besoin ici et maintenant en faveur d’une approche coûts-bénéfices pour faire le plus de bien à long terme.

Bien qu’ils puissent paraître bénins au premier abord, ces idées sont traversées par de dangereux biais raciaux, capacitistes et de genre sur quelles parties de l’humanité valent la peine d’être améliorées et sauvées – et lesquelles pourraient être sacrifiées pour le prétendu bien de l’ensemble. Ils partagent également un manque d’intérêt marqué pour aborder d’urgence les facteurs sous-jacents de l’effondrement – un objectif responsable et rationnel qu’une cohorte croissante de personnalités rejette désormais activement. Au lieu de l’altruisme efficace, le régulier de Mar-a-Lago Andreessen et d’autres ont embrassé « l’accélérationnisme efficace », ou la « propulsion délibérée du développement technologique » sans garde-fous.

Pendant ce temps, des philosophies encore plus sombres trouvent un public plus large, comme les diatribes néoréactionnaires pro-monarchie du codeur Curtis Yarvin (une autre des pierres de touche intellectuelles de Thiel), ou l’obsession du mouvement « pro-nataliste » pour augmenter dramatiquement le nombre de bébés « occidentaux » (une fixation de Musk), ainsi que la vision du gourou de la sortie Srinivasan d’un « sionisme technologique » à San Francisco où les loyalistes des entreprises et la police unissent leurs forces pour nettoyer politiquement la ville des libéraux afin de faire place à leur état d’apartheid en réseau.

Comme l’ont écrit les spécialistes de l’IA Timnit Gebru et Émile P. Torres, bien que les méthodes puissent être nouvelles, cet « ensemble » de lubies idéologiques « sont les descendants directs de la première vague d’eugénisme », qui voyait également un petit sous-ensemble de l’humanité prendre des décisions sur quelles parties du tout valaient la peine d’être continuées et lesquelles devaient être progressivement éliminées, nettoyées ou supprimées. Jusqu’à récemment, peu y prêtaient attention. Tout comme Próspera, où les membres peuvent déjà expérimenter des fusions homme-machine telles que l’implantation des clés de leur Tesla dans leurs mains, ces lubies intellectuelles semblaient être les dadas marginaux de quelques dilettantes de la Bay Area avec de l’argent et de la prudence à brûler. Ce n’est plus le cas.

Trois développements matériels récents ont accéléré l’attrait apocalyptique du fascisme de fin des temps. Le premier est la crise climatique. Bien que certaines personnalités de premier plan puissent encore publiquement nier ou minimiser la menace, les élites mondiales, dont les propriétés en bord de mer et les centres de données sont intensément vulnérables aux températures croissantes et à l’élévation du niveau des mers, connaissent bien les dangers ramifiés d’un monde qui se réchauffe sans cesse. Le deuxième est la COVID-19 : les modèles épidémiologiques avaient longtemps prédit la possibilité qu’une pandémie dévaste notre monde globalement interconnecté ; l’arrivée réelle de celle-ci a été interprétée par de nombreuses personnes puissantes comme un signe que nous sommes officiellement entrés dans ce que les analystes militaires américains avaient prévu comme « l’Ère des Conséquences ». Fini les prédictions, c’est en train de se produire. Le troisième facteur est l’avancement rapide et l’adoption de l’IA, un ensemble de technologies qui ont longtemps été associées à des terreurs de science-fiction concernant des machines se retournant contre leurs créateurs avec une efficacité impitoyable – des craintes exprimées avec le plus de force par les mêmes personnes qui développent ces technologies. Toutes ces crises existentielles se superposent aux tensions croissantes entre puissances dotées d’armes nucléaires.

Rien de tout cela ne devrait être considéré comme de la paranoïa. Beaucoup d’entre nous ressentent l’imminence de l’effondrement si intensément que nous faisons face en nous divertissant avec diverses versions de la vie dans un bunker post-apocalyptique, en regardant Silo d’Apple ou Paradise de Hulu. Comme nous le rappelle l’analyste et éditeur britannique Richard Seymour dans son récent livre, Disaster Nationalism : « L’apocalypse n’est pas une simple fantaisie. Nous y vivons, après tout, des virus mortels à l’érosion des sols, de la crise économique au chaos géopolitique. »

Le projet économique du Trump 2.0 est un monstre de Frankenstein des industries qui alimentent toutes ces menaces – combustibles fossiles, armes et cryptomonnaies et IA voraces en ressources. Tous les acteurs de ces secteurs savent qu’il n’y a aucun moyen de construire le monde miroir artificiel que l’IA promet sans sacrifier ce monde – ces technologies consomment trop d’énergie, trop de minéraux critiques et trop d’eau pour que les deux puissent coexister dans une sorte d’équilibre. Ce mois-ci, l’ancien dirigeant de Google Eric Schmidt l’a admis, déclarant au Congrès que les besoins énergétiques « profonds » de l’IA devraient tripler dans les prochaines années, en grande partie à partir de combustibles fossiles, car le nucléaire ne peut pas être mis en service assez rapidement. Ce niveau de consommation qui incinère la planète est nécessaire, a-t-il expliqué, pour permettre une intelligence « supérieure » à l’humanité, un dieu numérique s’élevant des cendres de notre monde abandonné.

Et ils sont inquiets – mais pas des menaces réelles qu’ils déchaînent. Ce qui empêche les dirigeants de ces industries enchevêtrées de dormir la nuit, c’est la perspective d’un réveil civilisationnel – d’efforts gouvernementaux sérieux et coordonnés au niveau international pour contrôler leurs secteurs voyous avant qu’il ne soit trop tard. Du point de vue de leurs résultats en constante expansion, l’apocalypse n’est pas l’effondrement ; c’est la réglementation.

Le fait que leurs profits soient basés sur la dévastation planétaire aide à expliquer pourquoi le discours bienfaisant parmi les puissants cède la place à des expressions ouvertes de mépris pour l’idée que nous nous devons quelque chose les uns aux autres en vertu de notre humanité partagée. La Silicon Valley en a fini avec l’altruisme, efficace ou non. Mark Zuckerberg de Meta aspire à une culture qui célèbre « l’agression ». Alex Karp, partenaire commercial de Thiel chez Palantir Technologies, réprimande « l’auto-flagellation » des « perdants » qui remettent en question la supériorité américaine et les avantages des systèmes d’armes autonomes (et, par association, les contrats militaires lucratifs qui ont fait l’immense fortune de Karp). Musk informe Joe Rogan que l’empathie est « la faiblesse fondamentale de la civilisation occidentale » et il s’emporte, après avoir échoué à acheter une élection à la Cour suprême dans le Wisconsin : « Il semble de plus en plus que l’humanité est un chargeur d’amorçage biologique pour la superintelligence numérique. » Ce qui signifie que nous, humains, ne sommes que du grain à moudre pour Grok, le service d’IA qu’il possède. (Il nous a bien dit qu’il était « MAGA sombre » – et il n’est pas le seul.)

Dans l’Espagne aride et climatiquement stressée, l’un des groupes appelant à un moratoire sur les nouveaux centres de données s’appelle Tu Nube Seca Mi Río – en espagnol pour « ton nuage assèche ma rivière ». Le nom est approprié, et pas seulement pour l’Espagne.

Un choix indiciblement sinistre est en train d’être fait sous nos yeux et sans notre consentement : les machines plutôt que les humains, l’inanimé plutôt que l’animé, les profits avant tout le reste. Avec une rapidité stupéfiante, les mégalomanes de la big tech ont discrètement révisé à la baisse leurs engagements de neutralité carbone et se sont alignés aux côtés de Trump, déterminés à sacrifier les ressources réelles et précieuses de ce monde et sa créativité sur l’autel d’un domaine virtuel vampirique. C’est le dernier grand braquage, et ils se préparent à traverser les tempêtes qu’ils sont eux-mêmes en train d’invoquer – et ils tenteront de diffamer et de détruire quiconque se mettra en travers de leur chemin.

Considérez le récent séjour européen de Vance, où le vice-président a harcelé les dirigeants mondiaux pour leurs « tergiversations sur la sécurité » concernant l’IA destructrice d’emplois tout en exigeant que les discours nazis et fascistes restent non restreints en ligne. À un moment donné, il a fait une remarque révélatrice, s’attendant à un rire qui n’est jamais venu : « Si la démocratie américaine peut survivre à 10 ans de sermons de Greta Thunberg, vous pouvez survivre à quelques mois d’Elon Musk. »

Son commentaire faisait écho à ceux faits par son patron tout aussi dépourvu d’humour, Thiel. Dans de récentes interviews centrées sur les fondements théologiques de sa politique d’extrême droite, le milliardaire chrétien a comparé à plusieurs reprises la jeune et infatigable militante climatique à l’Antéchrist – une figure qui, prévient-il, était prophétisée pour venir portant un message trompeur de « paix et sécurité ». « Si Greta amène tout le monde sur la planète à faire du vélo, c’est peut-être une façon de résoudre le changement climatique, mais cela a en quelque sorte cette qualité de tomber de Charybde en Scylla, » a déclaré Thiel.

Pourquoi Thunberg, pourquoi maintenant ? En partie, c’est clairement la peur apocalyptique que la réglementation ronge leurs super-profits : selon Thiel, l’action climatique basée sur la science que Thunberg et d’autres exigent ne pourrait être appliquée que par un « État totalitaire », qu’il prétend être une menace plus grave que le bouleversement climatique (plus inquiétant encore, les impôts dans de telles conditions seraient « assez élevés »). Il y a peut-être aussi autre chose chez Thunberg qui les effraie : son engagement indéfectible envers cette planète et les nombreuses formes de vie qui l’appellent leur foyer – pas envers des simulations de ce monde générées par l’IA, ni envers une hiérarchie de ceux qui méritent de vivre et ceux qui ne le méritent pas, ni envers aucun des divers fantasmes d’évasion extra-planétaires que les fascistes de fin des temps vendent.

Elle s’engage à rester, tandis que les fascistes de fin des temps ont, du moins dans leur imagination, déjà quitté ce domaine, installés dans leurs opulents abris ou transcendés vers l’éther numérique, ou vers Mars.

Peu après la réélection de Trump, l’une d’entre nous a eu l’occasion d’interviewer Anohni, l’une des rares musiciennes qui ont tenté de créer un art qui embrasse la pulsion de mort qui a saisi notre monde. Interrogée sur ce qui relie la volonté des personnes puissantes de laisser la planète brûler et la volonté de nier l’autonomie corporelle aux femmes et aux personnes trans comme elle, elle a répondu en s’appuyant sur son éducation catholique irlandaise : c’est « un mythe très ancien que nous sommes en train de mettre en scène et d’incarner. C’est le point culminant de leur Enlèvement. C’est leur évasion du cycle voluptueux de la création. C’est leur évasion de la Mère. »

Comment briser cette fièvre apocalyptique ? D’abord, nous nous aidons mutuellement à faire face à la profondeur de la dépravation qui a saisi la droite dure dans tous nos pays. Pour avancer avec concentration, nous devons d’abord comprendre ce simple fait : nous sommes confrontés à une idéologie qui a renoncé non seulement aux prémisses et à la promesse de la démocratie libérale, mais à l’habitabilité de notre monde partagé – à sa beauté, à ses habitants, à nos enfants, aux autres espèces. Les forces auxquelles nous sommes confrontés ont fait la paix avec la mort de masse. Elles sont traîtres à ce monde et à ses habitants humains et non humains.

Deuxièmement, nous opposons à leurs récits apocalyptiques une bien meilleure histoire sur la façon de survivre aux temps difficiles à venir sans laisser personne de côté. Une histoire capable de vider le fascisme de fin des temps de son pouvoir gothique et de galvaniser un mouvement prêt à tout mettre en jeu pour notre survie collective. Une histoire non pas de fin des temps, mais de temps meilleurs ; non pas de séparation et de suprématie, mais d’interdépendance et d’appartenance ; non pas de fuite, mais de rester sur place et de rester fidèle à la réalité terrestre troublée dans laquelle nous sommes enchevêtrés et liés.

Ce sentiment fondamental, bien sûr, n’est pas nouveau. Il est au cœur des cosmologies autochtones, et il est au cœur de l’animisme. Remontez assez loin et chaque culture et foi a sa propre tradition de respect pour le caractère sacré de l’ici, et ne cherche pas Sion dans une terre promise toujours éloignée. En Europe de l’Est, avant les annihilations fascistes et staliniennes, le Bund socialiste juif s’organisait autour du concept yiddish de Doikayt, ou « ici-té ». Molly Crabapple, qui a écrit un livre à paraître sur cette histoire négligée, définit Doikayt comme le droit de « lutter pour la liberté et la sécurité dans les lieux où ils vivaient, au mépris de tous ceux qui les voulaient morts » – et plutôt que d’être forcés de fuir vers la sécurité en Palestine ou aux États-Unis. Peut-être que ce qui est nécessaire est une universalisation moderne de ce concept : un engagement envers le droit à « l’ici-té » de cette planète malade particulière, à ces corps fragiles, au droit de vivre dans la dignité partout sur la planète où nous sommes, même lorsque les chocs inévitables nous forcent à bouger. « L’ici-té » peut être portable, libre de nationalisme, enracinée dans la solidarité, respectueuse des droits autochtones et sans frontières.

Cet avenir nécessiterait sa propre apocalypse, sa propre fin du monde et révélation, bien que d’une nature très différente. Car comme l’a observé la chercheuse en matière de police Robyn Maynard : « Pour rendre possible la survie planétaire terrestre, certaines versions de ce monde doivent prendre fin. »

Nous avons atteint un point de choix, non pas sur la question de savoir si nous sommes confrontés à l’apocalypse, mais sur la forme qu’elle prendra. Les sœurs militantes Adrienne Maree et Autumn Brown ont récemment abordé ce sujet dans leur podcast justement nommé, Comment survivre à la fin du monde. En ce moment, alors que le fascisme de fin des temps fait la guerre sur tous les fronts, de nouvelles alliances sont essentielles. Mais au lieu de demander : « Partageons-nous tous la même vision du monde ? » Adrienne nous exhorte à demander : « Est-ce que votre cœur bat et avez-vous l’intention de vivre ? Alors venez par ici et nous comprendrons le reste de l’autre côté. »

Pour avoir l’espoir de combattre les fascistes de la fin des temps, avec leurs cercles concentriques toujours plus restrictifs et asphyxiants d’« amour ordonné », nous aurons besoin de construire un mouvement indiscipliné et au cœur ouvert des fidèles aimant la Terre : fidèles à cette planète, à ses habitants, à ses créatures et à la possibilité d’un avenir vivable pour nous tous. Fidèles à ici. Ou, pour citer à nouveau Anohni, cette fois en référence à la déesse en laquelle elle place maintenant sa foi : « Avez-vous cessé de considérer que cela aurait pu être sa meilleure idée ? »

 Naomi Klein est chroniqueuse et rédactrice pour The Guardian. Elle est professeure de justice climatique et codirectrice du Centre pour la justice climatique à l’Université de Colombie-Britannique. Son dernier livre Doppelganger : A Trip into the Mirror World sera publié en septembre.

• Articles de Naomi Klein dans The Guardian :
https://www.theguardian.com/profile/naomiklein

• Astra Taylor est écrivaine, organisatrice et documentariste. Ses livres incluent The People’s Platform : Taking Back Power and Culture in the Digital Age, récompensé par l’American Book Award, et Democracy May Not Exist, but We’ll Miss It When It’s Gone. Son film le plus récent est What Is Democracy ?

• Articles d’Astra Taylor dans The Guardian :
https://www.theguardian.com/profile/astra-taylor

 

 

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22 novembre 2024 5 22 /11 /novembre /2024 21:34

La France appliquera-t-elle la décision de la CPI concernant les autorités israéliennes et palestiniennes accusées de crimes de guerre et de crime contre l'humanité ?

  Si on considère comment se répartissent les Etats sur ce sujet, on pourrait préférer être du côté de l’UE, l'Angleterre, de l'Irlande, de l’Espagne,l ’Italie, les Pays bas  etc. plutôt que du côté de la Hongrie et de l’Argentine (et, hélas, des USA de Biden!)… 
Si on considère le fond maintenant:

Est-ce bien le moment de remettre en cause l'autorité d'une instance issue de l'ONU qui  a  pour vocation  de nommer puis de sanctionner des actes  dont le caractère «  criminel » c’est-dire en l’occurence jugé non justifié par les lois de la guerre (disproportionné) fait l’objet ou devrait faire l’objet d’une réprobation universelle? Nommer les crimes, puis les sanctionner y compris lorsqu’ils sont commis par des chefs d’Etat élus régulièrement est une option et une nécessité salutaire pour notre avenir. Cela signifie reconnaitre la nécessité et la légitimité d’une instance représentative non pas de tel ou tel peuple ou de tel regroupement  des peuples (l’Occident? le Sud global? ) mais de l’humanité  dans son ensemble. L’enjeu de ce débat c’est la question de l’existence effective du droit sur le plan international et l’idée que la politique  n’est pas uniquement réglée  par la force, que le droit existe envers et contre tout, même si les décisions restent encore en partie symboliques. Si on n’admet pas cela, si on ironise sur l’impuissance ou la partialité  des Juges (comme le fait le RN à propos du procès de Marine Le Pen) ,  alors on se résigne à considérer les relations entre Etats sont restées équivalentes à celles des hommes à l’état de nature. Ce que Kant nous invitait à dépasser dans son Projet de paix perpétuelle.

  Il ne s’agit donc pas de se ranger pour ou contre Israël (et son droit à exister et à de défendre) mais de reconnaître a priori l’autorité d’une Cour  de justice qui tente de juger des actes selon les lois qui ont été validées par la majorité des nations (celles qui ont ratifié la CPI, et qui représentent l’humanité par défaut).

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3 juillet 2024 3 03 /07 /juillet /2024 21:53

 

 

 

Vote du 7 juillet 2024

La résistance face à l’effroi  

 

   La crise de la modernité est à la fois péril et salut car "elle nous force à revenir aux questions elles-mêmes et requiert des réponses nouvelles ou anciennes, mais en tout cas des jugements directs" (H. Arendt, La crise de la culture, Gallimard, p 225).  La configuration actuelle, inédite et profondément déstabilisante, présente néanmoins un indéniable mérite :  elle nous force à nous interroger, dans lurgence, sur les conditions du maintien de cet espace de délibération et d’échange qui est la condition même de toute démocratie. Comment dépasser la situation de blocage que nous vivons aujourdhui? Les points de vue semblent irréconciables. Les adversaires du RN refusent dentendre les arguments de leurs électeurs, tandis que les partisans du Front Populaire eux-mêmes se déchirent à propos du « boulet » Mélenchon. Les anciens alliés de Emmanuel Macron se détournent de lui tandis que ses affidés sont devenus inaudibles ou aphones. Quant aux intellectuels, ceux qui sont sollicités dans les médias, ils semblent tout aussi partagés ! Nombreux sont ceux qui prônent aujourdhui le ni-ni (contre "les deux extrêmes ») ; or il apparait clairement que ce nouveau type de « nihilisme » sournois pourrait faciliter la victoire du Front National face aux partisans du Nouveau Front populaire, autrement dit de la gauche dans ses modalités actuelles.

  Aurions-nous l’outrecuidance et la naïveté de penser que la résistance de la pensée reste une option, envers et contre tout? Résister, oui, mais comment ? Avec des idées, des propositions - non pas des propositions politiques, encore moins stratégiques, cela ne relève  pas de  notre compétence - plutôt de simples propositions de modération - dans les deux sens de ce terme. Je vois que  Marine  Tondelier, par exemple, s’y emploie. Tandis que par ailleurs  « nous » - les partisans de  la gauche modérée, de la gauche de gouvernement - refusons  catégoriquement la stratégie de la conflictualité voulue par une partie de ce camp. Nous souhaitons la poursuite de cette « bataille des idées »  qu’on aurait tort de croire d’ores et déjà gagnée par la droite extrême. Nous  souhaitons  reprendre le dialogue au nom de la préservation d’un espace délibératif, celui du coeur battant  de la démocratie.

   Pour en venir plus précisément aux choix imminents,  nous ne pouvons que  privilégier les orientations humanistes, universalistes, accueillantes à l’altérité (voir notre tribune : https://www.liberation.fr/idees-et-debats/tribunes/lappel-de-200-philosophes-contre-laccession-de-lextreme-droite-au-pouvoir-20240701_BVPUZUUQ2BAJJGHYNWLGNL6O4Y/) Cela signifie - entre autres -  renoncer à toute tentative de discréditer a priori tels ou tels de nos adversaire  en les insultant ou en les humiliant comme c’est si souvent la règle sur les réseaux sociaux. Privilégier la pensée, c’est préférer l’argumentation à l’invective, la nuance au dogme, faire valoir nos idées plutôt que de tenter de disqualifier d’emblée tout projet alternatif. La pensée est par nature résistance à toute forme d’embrigadement, elle est la meilleure arme contre tous les pré-requis des idéologies populistes qui prospèrent en misant sur les représentations simplificatrices, sectaires et démagogiques.

 A mes yeux, comme à ceux de la plupart de mes amis politiques, notre choix de dimanche sera civilisationnel.  Il ne revient donc pas à « rejeter les extrêmes » - élément de langage déplacé et manipulateur - mais à promouvoir une vision de la société qui reste porteuse - à terme - de concorde et d’espérance. En tant que « philosophes » - ou prétendus tels- nous sommes par nature en quête des conditions de possibilité d’un monde commun, autrement dit nous ne pouvons qu’être soucieux à la fois d’équité, de justice sociale pour nos concitoyens - évidemment - mais aussi de bienveillance envers  tous ceux qui en appellent à notre soutien - aujourd’hui en Ukraine, à Gaza, en Israël (les opposants) , demain dans les pays ravagés par le changement climatique. La question du sort des réfugiés climatiques - mentionnée dans le programme du NFP, est cruciale à mes yeux.

   Nous ne donnons pas de leçons de morale, nous n’avons, ni moi ni aucun intellectuel, aucune légitimité pour le faire. Nous nous contentons de dessiner pour nous-mêmes et pour tous ceux qui sont en panique aujourd’hui une ligne de conduite qui se veut avant tout positive.  En tant que simples citoyens, nous avons encore et toujours le pouvoir de mettre en oeuvre des réformes émancipatrices ou révolutionnaires, nous continuons de croire en notre pouvoir imaginatif.

   Je voterai donc sans état d’âme pour le candidat opposé au Front National, quel qu’il soit, afin d’éviter de basculer dans une situation, ou un régime, qui sera sans doute précautionneux au départ, mais dont les conséquences à terme seront incalculables pour nos institutions et dégradantes pour l’image d’une France traditionnellement  hospitalière et obstinément soucieuse de préserver le lointain héritage des Lumières.

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19 juillet 2023 3 19 /07 /juillet /2023 13:08

«  Les forces que nous affrontons peuvent quelquefois sembler insurmontables  pourtant une colonie de fourmis peut interrompre un pique-nique de géants » (Starhawk, Rêver l’obscur, 2015, op.cit). Dans un ouvrage publié en 2020 intitulé « Le pire n'est pas certain », co-écrit avec Raphaël Larrère, Catherine Larrère explique pour quelles raisons il refusent tous deux d'adhérer à la prophétie de malheur des collapsologues car d’ «autres mondes sont possibles », comme des milliers d'initiatives locales l’attestent. Le catastrophisme produit l’effet inverse de celui qui est visé, à savoir la sidération, l'apathie et la résignation. La philosophe  insiste : l’heure  n’est sans doute pas à l'annonce de révolutions triomphantes, mais la catastrophe n'est pas pour autant  inéluctable : « On peut l'éviter, ou au moins la différer, en sondant  l’ « obscur » pour y  trouver un autre pouvoir » (L’écoféminisme, Ibid.).  En se réclamant de la non-violence et en participant à des actions de désobéissance civile, les militants écologistes s’inscrivent dans une autre tradition que celle de la violence révolutionnaire française, une tradition plus américaine. Cette troisième voie,  celle de l'action directe, qui enveloppe la confiance de chacun dans son propre pouvoir tout en maintenant une perspective anticapitaliste, est radicale sans être à proprement parler « révolutionnaire » (L’écoféminisme, 2023, op.cit.)

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19 juillet 2023 3 19 /07 /juillet /2023 12:59
Planète en ébullition

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21 avril 2023 5 21 /04 /avril /2023 13:24
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8 février 2023 3 08 /02 /février /2023 12:54

Problématique ; Le fait que le travail soit par lui même une contrainte, et qu’il soit perçu comme tel par l’immense majorité des travailleurs,  ne fait  aucun doute. Toute la question est de savoir s’il se réduit à cela,  ou bien s’il  peut être aussi autre chose (un moyen d’émancipation ?). Et même s’il est d’abord et essentiellement une contrainte, cela exclut-il qu’il soit en même temps l’une des expressions incontournables de notre humanité?

 

 

I Le travail est une   contrainte

Il est une nécessité pour la société

Il est une obligation pour les individus (ceux qui n’en sont pas exemptés pour telle ou telle raison)

Tout travail, même choisi, même  gratifiant, comporte  des contraintes

 

II Le travail n’est pas qu’une contrainte

 

Il est un élément de socialisation

Il permet de parvenir à l’estime de soi

Il permet à l’« esclave » de se libérer du « maitre » en s’accomplissant dans l’œuvre réalisée  (Hegel)

 

III Il n’y  pas de liberté sans contrainte

 

Le travail est libérateur tout en étant contraignant

Il est une obligation qui nous humanise

La question est celle des conditions de possibilité économiques et sociales   d’un travail authentiquement humain

 

 

Conclusion :   Il n’y a aucune contradiction entre contrainte et liberté. Le cas du travail en est l’ une  des illustrations convaincantes.

 

 

 

 

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26 décembre 2022 1 26 /12 /décembre /2022 21:02

Le musée, l’art et la vie : réflexions sur une nouvelle forme d’activisme écologique

Par Emmanuel Tibloux

DIRECTEUR DE L'ÉCOLE NATIONALE SUPÉRIEURE DES ARTS DÉCORATIFS

Les Tournesols de Van Gogh aspergés de soupe, Les Meules de Monet couvertes de purée. Depuis des mois, le scénario se répète : des militants écologistes prennent pour cibles des chefs-d’œuvre de la peinture sanctifiés dans l’espace muséal. Ce mode opératoire nouveau, brouillant la frontière entre réel et symbolique, fonctionne sur les deux tableaux comme un puissant moteur d’alerte. Rediffusion du 1er novembre

 

 

    •  

Mêmes visages fermés, même détermination, même mode opératoire, même génération : pendant que la sécheresse frappait l’Europe, on a vu apparaître cet été, d’abord à Londres, puis sur le reste du continent et jusqu’à Melbourne, une nouvelle forme d’actions spectaculaires conduites par des collectifs aux noms sans équivoque – Just Stop Oil, Extinction Rebellion, Ultima Generazione, Letzte Generation – et visant à alerter l’opinion sur le désastre écologique.

 

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Après s’être introduit dans un grand musée international – de type National Gallery ou Galerie des Offices – un couple s’approche d’un tableau mondialement connu et de la plus grande valeur – Pêchers en fleurs ou Tournesols de Van Gogh, Meules de Monet, Printemps de Botticelli – l’asperge parfois d’une substance alimentaire courante et peu ragoutante – soupe ou purée –, se colle les mains sur le cadre ou la vitre qui le protège, et déclame un texte qui, tenant à la fois de la justification, du manifeste et du questionnement, vise à éveiller les consciences en mettant en regard les valeurs respectives de l’œuvre et de la vie sur Terre. L’objectif n’est pas de détruire, il est d’adresser une alerte, en faisant confiance à la puissance sensible de l’acte et à la vitesse de propagation des images, enregistrées par les militants eux-mêmes[1].

Connaissant une fréquence accrue depuis le mois d’octobre, ces actions ont été et sont encore aujourd’hui largement relayées et commentées, aussi bien dans les médias que sur les réseaux sociaux. Si beaucoup de choses ont déjà été dites, aussi bien de l’ordre de l’analyse que du jugement, sur un ton parfois condescendant voire franchement réprobateur, il me semble que l’on n’a pas pris la pleine mesure des enjeux, faute d’avoir d’une part tiré toutes les conséquences du choix de la cible artistique et muséale et, d’autre part, d’avoir prêté une attention suffisante au mode opératoire.

Outre qu’il permet d’atteindre un nouveau public « préoccupé par la crise environnementale, mais dont les modes de vie dépendent de l’abondance de la société de consommation[2] » et de viser, au-delà du seul tableau, un écosystème et un ensemble de pratiques culturelles à forte empreinte carbone, le choix des œuvres ciblées – des chefs d’œuvres de l’art occidental conservés dans de grands musées internationaux – gagne aussi à être analysé au prisme des valeurs et des moyens qu’elles incarnent. Par la richesse dont il est dépositaire, le soin littéralement curatorial dont il l’entoure, les dispositifs de conservation et de protection qu’il mobilise, le volume d’attention publique qu’il capte, le musée nous renvoie l’image idéale de ce que devrait être notre rapport à la Terre aujourd’hui. Bataille le faisait déjà remarquer il y a près d’un siècle : « Le musée est le miroir colossal dans lequel l’homme se contemple enfin sous toutes les faces, se trouve littéralement admirable et s’abandonne à l’extase imprimée dans toutes les revues d’art[3]. »

Ce que nous disent d’abord ces actions, c’est qu’un tel abandon extatique n’est plus possible : ce n’est plus dans son rapport aux œuvres d’art mais aux conditions de vie sur Terre que l’homme doit aujourd’hui se considérer, en méditant sur la catastrophe écologique annoncée dans tous les rapports scientifiques.

En plus de leur statut de masterpiece, on relèvera plusieurs autres points communs entre les œuvres visées. Qu’il s’agisse, comme dans la plupart d’entre elles, d’un paysage de campagne cultivée (La Charrette de foin de Constable, Les Meules de Monet, Pêchers en fleurs de Van Gogh), d’une allégorie de la fertilité (Le Printemps de Botticelli) ou d’une nature morte (Les Tournesols de Van Gogh), on notera en premier lieu que la grande majorité des tableaux concernés sont des représentations de la nature et, plus précisément, de sa mise en culture (le Botticelli excepté) et de sa prodigalité.

Un autre point commun à la plupart des toiles prises pour cibles est qu’elles datent du XIXe siècle : de 1821 pour La Charrette de foin et du tournant des années 1880-1890 pour Les Tournesols, Pêchers en fleurs et Les Meules. L’unité de temps n’est pas anodine : si elle s’explique assurément par le fait qu’une grande partie des œuvres les plus chères et les plus célèbres du monde date de cette époque, le XIXe siècle se caractérise également par l’enregistrement d’un double ébranlement, de la plus grande magnitude, du rapport de l’homme à la nature.

Le premier est celui de la révolution industrielle, au cours de laquelle la société bascule d’un modèle agraire et artisanal à un modèle industriel et commercial. Le second se produit dans le dernier tiers du siècle, sous la forme d’une crise de la représentation, qui voit la peinture s’affranchir de la logique référentielle de l’imitation pour chercher dans ses moyens propres la source de ses effets sur la sensibilité du spectateur. Ainsi Gauguin cherche-t-il à refonder la peinture sur « l’action directe et mystérieuse des couleurs et des lignes », tandis que Maurice Denis affirme « que la matière de l’œuvre d’art a la faculté d’émettre d’aussi puissantes suggestions que les aspects de la nature elle-même »[4].

C’est précisément sur l’articulation entre ces différents volets, sur ce moment qui marque l’entrée de l’occident à la fois dans l’ordre social capitaliste, le système industriel et le régime esthétique de la modernité, que reviennent les actions des militants écologistes. En recouvrant la toile de Constable d’une image imprimée qui représente, sous un ciel livré à l’aviation, une version contemporaine du même paysage, soumis à la désolation et la sécheresse, les activistes donnent à voir les effets dévastateurs du capitalisme industriel. En s’en prenant plus largement à des représentations de la nature, ils court-circuitent l’histoire de l’art en activant simultanément les valeurs référentielle et matérielle de l’œuvre, nous forçant par là-même à réfléchir à notre propre système de valeurs, et en particulier aux places qu’y tiennent respectivement l’art et la vie.

Le passage à l’acte est la grande limite à laquelle se heurtent constamment les bonnes intentions écologiques, en particulier dans le milieu de la culture.

Que Londres soit l’épicentre d’un tel mouvement ne doit rien au hasard : principal foyer européen de la Révolution industrielle, le Royaume-Uni est aussi le berceau d’un militantisme écologique lié à une pensée politique de l’art, qui s’incarne dans la figure exemplaire de William Morris. Véritable icône outre-manche, le fondateur du mouvement Arts and Craft, auquel une première exposition est aujourd’hui consacrée en France, au musée La Piscine de Roubaix, décrivit en direct les ravages du capitalisme industriel au moment même de son essor, en articulant étroitement l’art et la vie.

On ne peut à cet égard qu’être frappé par le parallèle entre la déclaration du militant de Just Stop Oil devant la toile recouverte de Constable : « Je veux travailler dans les arts, pas les perturber […] J’ai un certain nombre de frères et sœurs plus jeunes […] et je refuse de rester debout et de les voir condamnés à un avenir de souffrance, alors qu’ils n’ont pas de voix. […] Nous avons couvert La Charrette de foin avec une version réinventée qui illustre l’impact de notre dépendance aux combustibles fossiles sur notre campagne. La peinture est une part importante de notre patrimoine, mais elle n’est pas plus importante que les 3,5 milliards d’hommes, de femmes et d’enfants déjà en danger à cause de la crise climatique[5]. »

Et les interrogations ou revendications formulées par William Morris cent-cinquante ans plus tôt : « Qu’en est-il […] de notre cadre de vie actuel ? Quelle sorte de bilan serons-nous capables de dresser, pour ceux qui viendront après nous, de notre commerce avec la Terre, qui était encore belle quand nos ancêtres nous l’ont transmise ? […] comment avons-nous, ces dernières années, traité la beauté de la Terre ou ce que nous appelons l’art ? […] la civilisation nous doit une compensation pour la perte de cette idylle, qui plane désormais comme un rêve sur la vie rurale des contrées besogneuses[6]. »

C’est précisément cette demande de compensation que les activistes de Just Stop Oil ou de Letzte Generation nous adressent aujourd’hui depuis nos musées, en même temps qu’ils nous invitent à nous souvenir que la culture est originairement une métaphore agricole, qu’elle est indissociable du souci de la terre : pas de culture sans écologie, nous disent-il, ni d’art plus urgent que de vivre.

Cette nouvelle forme d’action gagne aussi à être saisie sous l’angle de son mode opératoire, qui se révèle également du plus grand intérêt. Celui-ci nous ramène sur la même bordure, la même limite entre l’art et son dehors – la nature et la vie. Il suffit de prêter attention aux gestes, aux poses prises ou aux opérations effectuées par les militants durant leurs interventions, pour voir qu’elles font sens sur les deux plans de l’histoire de l’art et de l’histoire de la nature.

Quand la projection ou le déversement d’une substance épaisse et liquide sur une toile évoque simultanément le driping ou le pouring d’un Pollock et les images de marée noire ou de torrents de boue, le tableau formé par les couples d’activistes devant les paysages représentés sur les toiles de maître apparaît comme une version contemporaine et légèrement trash d’un « Adam et Eve » de Dürer ou Cranach. Quant au fait de se coller les mains et parfois le front sur la vitre protectrice ou le cadre du tableau, on sera tenté d’y voir, en plus de l’évidente fonction pratique, à la fois une référence aux oiseaux englués dans les hydrocarbures des naufrages pétroliers et une façon de signifier littéralement l’attachement à la nature que l’œuvre représente, ainsi qu’à l’environnement – le cadre – dans lequel elle s’inscrit.

Au-delà des formes de l’action, c’est à la dimension même de la performance qu’il faut enfin prêter attention. J’entends d’abord par là le passage à l’acte, qui est la grande limite à laquelle se heurtent constamment les bonnes intentions écologiques, en particulier dans le milieu de la culture, dont je sais – pour en faire partie – combien il en est pétri. Quand nous sommes de plus en plus nombreux à mettre en place des plans de transition énergétique, à parler d’urgence et de crise de symposiums en conférences, l’acte porte ici avec lui une puissance d’effraction salutaire, un rappel au réel que les musées ont sans doute tort de vouloir neutraliser, en communiquant exclusivement sur le fait que l’œuvre sera aussitôt raccrochée – façon de rappeler le régime mortifère du business as usual sans se saisir de la part de vérité qui est ici révélée.

Cette part de vérité, il est pourtant possible de l’envisager à partir de l’ambivalence de la situation dans laquelle elle advient, qui mixe à la fois le réel et le symbolique, le vivant et sa représentation inanimée. Dans chacune des actions, dans le surgissement de ces êtres humains vivants dans le monde du vivant inanimé, entièrement symbolisé et représenté qu’est le musée, je vois pour ma part à l’œuvre la fragilité de l’existence humaine envisagée d’un point de vue biologique – ce point de vue depuis lequel, selon la formule implacable de Gilles Clément, « exister correspond à une performance[7] ».

Même si ces actions jouent clairement avec la limite qui sépare le symbolique du réel – en instaurant un rapport d’équivalence entre l’art et la vie ou une relation de contact tactile ou matériel avec les œuvres – elles restent aujourd’hui circonscrites à l’espace de la représentation. Annoncent-elles des actions directes d’un niveau supérieur, qui franchiraient la barre du symbolique ? Sans doute faut-il en envisager la possibilité, de la part d’une communauté qui a lu Andreas Malm et retenu les trois leçons (« apprendre des luttes passées », « rompre le charme », « combattre le désespoir ») qui jalonnent son dernier ouvrage en forme de manifeste, Comment saboter un pipe-line.

Une chose du moins est certaine : c’est qu’il y a, dans la série d’actions dont nos musées sont aujourd’hui le lieu, une adresse qui exige de la génération qui est aujourd’hui aux commandes de la plupart des institutions – la génération des Trente Glorieuses à laquelle j’appartiens – une autre réponse que la condescendance ou la seule condamnation.

Quand nos montagnes s’effondrent et que notre ciel est troué, depuis quelle hauteur pourrions-nous encore condescendre ? Quant à nos tribunaux, comment ne pas voir qu’ils ne cessent de se dévaluer sous le regard des générations futures ? Car c’est bien nous qui sommes visés à travers ces œuvres patrimoniales, nous qui sommes jugés, au titre d’une responsabilité que le philosophe Hans Jonas avait su formuler de la façon la plus claire dès 1979 : « Puisque de toutes façons existeront des hommes à l’avenir, leur existence qu’ils n’ont pas demandée, une fois qu’elle est effective, leur donne le droit de nous accuser nous, leurs prédécesseurs, en tant qu’auteurs de leur malheur, si par notre agir insouciant et qui aurait pu être évité, nous leur avons détérioré le monde ou la constitution humaine[8]. »

Cet article a été publié pour la première fois le 1er novembre 2022 dans le quotidien AOC.

Emmanuel Tibloux

DIRECTEUR DE L'ÉCOLE NATIONALE SUPÉRIEURE DES ARTS DÉCORATIFS

Notes

[1] Sans les évoquer toutes, j’ai ici en tête les actions menées contre les œuvres suivantes : Pêchers en fleurs de Van Gogh à la Courtauld Gallery (Londres) le 30 juin, La Charrette de foin de Constable à la National Gallery (Londres) le 4 juillet, Le Printemps de Botticelli à la Galerie des Offices (Florence) le 24 juillet, le Laocoon au Musée Pio-Clemento (Vatican) le 18 août, Massacre en Corée de Picasso à la National Gallery of Victoria (Melbourne) le 9 octobre, Les Tournesols de Van Gogh à la National Gallery (Londres) le 14 octobre, Les Meules de Monet au musée Barberini (Postdam) le 23 octobre, La jeune fille à la perle de Vermeer au musée Mauritshuis (La Haye) le 27 octobre. On pourrait ajouter, ouvrant la série, la projection d’une tarte à la crème sur La Joconde au Louvre le 30 mai, mais l’acte émanait d’un individu isolé et non d’une organisation.

[2] Florence Faucher, Lucien Thabourey, « L’action des deux activistes à l’encontre des “Tournesols” de Van Gogh s’inscrit dans une tradition de militantisme », Le Monde, 25 octobre 2022.

[3] Georges Bataille, « Musée », Documents, n° 5, 1930.

[4] Cité par Éric Michaud, « La fin de l’iconographie (une rhétorique du sensible) », in La fin du salut par l’image et autres textes, Paris, Champs/Flammarion, 2020 (1ère édition 1992), p. 77 et 79.

[5] Traduction par mes soins.

[6] William Morris, « L’Art en Ploutocratie », L’art et l’artisanat, traduit et préfacé par Thierry Gillyboeuf, Paris, éditions Payot et Rivages, 2011, p. 51 et 59.

[7] Gilles Clément, Manifeste du Tiers Paysage, Rennes, éditions du commun, 2020 (1ère édition 2004), p. 53.

[8] Hans Jonas, Le principe responsabilité, Paris, Champs Flammarion, 2020 (1ère édition française 1991), p. 91.

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