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27 avril 2022 3 27 /04 /avril /2022 16:06
Table ronde climat Quebec

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27 avril 2022 3 27 /04 /avril /2022 10:20

Le crime parfait

 Dans son introduction de  Le grand récit  Johann Chapoutot note  que « l’homme est l’espèce fabulatrice » (expression qu’il emprunte à Nancy Huston).  Propos qui résonne tout particulièrement  en ce moment où l’on observe  le déploiement  de  certains mondes parallèles …
 Angela Merkel l’avait mentionné à propos de Vladimir Poutine. Hélas il ne s’agit plus seulement de Vladimir Poutine mais aussi d’une part  non négligeable du peuple russe qui le soutient et semble adhèrer à la propagande de leur TV.
   Jean Baudrillard avait  développé cette idée   dans un livre visionnaire intitulé « Le crime parfait » (1995) :  c’est le réel, disai -il,  qui a été liquidé.

 

 Il existe désormais des mondes multiples et incompatibles. Samuel Huntington   avait parlé pour sa part  « Le choc des civilisations »  (idée  par  ailleurs détestable; nous désirons un monde à la fois pluriel et commun).  Il reste que cette hypothèse est malheureusement  une grille de lecture  pour comprendre le monde actuel - comme en témoigne encore par exemple les propos pourtant policés et  sibyllins  de Antonio Guteres aujourd’hui 26 avril à Moscou (« deux visions du conflit s’opposent »).

  Le monde de Poutine n’est plus le même que le nôtre, comme l’illustre  la thèse  des médias russes à propos de la « la mise en scène » des tueries de Boutcha. Evoquons aussi la rhétorique des pro-poutine en France, phénomène encore plus troublant, car ils ne sont pas les victimes d’une propagande d’Etat.

 Trouble qui peut tourner au nihilisme. Peut-être est-ce Poutine qui dit vrai et les USA qui mentent  (comme lorsqu’ils ont annoncé la guerre, à la veille de l’offensive, et que personne ne les a crus?   Guerre  qui n’a pas eu lieu comme chacun le sait - il ne s’agit que d’une « opération spéciale »  ?). Allez savoir. Quant il n’existe  plus de référents communs, plus de critères partagés,  plus de terre ferme où s’arrimer, comment faire? Qui croire?

 

« Le monde n’existe plus".
Hannah Arendt le redoutait elle aussi.  La crise de la culture, dans son paroxysme, c’est précisément cela :  la fin du monde, la fin d’un monde commun.  On y est presque.

 

Et c’est inquiétant….

 

Pour ne  pas dire  terrifiant, comme en témoigne  cet aphorisme désespéré,  et particulièrement éloquent :

 

« La Terre est un immeuble en flammes dont on a  muré les issues. Nous allons rôtir dans cet incendie » Gabriel Chevallier, La peur, 1930, cité par Johann Chapoutot

 

 

 Laurence Hansen-Löve (auteure de  La violence. Faut-il désespérer de l’humanité (Editions du retour, 2019) et Planète en ébullition.Ecologie, féminisme et responsabilité (  Editions Ecosociété, avril 2022)

 

 

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7 mars 2022 1 07 /03 /mars /2022 15:00

L’heure n’est plus à la « compréhension »

 

 

Dans un texte de 1953, « Compréhension et politique  »  Hannah Arendt   expliquait (?!) en quel sens certains événements  ne peuvent être ni compris ni expliqués.
(Jankélévitch dit la même chose à peu près à propos des crimes nazis dans « L’imprescriptible »)

 

 

« Alors cette tâche de compréhension n'est-elle pas devenue sans espoir, s'il est vrai que nous sommes confrontés à une réalité qui a ruiné nos catégories de pensée et nos critères de jugement »  (p. 47)

 

« L'événement éclaire son propre passé, il ne saurait en être déduit »

 

« C'est seulement dans l'action que nous partirons, tout naturellement, de la nouvelle situation créée par l'événement en question, autrement dit, que nous y verrons un commencement » (p.  55)

 

 » L'ancienne prière que le roi Salomon– auquel  l'activité politique n'était certes pas étrangère– adressait à Dieu pour qu'il lui accorde ce don qui est un « cœur intelligent », le plus éminent des dons qu'un homme puisse désirer recevoir, cette prière garde peut-être pour nous sa valeur » page 59

 

La nature du totalitarisme. Payot, 1990

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7 mars 2022 1 07 /03 /mars /2022 06:59

 

Les prophéties auto-réalisatrices de Poutine

 

  « L’ Otan agresse la Russie » «  L’ Occident déteste les russes » «  « L’Ukraine veulent exterminer  les russophones » « Ce sont des nazis » « Ils ne cessent de s’armer » etc..

(Prophétie  auto-réalisatrice :« L'engrenage des antagonismes est en partie fondé sur les intentions qu'on prête, à tort ou à raison, à l'autre.

Au chapitre des prophéties auto-réalisatrices, le fait de considérer l'autre comme hostile conduit à prendre des précautions (voire d'actions préventives), que l'autre peut interpréter comme autant de menaces ou même d'agressions caractérisées qui le mettront de mauvaise humeur et motivant de sa part des mesures symétriques : l'hostilité se renforce… »   (Wikipedia)

Hitler : Le 30 janvier 1939, Hitler déclare devant le Reichstag que c’est en « prophète » qu’il annonce « l’anéantissement de la race juive en Europe » en cas de guerre mondiale. Le Führer lui-même, ainsi que certains de ses lieutenants feront à diverses reprises référence à cette « prophétie » tout au long de la guerre, comme pour justifier le génocide qui se préparait, puis qui était à l’œuvre.

 

 

 

 

 

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6 mars 2022 7 06 /03 /mars /2022 18:25
Planète en ébullition , Le féminisme est l'avenir du monde

TRIBUNE. Antonio Guterres : « Les crises récentes ont montré combien le leadership des femmes est crucial »

20h00 , le 5 mars 2022

  • Par Antonio Guterres

ABONNÉS À l'approche de la Journée internationale des droits des femmes, qui se tient chaque année le 8 mars, Antonio Guterres, secrétaire général des Nations Unis, plaide pour un avenir mondial féministe. 

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Antonio Guterres, le 23 février à New York. (Reuters)

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  •  

Voici sa tribune : « Alors que le monde s’apprête à célébrer la Journée internationale des femmes, les femmes voient leurs droits régresser. Nous en payons tous le prix. Les crises en cascade de ces dernières années ont montré à quel point le leadership des femmes est plus crucial que jamais. Les femmes ont fait face à la pandémie de COVID-19 avec héroïsme, en tant que médecins, infirmières, agents de la santé publique et travailleurs sociaux. Mais dans le même temps, les femmes et les filles ont été les premières à perdre leur emploi et leur accès à l’enseignement, à assumer davantage de tâches non rémunérées et à subir la montée en flèche des violences domestiques, des cyberatteintes et des mariages d’enfants.  

 

Et dans les pays en proie à des conflits - comme nous le voyons de l'Éthiopie à l'Afghanistan en passant par l'Ukraine - les femmes et les filles sont les plus vulnérables, mais aussi les voix les plus convaincantes pour la paix. 

ACTUALITÉ DES MARQUES

Inspired by

 

La pandémie a mis en lumière une vérité ancestrale : les racines du patriarcat sont profondes. Notre monde et notre culture restent dominés par les hommes. Par conséquent, dans les bons moments comme dans les mauvais, les femmes risquent davantage de basculer dans la pauvreté. Leurs besoins de santé sont sacrifiés et leur accès à l’éducation, tout comme leurs perspectives d’avenir, sont réduits.  

 

À l’heure où nous nous tournons vers l’avenir, le seul relèvement durable qui donnera les mêmes chances à chacune et chacun est un relèvement féministe, résolument centré sur l’avancement des femmes et des filles. Nous devons réaliser des progrès économiques, à travers des investissements ciblés dans l’éducation, l’emploi, la formation et le travail décent des femmes, qui devraient être les premières à bénéficier des 400 millions d’emplois que nous sommes appelés à créer d’ici à 2030. 

Le seul relèvement durable qui donnera les mêmes chances à chacune et chacun est un relèvement féministe

Nous avons besoin de progrès social, à travers des investissements dans les systèmes de protection sociale et l’économie des soins. Ces investissements ont d’énormes retombées : ils créent des emplois verts et durables tout en soutenant les membres de nos sociétés qui ont besoin d’aide, notamment les enfants, les personnes âgées et les malades.  

 

 

 

 

 

-

 

 

Nous avons besoin de progrès financiers et de réformer un système financier mondial en faillite morale, afin que tous les pays puissent investir dans une reprise économique axée sur les femmes. Cela doit inclure un allègement de la dette et des systèmes fiscaux plus équitables qui permettront de rediriger une partie de l’énorme richesse accumulée autour du monde vers celles et ceux qui en ont le plus besoin.  

Nous avons besoin d’une action climatique urgente et transformatrice, pour inverser l’augmentation dangereuse des émissions et des inégalités de genre, qui plongent les femmes et les filles dans une situation de grande vulnérabilité. Les pays développés doivent de toute urgence tenir leurs engagements en matière de financement et d’assistance technique pour garantir une transition juste et l’abandon des combustibles fossiles. Les économies stables et prospères de l’avenir seront vertes, inclusives et durables.  

Nous avons besoin de plus de femmes à la tête des gouvernements et des entreprises

Nous avons besoin de plus de femmes à la tête des gouvernements et des entreprises, y compris de femmes ministres des finances et chefs d’entreprises, pour élaborer et mettre en œuvre des politiques vertes et progressistes bénéfiques pour toutes et tous.  

Nous savons, par exemple, que les parlements qui comptent le plus de femmes sont ceux qui prennent les engagements les plus forts en faveur du climat et qui investissent le plus dans les soins de santé et l’éducation.  

Nous avons besoin de progrès politiques, à travers des mesures ciblées permettant aux femmes d’accéder aux hautes responsabilités et d’être représentées, sur un pied d’égalité avec les hommes, à tous les niveaux de la prise de décision politique, grâce à des quotas de genre audacieux.  

L’inégalité de genre est par essence une question de pouvoir. Pour déraciner des siècles de patriarcat, il faudra partager ce pouvoir équitablement, dans toutes les institutions, à tous les niveaux. À l’ONU, nous avons atteint – pour la première fois dans l’histoire de l’Organisation – la parité dans les équipes dirigeantes du Siège et de nos bureaux du monde entier. Cela a considérablement amélioré notre capacité à mieux refléter et représenter les communautés que nous servons. 

Pour déraciner des siècles de patriarcat, il faudra partager ce pouvoir équitablement, dans toutes les institutions, à tous les niveaux

À tout moment, nous pouvons nous inspirer des femmes et des filles qui luttent pour le progrès dans tous les domaines et partout dans le monde. Les jeunes femmes qui font campagne pour le climat sont à la tête des efforts mondiaux visant à faire pression sur les gouvernements pour qu’ils respectent leurs engagements. Les défenseuses des droits des femmes revendiquent courageusement l’égalité et la justice et construisent des sociétés plus pacifiques en tant que gardiennes de la paix, architectes de la paix et travailleuses humanitaires dans des zones de conflit et ailleurs.  

La démocratie est plus forte dans les sociétés où les mouvements pour les droits des femmes sont dynamiques. Lorsque le monde investit pour élargir les opportunités pour les femmes et les filles, c’est toute l’humanité qui y gagne. L’heure est venue de faire avancer les droits des femmes. C’est une question de justice, d’égalité, de moralité et tout simplement de bon sens.  

Nous avons besoin d’un relèvement durable et féministe, centré sur les femmes et les filles, et mené par elles.

 

 

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4 mars 2022 5 04 /03 /mars /2022 16:57

EN 2017 , Steven Pinker se réjouissait du « déclin de la violence » dans le monde selon un mouvement et une tendance qui lui semblaient irrésistibles. Stupéfaite par cette thèse …. audacieuse,  lui ai répondu en 2020  j’ai écrit un petit bouquin dans lequel je soutenais qu’il se trompait dans les grandes largeurs.

Ces jours-ci j’ai rappelé encore une fois que Freud et Einstein me semblent autrement plus clairvoyants ( dans leur correspondance « Pourquoi  la guerre »). De même que Mark Twain
Voici  mes premier mots  :

 

Introduction

« Dans un bois aussi courbe que celui dont est fait l’homme, on ne peut rien tailler de tout à fait droit. »

Emmanuel Kant1

Un monde moins violent ?

Dans l’un de ces best-sellers mondiaux dont certains auteurs anglo-saxons ont le secret, La Part d’ange en nous2, l’essayiste Steven Pinker entend démontrer que la violence est en recul constant depuis l’origine de l’humanité. Dans cet ouvrage de plus de mille pages, il appuie sa démonstra tion sur une somme impressionnante de données chiffrées dont on imagine qu’elles pèseront d’un grand poids pour emporter l’adhésion de ses lecteurs.

1 Idée d’ une histoire universelle d’ un point de vue cosmopolite (1784), Sixième proposition, Bordas, 1981, p 18. 2 La Part d’ange en nous. Histoire de la violence de son déclin, Éd. Les Arènes, 2017. Steven Pinker enseigne la psychologie à Harvard.

 

A tous les admirateurs de Steven Pinker que je connais ici à nouveau cette question : croyez vous vraiment que c’est moi qui me suis trompée?

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4 mars 2022 5 04 /03 /mars /2022 16:42

Edwy Plenel

 

 

Edwy Plenel

2 mars 2022 à 19h27

Un nouvel impérialisme menace la paix du monde, et il est russe. C’est cette réalité que l’invasion de l’Ukraine par la Russie oblige, enfin, à regarder en face. Cette vérité est sous nos yeux depuis une décennie, précisément depuis le début, en mars 2012, du troisième mandat présidentiel de Vladimir Poutine, qui détient le pouvoir à Moscou, de façon ininterrompue, depuis bientôt un quart de siècle.

Cette vérité, amplement documentée sur Mediapart, c’est celle d’un impérialisme de revanche, mû par le ressentiment des nations déchues qui retournent leurs blessures en agressions contre d’autres peuples. Celle aussi d’un impérialisme de mission, convaincu de défendre une vision du monde conservatrice et identitaire, alternative aux idéaux démocratiques assimilés à une décadence occidentale.

Celle enfin d’une puissance nucléaire à la merci d’un homme et de son clan oligarchique, ayant basculé de l’autoritarisme à la dictature, assassiné des opposants et des journalistes, muselé et emprisonné les dissidences politiques, interdit les organisations de la société civile, diabolisé toute contestation en menée étrangère.

Outre sa propre population que cette fuite en avant guerrière détourne de ses aspirations sociales et de ses revendications démocratiques, la première cible de cet impérialisme est le libre arbitre des peuples à disposer d’eux-mêmes, leur droit de choisir leur destin, leur liberté d’inventer leur futur.

C’est le ressort de la crise ukrainienne depuis 2014. Mais c’est aussi celui de l’intervention russe en Syrie venue, à partir de 2015, au secours de l’une des pires dictatures du monde arabe. Comme ce fut celui de la seconde guerre de Tchétchénie en 1999 où, déjà, Vladimir Poutine affirma son pouvoir par la violence en menant une guerre d’extermination contre les volontés indépendantistes d’un peuple du Caucase.

Il y a huit ans, avec l’annexion russe de la Crimée ukrainienne, pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale un État européen s’emparait d’une région faisant partie d’un autre État européen. Or cette violence ne ripostait à aucune agression sinon celle que signifiait, pour Vladimir Poutine et les siens, l’aspiration démocratique du peuple ukrainien exprimée par son désir de formaliser une association avec l’Union européenne.

C’est en effet le refus de celle-ci par le président alors en place à Kiev, au profit d’un accord avec la Russie, qui déclencha la mobilisation populaire de l’Euromaïdan. Loin des arguties propagandistes sur une prétendue menace de l’OTAN, c’est bien contre ce sursaut démocratique que la Russie déclencha un cycle guerrier au cœur du continent européen, dont l’invasion de l’Ukraine est aujourd’hui l’aboutissement.

Indifférents ou inconscients, nombreux furent ceux, diplomates ou politiciens, qui se rassurèrent alors en réduisant l’annexion de la Crimée à une affaire interne à l’espace géopolitique russophone. Leurs œillères idéologiques, ou plus prosaïquement leurs préjugés, vis-à-vis des peuples non européens, notamment musulmans, les ont empêchés de voir plus loin. Car, pour prendre à temps la mesure de la dynamique agressive de ce nouvel impérialisme incarné par Vladimir Poutine, il aurait fallu qu’ils prêtent plus d’attention au sort tragique du peuple syrien.

S’ils l’avaient soutenu, accueilli et écouté, ils auraient su. Devenue l’épicentre des révolutions démocratiques arabes après le coup d’État militaire égyptien de 2013, la Syrie fut en effet le premier théâtre d’expansion militaire russe hors de l’ancien espace soviétique, prolongé depuis par ses incursions africaines, notamment sub-sahariennes, sous couvert des mercenaires du groupe Wagner.

Sans jamais renâcler aux crimes de guerre contre les civils, l’intervention russe a ainsi sauvé le régime sanguinaire de Bachar al-Assad contre lequel s’était faite, en 2011, à la suite du soulèvement tunisien, l’unité pacifique du peuple syrien dans sa diversité confessionnelle et partisane.

En même temps qu’il affirmait ainsi sa puissance hors des frontières russes, le régime poutinien radicalisait sa violence en politique intérieure. Son cours impérial devenait aussi un cours dictatorial. Le début de la guerre en Ukraine fut marqué par deux événements qui symbolisèrent sa capacité transgressive, à la manière d’un État voyou.

Le 17 juillet 2014, un Boeing de la Malaysia Airlines (283 passagers et 15 membres d’équipage) était abattu en vol au-dessus de la région de Donetsk, dans l’est de l’Ukraine, sous le contrôle des séparatistes pro-russes. Les révélations initiales de CORRECT!V, relayées par Mediapart, sur la responsabilité de la Russie dans ce crime ont été, depuis, confirmées par les enquêtes internationales.

Puis, le 27 février 2015, Boris Nemtsov, opposant politique de Vladimir Poutine, était assassiné sur un pont de Moscou, à quelques pas du Kremlin. Il s’apprêtait à rendre public un rapport sur la guerre russe en Ukraine, contre laquelle il avait appelé la population à se mobiliser. Depuis, les opérations des services spéciaux russes contre les opposants et les dissidents, notamment par empoisonnement mortel commis jusqu’à l’étranger, se sont multipliées.

Ayant miraculeusement réchappé, grâce à l’intervention de l’Allemagne, d’un semblable assassinat, Alexeï Navalny, devenu la principale figure de l’opposition, croupit désormais en prison sur la base d’un dossier entièrement fabriqué, tout comme d’autres dissidents. Peu de temps avant son arrestation, il avait diffusé une enquête en vidéo réalisée par sa Fondation contre la corruption sur le « palais de Poutine », symbole du cynisme d’un pouvoir dont l’assise sociale est un capitalisme rapace et prédateur.

Progressivement, le pouvoir moscovite a mis fin à ce qui restait d’expression publique, pluraliste et indépendante, de la société civile russe. Dans les médias, la propagande règne en maître absolu, sans espace de contestation. Persécutant les ONG qui reçoivent des aides extérieures, notamment de fondations étrangères, une loi de 2012 a ouvert la voie à leur marginalisation, puis à leur interdiction, après son durcissement en 2020 qui les oblige à se déclarer « agent étranger ».

Dans ce contexte, la légende tenant désormais lieu de réalité, le passé, pas plus que le présent, ne saurait être réévalué ou discuté. C’est ainsi que le 28 décembre 2021, la Cour suprême russe a prononcé la dissolution de l’ONG Memorial, fondée en 1989 avec le soutien d’Andreï Sakharov, physicien nucléaire, père de la bombe H soviétique et Prix Nobel de la paix. Outre la défense des droits humains, on doit à Memorial d’avoir lancé le travail de documentation des crimes du stalinisme, d’exhumation des lieux, des camps et des charniers, ainsi que de réhabilitation de toutes ses victimes.

Spectre né des décombres de l’URSS, Vladimir Poutine offre une synthèse du tsarisme grand-russe et du stalinisme communiste

Telle est, sommairement résumée, la réalité du régime poutinien. Impossible d’y déceler une once d’idéal progressiste, de principe démocratique et de morale politique. Les extrêmes droites, notamment françaises, ne s’y sont pas trompées, recherchant ses financements et courtisant ses dirigeants, comme nos enquêtes l’ont abondamment démontré. De la campagne pour un Brexit identitaire en Grande-Bretagne à l’élection du suprémaciste Donald Trump aux États-Unis, le Kremlin ne s’est d’ailleurs pas privé de servir leurs intérêts en utilisant toutes les armes virtuelles offertes par la révolution numérique, de désinformation, d’intoxication et de manipulation.

Mais, avec l’invasion de l’Ukraine, ce sont des armes autrement réelles que Vladimir Poutine déchaîne sur l’Europe jusqu’à brandir, à la manière d’un nouveau Docteur Folamour, la menace nucléaire. Quelles que soient les pathologies propres au pouvoir personnel, à sa solitude et à sa paranoïa, les spéculations sur son irrationalité ou sa déraison manquent l’essentiel : la cohérence du projet impérial, longuement pensé et mûri, qui met en branle une Russie agressive et conquérante.

Dès 2015, soit l’année qui a suivi le début de la crise ukrainienne, un essai méticuleusement documenté permettait de le comprendre. Dans la tête de Vladimir Poutine, de Michel Eltchaninoff (Solin-Actes Sud), est un inventaire exhaustif des idéologies qui animent Vladimir Poutine. Revenu en 2012 à la présidence de la Russie, après l’intermède fictionnel où il fut le premier ministre de son bras droit Dmitri Medvedev, il inaugure alors un tournant conservateur revendiqué dont la « Voie russe » sera le poteau indicateur.

Dans une salade russe où s’entremêlent intellectuels grands-russes sous le tsarisme, Russes blancs face aux bolcheviques et Alexandre Soljenitsyne dans la dissidence soviétique, une constante s’impose : la promotion d’une Russie éternelle, rabattue sur son identité chrétienne et slave, en alternative à la démocratie moderne, réduite à une tromperie occidentale. Lors d’un Forum de la jeunesse tenu en août 2014 en Crimée, quelques mois après son annexion, un universitaire moscovite et poutinien en résume l’enjeu : « S’édifier comme une civilisation séparée […] ou se penser comme le sauveur conservateur de l’Europe. »

La posture victimaire face à un Occident qui, sous domination nord-américaine, serait agressif et méprisant s’enracine dans une vieille rhétorique que résumait en ces termes le philosophe anti-communiste Ivan Ilyine (1883-1954) : « Les peuples occidentaux ne comprennent ni ne supportent l’originalité russe », leur objectif étant dès lors de « démembrer la Russie pour la faire passer sous contrôle occidental, la défaire et finalement la faire disparaître ». Or Nos missions, l’un des essais programmatiques d’Ilyine qui fut brièvement séduit par le nazisme, fut offert en janvier 2014 par l’administration présidentielle russe à tous les hauts fonctionnaires, gouverneurs et cadres du parti Russie unie…

    Un combat dirigé contre la Russie est mené depuis mille ans. Les jours actuels ne sont pas des exceptions, cette lutte de l’Occident contre la Russie ne cessera jamais.

Viatcheslav Nikonov, historien proche du Kremlin

Le 18 mars 2014, dans son adresse à la Fédération de Russie après l’annexion de la Crimée, Vladimir Poutine y fait explicitement écho : « La politique d’endiguement de la Russie, qui a continué au XVIIIe, au XIXe et au XXe siècle, se poursuit aujourd’hui. On essaie toujours de nous repousser dans un coin. » Le 8 avril 2014, dans un entretien à la Pravda, un historien proche du Kremlin, Viatcheslav Nikonov, qui n’est autre que le petit-fils de Viatcheslav Molotov, ministre des affaires étrangères de Staline et signataire du Pacte germano-soviétique de 1939, renchérit : « Un combat dirigé contre la Russie est mené depuis mille ans. Les jours actuels ne sont pas des exceptions, cette lutte de l’Occident contre la Russie ne cessera jamais. »

Spectre né des décombres de l’URSS, dont il n’hésitait pas, le 25 avril 2005, à décrire la chute en 1991 comme « la plus grande catastrophe géopolitique du siècle », Vladimir Poutine offre une synthèse du tsarisme grand-russe et du stalinisme communiste. Rien d’illogique à cela quand l’on sait combien, en faisant table rase meurtrière des idéaux internationalistes de la révolution de 1917, Joseph Staline réduisit le soviétisme à l’amour aveugle de la grande patrie russe, à une culture d’obéissance militaire ainsi qu’aux organes de répression et d’espionnage – le KGB, devenu FSB, où Poutine commença sa carrière – promus colonne vertébrale de l’État.

Loin de relever d’une spéculation hasardeuse, cette filiation est revendiquée par le président russe lui-même dans son discours du 21 février 2022 qui, annonçant l’accélération de son offensive contre l’Ukraine et l’Europe, a sidéré le monde entier. Se livrant à un négationnisme historique de l’existence même de l’Ukraine qui serait une « invention » des bolcheviques, il y revisite le moment fondateur du schisme entre léninisme et stalinisme, dont son opposition de gauche, le trotskisme, entretiendra ensuite le souvenir : la question des nationalités.

Pour Poutine, la faute indélébile de Lénine – « bien pire qu’une erreur [...] du point de vue du destin historique de la Russie et de ses peuples » – est d’avoir voulu « satisfaire sans compter les ambitions nationalistes sans cesse croissantes aux confins de l’ancien empire » tsariste. Refusant de mettre à égalité un impérialisme oppresseur, de conquête et de domination coloniales, et les nationalismes qui se révoltent pour s’en émanciper, Lénine défendait en effet le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes quand Staline s’employait à subordonner à la domination russe les petites nations de l’empire tsariste déchu.

Tout comme la question coloniale travaille encore le présent de nos sociétés – leurs diversités, discriminations et racismes, etc. –, cette question des nationalités est au cœur de la persistance du passé stalinien dans l’idéologie poutinienne. Seul ouvrage théorique de Staline, écrit en 1913 sous le contrôle de Lénine, Le marxisme et la question nationale lui offrira le poste de commissaire aux nationalités du début de la révolution russe jusqu’en 1923. Il s’y distingue par un chauvinisme grand-russe, s’opposant à l’autodétermination au point de juger contre-révolutionnaires les demandes de sécession, notamment de l’Ukraine – déjà.

Le travestissement de l’agression en victimisation par la propagande poutinienne

Exactement un siècle plus tard – l’URSS est créée en 1922 –, Poutine se pose donc en héritier politique de Staline. Quand en août 1922 est ébauché le premier projet définissant les relations entre les futures Républiques soviétiques et la Russie, Staline ne veut leur accorder qu’une vague autonomie au sein d’une fédération entièrement subordonnée à la Russie. Lénine s’y oppose farouchement à tel point qu’outre sa prise de conscience tardive que « Staline, en devenant secrétaire général, a concentré dans ses mains un pouvoir illimité », cette question sera son dernier combat avant que la maladie ne le terrasse.

Dans son fameux « Testament », écrit en décembre 1922 et longtemps tenu secret par le pouvoir soviétique, Lénine dénonce la « campagne véritablement nationaliste grand-russe » de Staline, qu’il qualifie en des termes peu amènes de « Géorgien qui accuse dédaigneusement les autres de “social-nationalisme” alors qu’il est lui-même non seulement un véritable et authentique “social-nationaliste”, mais un grossier argousin grand-russe ».

À l’inverse, l’actuel occupant du Kremlin, dans son discours du 21 février, donne acte à Staline d’avoir « pleinement réalisé non pas les idées de Lénine, mais ses propres idées sur l’État », c’est-à-dire « un État strictement centralisé et totalement unitaire ». Il lui fait seulement grief de n’avoir pas « révisé formellement les principes léninistes proclamés lors de la naissance de l’URSS », autrement dit de n’avoir pas mis en cause sur le papier le droit des républiques à s’autodéterminer et à se séparer. Autant, assène-t-il, de « fantaisies odieuses et utopiques inspirées par la révolution, absolument destructrices pour tout État normal ».

Plutôt qu’un signe de déraison, les divagations historiques de Vladimir Poutine afin de justifier sa guerre d’agression indiquent la cohérence et la dangerosité de son projet. Ce passé mort qui saisit le vif du présent est au ressort des idéologies du ressentiment qui font les nations dangereuses. Leur refrain obsessionnel est l’humiliation subie et la grandeur perdue, nourrissant la conviction qu’on ne retrouvera la seconde qu’en vengeant la première.

Évoquant la fin de l’Union soviétique dans son discours du 24 février qui accompagnait le déclenchement de l’invasion de l’Ukraine, Poutine assène qu’il en a tiré la certitude que « la paralysie du pouvoir et de la volonté est le premier pas vers une dégradation totale et une disparition complète ».

S’ensuit une diatribe contre les États-Unis et leurs alliés européens, cet « Occident collectif » dit-il : « Ils ont essayé de nous enfoncer, de nous achever et de nous détruire pour de bon. » De « détruire, insiste-t-il, nos valeurs traditionnelles et nous imposer leurs pseudo-valeurs », lesquelles mènent « à la dégradation et à la dégénérescence car elles sont contraires à la nature humaine elle-même ».

Ce travestissement de l’agression en victimisation est le piège tendu par la propagande poutinienne qui y dissimule sa volonté de puissance en nécessité défensive. La supposée menace militaire de l’OTAN est brandie pour étouffer l’aspiration démocratique des peuples d’Europe centrale et orientale.

Il va sans dire que l’accumulation, ces trois dernières décennies, par les États-Unis et leurs alliés, d’occasions manquées, d’aveuglements persistants et d’erreurs tragiques, donne sa consistance à cette rhétorique au point qu’elle rencontre, fort logiquement, un écho favorable parmi les peuples qui en ont subi les conséquences et payé le prix – y compris de la domination de notre propre impérialisme, en « Françafrique ».

Toutes ces fautes, voire ces crimes, de l’Occident ne sauraient excuser l’agression russe. Elles ont certes favorisé l’avènement de cet impérialisme russe. Mais elles n’en sont pas la cause

Oui, l’Occident, en tant que réalité politique, s’est enivré de sa victoire par défaut après l’effondrement de l’URSS sur elle-même en 1991. Pactisant avec la nouvelle classe dirigeante qui s’enrichissait en pillant les dépouilles soviétiques, il s’est comporté en puissance arrogante et dominatrice, portée par sa croyance en une fin de l’Histoire dont le capitalisme, libéré de toute entrave et menace, serait le terme.

Oui, à partir de 2001 et du 11-Septembre new-yorkais, l’Occident s’est lancé durant la décennie suivante, de l’Afghanistan à l’Irak, dans une guerre contre le terrorisme aussi mensongère que désastreuse, violant le droit international, piétinant la souveraineté des nations, multipliant les atteintes aux droits humains, tolérant la torture, les détentions illégales et les crimes de guerre. Le tout en acceptant la persistance de la violation, voire de la négation, des droits du peuple palestinien à un État souverain.

Oui, quand en 2011 ont surgi les révolutions démocratiques arabes, au lieu d’en être solidaire, l’Occident s’est inquiété de la persistance de sa domination au point de pactiser encore plus avec l’ordre ancien des monarchies absolutistes et des dictatures nationalistes. La France de Nicolas Sarkozy y a même ajouté, avec l’intervention en Libye à laquelle la Russie et la Chine ne s’étaient pas opposées, le mensonge d’une guerre aux motifs inavoués car inavouables, dissimulant ses propres corruptions.

Oui, depuis le début de la crise ukrainienne en 2014, l’Europe fut pusillanime, dans un mélange d’inconscience et d’hésitation. Tandis qu’elle ne rechignait guère à faire affaire – et des affaires – avec l’oligarchie poutinienne, jusqu’à tolérer la vénalité pro-russe de certains de ses anciens dirigeants, elle se reposait sur l’alliance atlantique sous domination américaine au lieu de s’affirmer comme puissance autonome, y compris en matière de défense. Et, dans le même temps, elle se détournait du monde, se barricadant en forteresse sécuritaire et identitaire.

L’Europe qui redécouvre la guerre sur son continent, avec son cortège de réfugiés, de désastres et de misères, est la même qui, le plus souvent, notamment en France, a fermé ses portes aux humanités blessées qui venaient à elle, se refusant à réinventer une relation d’interdépendance et de solidarité avec les peuples méditerranéens et africains.

En témoigne, ces derniers jours, le racisme banalisé et toléré qu’a donné à voir la mobilisation, nécessaire, pour accueillir les Ukrainiens fuyant les combats : elle fut accompagnée de discours sur le fait qu’ils nous ressembleraient (en somme qu’ils sont blancs) et qu’il s’agirait d’une émigration « de qualité » (à l’inverse des migrations venues d’ailleurs) (lire le parti pris d’Ellen Salvi). Pendant ce temps-là, les non-Européens, Africains notamment, qui faisaient de même aux frontières de l’Ukraine étaient refoulés sans ménagement (lire notre reportage à la frontière avec la Pologne).

Cependant toutes ces fautes, voire ces crimes, de l’Occident ne sauraient excuser, encore moins expliquer, l’agression russe. Elles ont certes favorisé l’avènement de cet impérialisme russe agressif, conquérant et réactionnaire, qu’incarne Vladimir Poutine. Mais elles n’en sont pas la cause, tant cette « Voie russe » qu’il veut imposer à la face du monde a sa logique propre.

L’invasion de l’Ukraine a obligé à prendre conscience, fût-ce tardivement, d’une brutale nouveauté qu’il nous faut regarder en face plutôt que de la ramener à des schémas anciens, automatismes de pensée ou réflexes « campistes ». Celles et ceux qui n’ont aucune sympathie pour les ravages d’un capitalisme économiquement prédateur, écologiquement dévastateur et géopolitiquement dominateur, ne sauraient les brandir en absolution de l’agression russe ou en motif d’abstention face au devoir de solidarité avec le peuple ukrainien.

Déjà, lors des guerres yougoslaves (1991-2001), premier moment du retour du fracas des armes en Europe, il avait fallu affronter cette nouveauté d’États et d’armées issus de l’effondrement du socialisme réel qui épousaient une idéologie meurtrière, nationaliste et raciste, au point de commettre des crimes contre l’humanité dont furent victimes les musulmans de l’ex-Yougoslavie.

Le dilemme fut alors de ne rien faire et de s’en laver les mains, ce qui était impensable aussi bien moralement que politiquement surtout après le crime génocidaire de Srebrenica en Bosnie, ou bien d’agir, quitte à accepter que la riposte se fasse dans un cadre discutable et critiquable – en l’occurrence, pour le Kosovo, celui de l’OTAN hors d’un mandat de l’ONU (j’y ai consacré un essai en 1999, L’Épreuve chez Stock).

L’appel des gauches ukrainiennes, russes et polonaises

Il est pourtant facile de sortir de ce faux dilemme : il suffit d’écouter les premiers concernés, notamment les voix ukrainiennes, russes ou polonaises qui partagent les engagements socialistes et anti-impérialistes des gauches radicales européennes. Pour elles, comme lors de l’intervention russe en Syrie (lire ici une tribune de Farouk Mardam Bey sur Mediapart), il n’y a pas débat, sauf à devenir complice d’une nouvelle domination oppressive et criminelle.

Il en va ainsi du Mouvement social, nouvelle organisation politique en Ukraine qui regroupe des syndicalistes et des militant·es issu·es de diverses anciennes organisations de gauche. Dénonçant « la renaissance de l’impérialisme russe », elle a lancé « un appel à la gauche internationale pour qu’elle condamne les politiques impérialistes du Kremlin et fasse preuve de solidarité envers celles et ceux qui ont souffert d’une guerre qui dure depuis près de huit ans ».

« Malheureusement, développe-t-elle, le déclin de l’impérialisme américain ne s’est pas accompagné de la montée d’un ordre mondial plus démocratique, mais de la montée d’autres impérialismes, de mouvements fondamentalistes et nationalistes. Pour cette raison, la gauche internationaliste, qui n’a l’habitude de combattre que l’impérialisme occidental, devrait repenser sa stratégie. […] Tout comme l’empire russe était le gendarme de l’Europe au XIXe siècle, le régime de Poutine est désormais le garant de l’absence de changement social et politique dans l’espace post-soviétique. »

Dans une interview accordée à Dnevnik, un quotidien slovène, l’historien russe Ilya Boudraitskis, qui vit à Moscou et reste une des voix critiques de gauche du régime poutinien, ne dit pas autre chose : « La gauche européenne a perdu tout intérêt pour l’internationalisme. Ils voient le monde comme un conflit entre l’impérialisme américain et ceux qui s’y opposent. […] Parmi eux, de façon surprenante, on trouve de la sympathie pour Poutine, parce qu’il résiste à la domination politique des États-Unis. Il me semble qu’à la lumière du conflit en Ukraine, il est urgent de renouveler l’approche internationaliste de la gauche européenne. »

    À la gauche occidentale : vous n’êtes pas obligé d’aimer l’OTAN, mais la Russie n’est pas la partie la plus faible et la plus menacée

Razem (Ensemble), parti de gauche polonais

« Ce serait très pratique pour nous », ajoute non sans humour Ilya Boudraitskis alors même qu’il lance un véritable cri d’alarme : « Nous sommes dans une situation pire que durant la guerre froide. » Pourquoi ? Parce que « l’éthique de responsabilité » a déserté les relations internationales, dans les deux camps, explique-t-il. Et parce que la Russie poutinienne, à la différence de l’Union soviétique pendant la guerre froide, « ne peut prétendre offrir une alternative idéologique, politique, sociale ou économique à l’ordre américain ».

Enfin, venue de Pologne, voici cette autre adresse « à la gauche occidentale : vous n’êtes pas obligé d’aimer l’OTAN, mais la Russie n’est pas la partie la plus faible et la plus menacée ». Elle émane du parti de gauche Razem, qui signifie « ensemble » et dont l’orientation le rapproche du Podemos espagnol ou de certaines composantes de La France insoumise.

« Depuis des décennies, écrivent quatre de ses dirigeants, la Russie essaie de se présenter comme une victime entourée de forces hostiles qui menacent sa sécurité. Les faits contredisent cela. C’est la Russie, avec une armée puissante, un puissant arsenal d’ogives nucléaires et des ambitions impériales, qui tente d’imposer sa volonté à ses pays voisins – et c’est à cela que la gauche doit s’opposer. »

Bref, face à ce nouvel impérialisme russe, il n’y a pas à barguigner. Toute posture d’équidistance, renvoyant dos à dos des adversaires qui seraient tous deux menaçants, revient à en sous-estimer la nouveauté et la dangerosité. Dès lors, la réponse ne saurait être le retrait sur un Aventin national, dans une illusoire position d’équilibre au prétexte d’un non-alignement. Face à un péril de cette ampleur, il n’est d’autre riposte que dans l’inter-nations, cet internationalisme dont le délaissement par les gauches européennes a pavé la voie du retour des nationalismes identitaires et xénophobes. Et, par voie de conséquence, d’un nouvel impérialisme conquérant et dominateur.

De plus, sa genèse précédemment rappelée souligne combien toute ambiguïté envers le régime poutinien revient à passer par pertes et profits un enjeu décisif du point de vue de l’émancipation, de ses luttes et de ses revendications : la question démocratique. Comme en témoignent ses soutiens d’extrême droite, la tolérance envers l’actuel pouvoir russe est l’indice d’une faible exigence en matière de libertés, et c’est peu dire : en vrai, d’une fascination pour les pouvoirs autoritaires.

Bataillant en 1941, au début de la Seconde Guerre mondiale, contre les intellectuels de gauche qui renâclaient à s’aligner derrière leur gouvernement dans le combat contre le nazisme, George Orwell leur concédait volontiers toutes les tares du régime britannique, qui était encore un empire. « Après tout, si les Allemands sont cruels avec les Polonais, notre propre comportement en Inde n’est pas tellement meilleur », écrivait-il par exemple. Mais c’était pour mieux asséner, comme une tranquille évidence, que si un crime reste un crime, qu’il ait été commis par une démocratie ou par une dictature, il n’y a pas pour autant d’équivalence entre les deux régimes, l’un permettant de le contester quand l’autre l’interdit : « Dans un pays comme le nôtre, nous n’avons pas peur de nous lever pour dire ce que nous pensons. »

Pour que le peuple ukrainien aujourd’hui, le peuple russe demain, les autres peuples d’Europe centrale et orientale, puissent encore se lever pour dire ce qu’ils pensent et choisir librement leur destin, il n’est d’autre urgence que de soutenir, défendre et aider, y compris militairement, celles et ceux qui résistent à l’agression de ce nouvel impérialisme russe.

Edwy Plenel

 

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17 août 2021 2 17 /08 /août /2021 11:02

J’ai donc pu lire votre livre, je pensais que cela m’aurait pris plus de temps, mais le livre est bref. Vous semblez probe dans votre propos, ce qui m’a incité à vous donner un retour, en vue d’un éventuel échange.

Avant toute chose, je voulais un peu me situer, pour que vous sachiez à qui vous avez affaire. J’ai plutôt une formation de philosophe à l’origine, mais j’ai évolué bien plus vers les sciences sociales en fin de compte, et maintenant, vers les sciences naturelles également.

Votre propos me parait plutôt équilibré en fin de compte, vous envisagez différentes positions concernant la violence, je pense en particulier aux deux thèses opposées concernant la violence et la politique au début de votre livre. Votre propos final sur l’idée que la violence semble être de moins en moins payante politiquement me parait convaincant, en particulier lorsque vous l’appuyez empiriquement par l’ouvrage de science politique des deux chercheuses américaines. Quand j’ai un jour dit que « la violence paye », je pensais en fait à des situations bloquées, en particulier d’un point de vue institutionnel, mais évidemment, l’idéal serait de faire avancer des causes de manière non-violente. Pour cela, nous ne sommes pas tant en désaccord ; à ce sujet, vous dites bien dans votre livre que la violence peut être une solution de dernier recours, ce que j’ai tendance à également penser.

Cela étant, j’aurais à présent plusieurs remarques à faire. En premier lieu, je ne suis pas sûr que les positions de Pinker soient appréciées de manière exacte. Je me base plutôt sur son livre « Le Triomphe des Lumières » (Pinker 2018), plutôt que sur celui que vous mobilisez dans votre livre, et peut-être que notre divergence est due à cela : Pinker lorsqu’il explique que la violence a diminué drastiquement depuis fort longtemps, ne nie nullement qu’il reste bien des manifestations de la violence dans nos sociétés, ou bien des problèmes auxquels nous devons faire face à l’heure actuelle, bien au contraire. De plus, assez paradoxalement, en affirmant qu’il existe de multiples formes de violence qui perdurent, ce qui infirmerait sa thèse, vous confirmez plutôt sa thèse et surement celles d’Elias au passage : si nous sommes plus sensibles à la violence de manière générale, c’est parce que la violence a objectivement baissé (il y aurait pas mal d’exemples à ce sujet).

Deuxièmement, vous critiquez l’idée selon laquelle la violence serait un concept empirique et serait plutôt un concept phénoménologique impliquant une subjectivité blessée, pour remettre en cause l’approche « positiviste » de Pinker. Pourquoi ces deux approches seraient nécessairement incompatibles ? Il me semble possible d’admettre que bien des manifestations de la violence peuvent être appréhendées empiriquement, afin de les objectiver, tout en ne niant nullement le fait qu’il puisse y avoir une dimension phénoménologique à ces violences. Il me semble même que l’approche qui vise à objectiver les violences, empiriquement, soit indispensable pour éviter la trop grande extension du concept de violence, potentiellement infinie, s’il est envisagé phénoménologiquement ; comme vous le dites bien, cette approche n’est pas sans limite non plus de ce point de vue.

Cela étant, je pense que vous avez raison bien entendu de mettre en lumière diverses formes de violence existant à notre époque, en lien notamment avec le néolibéralisme, formes de violence peut-être plus discrètes et moins visibles.

Troisièmement, vous émettez l’hypothèse selon laquelle « ce n’est pas la nature qui nous rend si féroces » mais plutôt, ce serait l’ubris qui sous-tendrait la violence, si je ne me trompe pas. C’est sans doute une prise de position qui comporte bien des limites, et je pense savoir pourquoi. Vous mobilisez régulièrement la psychanalyse dans votre argumentation, mais j’ai noté qu’une autre tradition de pensée, qui je pense éclairerait bien mieux notre objet, est omise dans votre argumentation : la tradition de pensée darwinienne, et évolutionnaire plus généralement (qui soit dit en passant fait l’objet de malentendus récurrents). Cette tradition de pensée est quasiment totalement absente en France, mais est bien plus vivante dans le monde anglo-saxon et permet de rendre compte de la violence de façon scientifique.

Ici, je préfère définir la violence d’une façon différente d’Arendt, définition normative qui a bien des égards passe à coté de bien des phénomènes. La violence, pourrait être définie d’une manière plus neutre je pense, en se basant sur la définition donnée par l’OMS : « l’utilisation intentionnelle de la force physique, de menaces à l’encontre des autres ou de soi-même, contre un groupe ou une communauté, qui entraîne ou risque fortement d’entraîner un traumatisme, des dommages psychologiques, des problèmes de développement ou un décès. » 

Pour en revenir à une approche plus scientifique de la violence, nourrie par les sciences de l’évolution, l’agressivité, et donc la violence sont inscrites biologiquement en l’homme, à l’état potentiel (bien évidemment je ne parle nullement ici de déterminisme génétique ou biologique de la violence) et ce sont des facteurs environnementaux qui peuvent conduire à des épisodes de violence effectifs entre les hommes (Tang 2015) ; sont en jeu, en particulier, la compétition pour des ressources, telles que le territoire, la nourriture, les partenaires sexuels, ceci pouvant être étayé par des travaux d’anthropologie et de science politique (Earle, Johnson 2000 ; Tang 2015). Afin de se procurer de telles ressources, la violence a pu être un moyen utile et ceci peut expliquer sa présence récurrente dans l’histoire évolutive de l’homme (Sastre 2015). Pinker n’est pas le seul à avoir défendu l’idée que la violence a drastiquement diminué au cours de l’histoire, vous pouvez aussi trouver des thèses allant dans ce sens, dans une perspective qui est plutôt celle de la science politique et des relations internationales. Dans, The Social Evolution of International Politics Tang semble assez convaincant à ce sujet : les relations internationales ont profondément évolué depuis les débuts de l’humanité, avec pour la majeure partie de l’histoire un monde violent, marqué bien plus par des guerres entre communautés politiques (monde du réalisme offensif), et ceci dans une perspective de survie, en s’accaparant les ressources nécessaires à cette fin. Une dynamique évolutionnaire endogène explique progressivement le passage à un monde ou faire la guerre devient de moins en moins « payant », à partir du traité de Westphalie de 1648, et pour finir, avec un monde post-1945 quant à lui bien plus marqué par des règles et des institutions qui encadrent les actions des Etats. Tang a recours a énormément de données empiriques, pour appuyer sa thèse, qui parait assez convaincante.

L’intérêt des travaux évolutionnaires, qui comportent une littérature considérable avec une foule de données empiriques est aussi de montrer que le conflit a une primauté ontologique chez les hommes (et dans la nature), en raison de la compétition pour les ressources que j’ai évoquée précédemment (Tang 2020). Bien entendu, les institutions peuvent jouer un rôle essentiel qui canalise la violence, la modère, et donc la violence n’a rien d’inévitable, mais elle est semble-t-il toujours présente à l’état potentiel en l’homme, et ceci en raison des dynamiques évolutives évoquées précédemment. Ainsi, comprendre la violence, d’un point de vue évolutif nous permettrait je pense d’adopter un point de vue d’abord et avant tout descriptif, moins normatif.

Au-delà de cette compréhension par le prisme de l’évolution, comprendre la violence par la sociologie ou la science politique permettrait je pense d’éviter de tomber dans certains travers, que sont l’intellectualisme, et/ou l’ethnocentrisme de classe. Voter pour l’extrême-droite, ou encore les violences « gratuites » dans certaines zones, que vous évoquez, sont des pratiques sur lesquelles il ne faut pas plaquer un sens extérieur (tel que l’ « absence de pensée »), ceci conduisant souvent à se méprendre sur le sens véritable des pratiques en question. Ici la sociologie compréhensive de Max Weber se révèle indispensable pour saisir le sens subjectif donné aux pratiques en question, de la part des individus concernés. Le sens que vous pouvez donner à de telles pratiques est sans doute très différent du sens donné par ces personnes à leurs pratiques. Par exemple, l’accent mis sur des pratiques et actions « viriles » dans les banlieues par certains individus, a pu être analysé comme révélateur de certaines dispositions mettant l’accent sur la force physique, ceci étant ce qui reste à certains individus pour « s’affirmer », et témoignant a contrario de l’absence de « capital culturel » (Mauger 2006). Dans ce cas-là, le recours à la violence peut donc faire sens pour les individus en question.

 

Pour finir, concernant la période actuelle, vous semblez prendre parti pour le respect des institutions, et la nécessité de ne pas recourir à la violence. Je peux concevoir un tel point de vue, lorsque les institutions sont saines, et au service de l’intérêt collectif au sens noble du terme, mais est-ce vraiment le cas à l’heure actuelle en France (et dans bon nombre de pays occidentaux) ? On peut en douter, lorsque les institutions sont sourdes à des revendications diverses et variées, en particulier lors de mouvements sociaux, la violence peut rapidement surgir, sans parler du fait qu’une lecture des institutions inspirée de Marx de Bourdieu ou autres pensées critiques, n’est pas sans fondement à l’heure actuelle, loin de là, à savoir des institutions qui d’abord et avant tout entretiennent une domination de classe (il y aurait une foule de travaux en sciences sociales, ou en économie à citer pour étayer ce point de vue)

Au sujet de la surdité institutionnelle, pour ce qui est du maintien de l’ordre brutal lors du mouvement des Gilets Jaunes et des mouvements sociaux plus généralement, des travaux de sociologie de la police ont défendu cette idée : suite au « traumatisme » de 1995 pour les gouvernants qui ont du reculer face à la rue, les gouvernants suivants finissent par adopter des positions inflexibles vis-à-vis des mouvements sociaux, qui sont une autre expression de la démocratie, qui ne se réduit nullement au jeu électoral. Ici la surdité institutionnelle est telle que la violence peut aisément s’expliquer, comme pis-aller (Jobard, Fillieule 2020).

L’époque est celle d’un néolibéralisme autoritaire, ou des réformes pro-business, pro-marché, avant tout au service des classes possédantes (Duménil, Lévy 2004) sont mises en place (alors que les politiques néolibérales sont largement réfutées par bien des travaux en économie) et ceci de façon autoritaire si des oppositions se manifestent (à ce sujet, le mouvement des Gilets Jaunes est très révélateur) (Biebricher 2019 ; Chamayou 2018 ; Dardot Laval 2009).

Dans de telles conditions, que peut-on attendre des institutions et des stratégies non-violentes ?

De manière générale, j’aurais tendance à me démarquer de votre traitement de la violence dans la mesure où je pense qu’une approche moins normative (même si vous mobilisez certains travaux de sciences sociales), et plus en phase avec les sciences humaines et sociales, donc plus descriptive, serait plus à même de cerner la violence, et ce de façon scientifique. Par la suite, des prises de positions plus normatives pourraient être envisagées, avec peut-être plus de pertinence.

Alexandre T. 

 

Bibliographie :

 

T. Biebricher. The Political Theory of Neoliberalism. 2019

 

G. Chamayou. La société ingouvernable. 2018

 

P. Dardot, C.Laval. La nouvelle raison du monde. 2009

 

G.Duménil, D.Lévy. Capital Resurgent. 2004

 

F.Jobard, O. Fillieule. Politiques du désordre. 2020

 

A. Johnson, T.Earle. The Evolution of Human Societies. 2000

 

G. Mauger. L'émeute de novembre 2005 : Une révolte protopolitique. 2006

 

S. Pinker. Le Triomphe des Lumières. 2018.

 

S.Tang. The Social Evolution of International Politics. 2015

 

S. Tang. On Social Evolution. 2020

 

P. Sastre. La domination masculine n’existe pas. 2015

 

M. Weber. Economie et Société. [1922]. 2003

La violence (une critique de mon livre)
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16 juillet 2021 5 16 /07 /juillet /2021 11:12

Jean-Louis Comoli  Après nous le déluge A0C, le 16 juillet 2021

 

 

Après ? Mais d’abord avec, avec nous, en notre présence et sous notre action et selon nos responsabilités, les déluges commencent de couvrir la surface du globe – il faut entendre par-là tout ce qui brûle les terres et tout ce que vomissent les mers, tout ce que le dégel généralisé va libérer de miasmes nouveaux à force d’être anciens. Il n’est pas dans mon propos de redire ici, pour la millième fois, ce que se sont échinés à dénoncer tous les systèmes d’alerte météo et géologique, je voudrais simplement souligner qu’au temps des images ces débordements sont filmés, jusque par les téléphones portables des voisins, et que les images en sont diffusées désormais chaque soir et même toute la journée sur les bulletins et les chaînes d’information. Ça circule. Qui peut encore dire sous nos latitudes qu’il « ne savait pas » ?

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À ce point répété, le spectacle – car il s’agit d’un spectacle, nouveau, inédit, inouï, et fort spectaculaire – serait devenu aussi banal que les images sur le vif des villes inondées, des routes fracassées, des marques insolentes laissées par les tempêtes, s’il ne gagnait chaque mois en ampleur et en étendue. La Sibérie chauffe, le Nord-Ouest du Canada est en flammes, et depuis des années la Californie brûle. La multiplication obligée de ces images de désastres sur les petits écrans du monde entier semble ne déclencher aucun phénomène de saturation : Encore ! Encore des tsunamis, des incendies de forêts, des cours d’eau asséchés, encore, encore ! Une sidération plutôt qu’une saturation. La grande peur mais en même temps la sourde joie de voir la révolte des éléments faire vaciller toutes les puissances plus sûrement que ne purent le faire grèves et manifestations.

La médiation des images du monde par les écrans, cela a été dit et redit depuis Guy Debord, nous laisse face à notre inaction forcée, à nos impuissances. Les acteurs, sauveteurs et victimes, sont sur l’écran ; les spectateurs, dans la salle-à-manger. Il y a des pompiers, des Canadairs, il y a, il y a… il y a d’autres nous-mêmes pour s’en occuper. À ceci près qu’eux non plus ne peuvent pas grand-chose et que leur relative mais patente inefficacité ne peut que renvoyer à la nôtre. Les images du désastre jouent à contre-pied : elles manifestent la preuve visible que la catastrophe est en cours, mais elles en confirment la toute-puissance et notre toute-faiblesse. L’effarant spectacle des incendies multipliés par eux-mêmes coupe le souffle et satisfait aussi notre appétit d’images inimaginables.

Pourtant, entre l’écran domestique et la famille qui le regarde, c’est comme si le contact avait été coupé. Sommes-nous dans le même monde que les écrans ? Bien que chez moi, l’écran est ailleurs. Il est écrit dans un coin du rectangle que ce que nous voyons est « en direct », mais ce « direct », parvenant jusqu’à nous instantanément, est pourtant déjà de l’indirect, puisque cadré. Les boules du billard s’entrechoquent, mais nous ne sommes pas sur le tapis : nous le voyons dans un cadre qui le met à part. À chaque chose, sa place. Ici, le repas ; là-bas, que ce soit dans l’Aude ou le Saskatchewan, l’enfer.

Sans quitter l’horizon de Debord, comment ne pas comprendre cette situation d’observateur-impliqué-sans-être-engagé – la télé n’est pas le terrain – comme une manifestation supplémentaire du grand-œuvre de séparation que le Capital a lancé dès ses premiers gestes et qu’il a accentué depuis (le taylorisme, le travail aux pièces, le management, le credo néolibéral…) et qui, toujours, revient à couper le travailleur (comme le citoyen) de ses propres ressources, de ses capacités de pensée logique, de son expérience, de son histoire, pour en faire un être jeté dans le flou démoli de nos sociétés – alors que nous sommes pour elles des problèmes plus que des solutions ? Ce principe de séparation affecte tous les registres de ce que nous pourrions avoir en commun. La liste en est longue, peut-être interminable, ouverte sûrement à d’autres entrées.

Les ouvriers ont été expatriés, remplacés par des travailleurs venus d’ailleurs, des usines ont fermé, d’autres ont été transférées vers d’autres cieux, ont employé d’autres « personnels ». Nous voyons sur nos écrans se manifester, semaine après semaine, la disparition de l’histoire des luttes sociales. Séparé de son outil, de son lieu de travail, de la mémoire des batailles qu’il a pu mener, l’ouvrier a été peu à peu privé de sa propre histoire, donc, et de son expérience personnelle, devenue intransmissible. Une vie pour rien.

Rendre le monde inhabitable, invivable, ingouvernable et même incompréhensible, voici le brillant résultat auquel le Capital a fini par parvenir.

Le taylorisme, principe de découpage d’une tâche en une série de gestes séparés, fait que le travailleur ne peut plus percevoir ni ressentir la logique des enchaînements, et moins encore le but de l’opération. Comme dans le génial One Week de Buster Keaton (1920), la porte est posée avant les escaliers. La finalité d’un travail (construire une Ford T par exemple), sa pertinence, son utilité sociale, son but effectif, la succession des raccords qui le permettent, tout cela échappe, on le sait bien, à qui est rivé à son poste de travail sur la chaîne ; l’unité de ses actions lui échappe, il est constamment confronté à sa propre dislocation, à l’éclatement de ses repères.

Le sachant ou non, mais le voulant à coup sûr, il s’agit bien pour l’encadrement et la direction des industries d’égarer la main d’œuvre. L’ouvrier qui ne comprend plus rien devient une sorte de machine. Revoir pour le plaisir Les Temps modernes, de Chaplin (1936). Un monde en miettes. Seule la hantise du profit peut se satisfaire d’une pareille défaite de la mise en forme du monde et des relations entre vivants.

Rendre le monde inhabitable, invivable, ingouvernable et même incompréhensible, voici le brillant résultat auquel le Capital a fini par parvenir. Maintenant que c’est aux trois-quarts fait, que les plus déments milliardaires ajustent des fusées pour Mars, que le secours du numérique et de la numérisation de toute chose a démontré son incapacité à contrer des phénomènes aussi élémentaires que la fonte des glaciers et la submersion des icebergs — et ceci à une tout autre échelle que celle des big data — que reste-t-il à l’armada des spéculateurs et profiteurs de la croissance des inégalités ? Ouvertement dit, à maximiser les profits, c’est-à-dire à minimiser les vies. Basta.

Même constat pour tous les autres registres de la vie de chacun : que devient son travail ? Pourquoi habite-t-il ici et pas plus près de son usine ou de son bureau ? pourquoi ses voisins lui sont-ils encore inconnus ? Pourquoi ne comprend-il plus ce que ses enfants apprennent à l’école ? Et que fait-on du fermier accroché à sa ferme ? On le mène plus ou moins brutalement à la ruine, au départ, à la mort. Il se trouve, parenthèse, que le cinéma, encore lui, a témoigné de cette dissolution des liens, de l’abrasement des histoires collectives, de la déréliction des familles jetées sur les routes : Les Raisins de la colère, de John Ford (1940), suffit à en témoigner. Tout y est, et aussi la rage impuissante du fermier expulsé (Henry Fonda).

Séparer chaque vie de ce qui naît et grandit avec elle. Faire le vide autour de chaque vivant. Isoler, délier, défaire, décomposer, diviser, les mêmes opérations élémentaires qui sont celles de l’analyse, de la distinction, de la capacité de nommer et de différencier, sont, dans un étrange parallélisme, celles de la destruction des liens familiaux et sociaux, des habitudes et des compétences acquises. Comme disait l’autre : vous avez votre master d’anthropologie ou de lettres classiques, vous êtes au chômage, allez donc faire le garçon de café, il y a des besoins sur les trottoirs. Qui ne souhaite vivre selon une certaine logique des choix, selon quelques-uns, au moins, de ses goûts et préférences ? Qui rêve du destin d’une boule de loto bousculée dans une sphère translucide ? Mais non : l’orientation sera celle commandée par le marché, voilà tout.

Pendant que j’écris ces trois lignes, des mines sont creusées, des barrages édifiés, des conteneurs chargés sur de gros porteurs, des arbres abattus, des abeilles rendues absurdes, des déchets persistants dans leur radioactivité… Voilà qui fait de nous des êtres privés de liberté, des prisonniers au service des intérêts de quelques-uns des plus gros dominants. On exploite à tour de bras. Les femmes et les hommes, les forêts et les sols, les mers et les rivières. Écrivant à la fin de la dernière guerre mondiale, Hannah Arendt voyait juste : le modèle du camp de « concentration », et notamment du camp de toile comme en gère l’O.N.U. depuis la Naqba, ici et là, ce modèle est devenu général. La tente aura remplacé les quatre murs familiers. On n’en finit pas de sortir de chez soi, d’être expulsé, transféré, relogé, abrité. L’antique lien entre ce qui se nomme encore la demeure et celles et ceux qui l’occupent, souvent depuis plusieurs générations, ce lien est défait, dénoué, l’errance est devenue domiciliaire.

Rien, le constat est affreux, rien n’échappe à la frénésie cumulative des Prédateurs d’aujourd’hui. Et j’ai toujours beaucoup de mal à comprendre et à accepter que tant de mes contemporains ne cassent pas la baraque où – tout juste et non sans mal – ils survivent.

Où en sommes-nous ? La politique, partout dans le monde remplacée par la corruption, le clientélisme, le gangstérisme et la dictature, est devenue un épouvantail, un énigmatique souvenir du passé, une ruine muette. Le mot « démocratie » tourne encore dans nombre de bouches d’ordre, mais jamais, nulle part, nous n’en avons été aussi éloignés. Les dominants en brandissent encore le drapeau, mais il se voit de plus en plus que ce n’est que pour en dissimuler la lamentable dépouille. Voilà, pour moi, qui restaure la nécessité d’un gauchisme. La politique autrefois dite « traditionnelle » n’existe plus nulle part dans les faits. Elle est remplacée, globalement, par l’exercice de la force pure, sans contradiction ni contrôle, absolue et fière de l’être. D’une part.

Et d’autre part, la climatologie a pris les allures d’une opposition globale à une catastrophe globale. Nous voyons les médias dominants recourir plus souvent aux climatologues qu’aux politologues, lesquels, il est vrai, n’ont plus rien à dire de neuf. La nature se soulève jour après jour, ou bien s’affaisse. La « bonne » place de l’homme sur cette terre est maintenant gâchée. Que valent les hésitations d’un dictateur (je ne parle pas du P.C.C. mais de tous les autres) devant les variations d’un virus ? Les plans d’investissement et de relance frénétiquement promis par les agents du Capital néolibéral, que peuvent-ils devant la flambée des villages et villes au Canada, et même au Nord du Canada, région historiquement d’assez grand froid ? Les experts en perdent langue.

Le Tout-puissant numérique n’aura encore créé qu’un monde imaginaire passant pour vrai, mais inconsistant devant les déchaînements de la nature.

Cette fois, le slogan mao des années 50, qui valait ce qu’on voulait : « une étincelle peut mettre le feu à toute la plaine », est à prendre au premier degré. Que dire du climat qu’il ne dise lui-même, on ne peut plus clairement ? Nous sommes dans la plus stérile des réitérations. À force de tourner en boucle, les médias dominants perdent la tête. Voilà qu’on nous vend du Zemmour, il est vrai encore assez timidement, comme si « aller jusque-là » revenait à clouer le cercueil de la politique dite « traditionnelle », ce qui ne saurait se faire autrement que dans la plus grande discrétion. Nos chroniqueurs ont besoin de marionnettes pour animer le cirque. Zemmour à lui seul fait un peu dernière cartouche. Aussi longtemps que son raccord avec l’Action Française des années 30 n’est pas officialisé, il sera un interlude.

Au moins, il nous reste à reconnaître ce qui crève les yeux, qu’un lien puissant, énergique, radical, noue les soubresauts du néolibéralisme et le mouvement vers le Nord des Sahara du Sud. Cette bascule est en effet le nouveau terrain politique, qui s’est déplacé du social vers l’idéologique et de celui-ci vers les sciences atmosphériques et la virologie. Nous commençons à comprendre que la lutte indispensable et constante contre les effets puants du néolibéralisme ne se limite pas – tout en les incluant – à l’emploi, aux salaires, aux conditions de travail, à la fermeture d’usines, à la dignité des employés, à la rescousse aux femmes menacées de mort, bref, à tout ce qui nous occupe en manifestations, pétitions, protestations ; qu’elle s’est déplacée désormais du côté des forêts pillées, des terres spoliées, des mers polluées, des animaux hagards, des « réserves naturelles » qui fondent comme neige au soleil. Autrement dit, jusque chez nous.

La dimension commune à ces catastrophes en cours est de mettre l’accent sur nos impuissances. Il y a longtemps que l’humanité ne s’était sentie tant dépourvue. Le monde numérique est en mesure de simuler des tsunamis par des truquages réalistes, on en voit dans les films, dans les jeux vidéo, dans les publicités même, mais aucun calcul, aucune numérisation, aucun big data, aucune centrale nucléaire n’est à même de résister au réel d’une secousse tellurique ou d’un tsunami. Bien qu’il conforme sans cesse nos réalités, nos manières de vivre et de penser, le Tout-puissant numérique n’aura encore créé qu’un monde imaginaire passant pour vrai, mais inconsistant devant les déchaînements de la nature, qui sont précisément l’effet, entre autres, de la numérisation du monde. Les banques alors seront ensablées, les Bourses chauffées à blanc, les chargés d’affaires iront en boubou rejoindre les derniers agioteurs dans leurs piscines vidées au nom d’une discipline collective.

Déplacement du front des luttes, c’est ce qu’il faut bien admettre désormais. Nous ne sommes plus de part et d’autre d’une barricade, nous sommes la barricade bientôt emportée par la levée des eaux. Quel slogan lancer au ciel quand je vois un bout de glacier de la taille de la Principauté de Monaco s’abîmer dans les eaux glacées qui, autrefois, l’avaient formé ? La carte du monde exige quelques changements, elle aussi ! Il ne s’agit plus de « s’indigner » (c’est déjà fait) mais de se montrer dignes d’affronter ce présent qui se parle toujours au futur et nous menace. Le nommer « catastrophe » ne suffit pas. Le lexique lui aussi doit changer, a changé. Or, Marx l’avait bien annoncé, si les révolutions des siècles passés se vêtaient encore des symboles de la précédente, ce ne sera pas le cas cette fois. Rien dans notre histoire, sans remonter à la préhistoire, rien n’avait préfiguré l’inédit absolu qui se présente, qui nous met au présent.

Les bonnes vieilles questions sont à ranger dans les Muséums. Le « Que faire ? » de Lénine se pose toujours et s’est même aiguisé, mais la réponse a cinquante ans de retard. La politique des dites « grandes puissances » réduites à une grande impuissance prend des mesures qui, peut-être, auraient été efficaces il y a un demi-siècle. Non seulement la prise de conscience est tardive, paresseuse, cynique (continuer à exploiter ce qui disparaît), mais elle ne peut plus embrayer sur le Réel qui commence à s’imposer (pourquoi est-ce que je songe tout à coup aux Aventures d’Arthur Gordon Pym, d’Edgar Poe, et notamment à sa toute fin où se profile… la Mort ?).

La littérature a déjà testé les limites du monde habité. Elle en est revenue horrifiée. Nous y sommes. Redisons-le : « Le monde va changer de base ». Paroles prophétiques. Mais qu’en est-il de la suite ? « Nous ne sommes rien, soyons tout ! » : voilà qui risque d’être renversé en son contraire : nous nous croyions tout, nous ne sommes rien. Nous avons su, nous, gauchistes non-islamistes, que la volonté de puissance qui conduit à « tout » accaparer est du côté de l’insatiable appétit du Capital, prédateur aveugle, machine qui tourne toute seule, qui détruit sans savoir, sans comprendre, sans même considérer les ravages qu’elle fait.

Par nature, par besoin, parfois par ruse, le pouvoir ignore ses limites et terrifie ses opposants en leur faisant croire que, de limites, il n’en a pas. La force des faibles ne tient qu’à revenir à la charge, reposer les questions, interroger les réponses, pour qu’au bout de ces sommations les puissants soient contraints de fixer les limites de leur pouvoir, les frontières de leurs territoires, eux qui ne pensent qu’espaces vierges à conquérir. Rendre évident que l’ubris capitaliste est aveugle, sourde et balbutiante et qu’elle ne rêve que de rabaisser les beautés du monde à son niveau lamentable, oui ! Ce constat vient fort tard, mais peut-être pas trop tard.

D’ailleurs, si la maison brûle, le poste de télé sera le dernier meuble que nous tenterons de sauver. Parce que ce sera ici, et que nous n’aurons plus le temps de repousser le chaos ailleurs. Nous serons dans le réel du direct. Ici et maintenant.

Jean-Louis Comolli

RÉALISATEUR ET ÉCRIVAIN

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29 avril 2021 4 29 /04 /avril /2021 10:08
L’écologie devient menaçante, le pouvoir la caricature

 

 

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