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14 février 2007 3 14 /02 /février /2007 19:09
Voici un  très beau texte dont j'ai pris connaissance ce matin à l'occasion d'une conférence de Claude Birman sur le LIvre d'Esther : (cela rejoint les préoccupations de mes élèves puisque nous nous demandons en ce moment si "un acte raisonnable est pour autant moral") . Selon Lévinas, notre  morale européenne ne peut se fonder sur un socle exclusivement rationnel, autrement dit universaliste, c'est-à-dire grec. La notion de  "responsabilité pour le premier venu" ne nous vient pas des grecs, mais de la Bible:


A L'HEURE DES NATIONS     EDITION DE MINUIT 1998
LA BIBLE ET LES GRECS

 (Publié dans Cosmopolitiques, n° 4, février 1986).

"Qu'est-ce que-l'Europe ? C'est la Bible et les Grecs. La Bible - renversement ontologique? La persévérance originelle ,des réalités dans leur être -inertie des choses, l'enracinement des végétaux, la lutte des fauves, la guerre des hommes « propriétaires et intéressés » dont parle Bossuet - s'inverse dans l' homme annoncé à l'humanité en Israël. Le moi humain signifierait donc aussi, pour l'être voué à être, pour l'être n'ayant qu'à être, la possibilité d'interrompre  son  conatus essendi, la  possibilité pour lui de répondre d'autrui, qui pourtant « ne le regarde pas »
et qui ne lui est  rien. « Tu ne tueras point », C'est-à-dire « Tu aimeras ton prochain », étrange recommandation pour une existence appelée à tout prix à vivre.
La possibilité d'une responsabilité pour l'altérité de l'autre Comme,- pour l'étranger, sans domicile ni langue, pour la matérialité d'affamé et d'assoiffé, pour la nudité de mortel sans défense. Où est l'homme qui ne me viendrait pas dans cette misère essentielle, malgré la contenance qu'il se donne? Autrui ou séparé de moi, hors  de la communauté : visage de demandeur, visage qui déjà est demande, mais aussi visage d'irremplaçable et d'unique reconnu dans l'amour ; ou, dans cette unicité fragile extérieure à l'extension du concept, ordonné. Dans cette faibesse - commandement d'un Dieu ou autorité, et malgré tout ce qu'on dit, renonçant à la force de la contrainte. Et, dès lors, sans ce moi persévérant dans l'être, miséricorde et bouleversement de sa tautologie de pur « être en tant qu'être ». 
Dans Genèse 24, le serviteur d'Abraham  venu de loin à la reçherche d'une épouse pour le fils de son maître demande à Rebecca, future mère d'Israël, un peu d'eau à la cruche; mais
Rebecca abreuvera aussi les chameaux de la caravane « jusqu'à ce qu'ils aient bu tous », elle abreuvera les chameaux qui ne savent pas demander à boire. Selon les rabbins qui commentent ce propos, dès la venue de Rebecca à sa rencontre, les eaux dans les profondeurs montaient au-dessus de leur niveau naturel.
Miracle ou parabole? Les eaux qui, au matin du premier jour  de la Création - et avant même que la première lumière n'ait lui - les eaux, encore pur élément physique, encore appartenant à la désolation du tohu-vabohu initial, se sont enfin  élevées : au service de la miséricorde. Elles prirent sens. La Genèse 24 raconte aussi la reconnaissance du serviteur d'Abraham : il a remis à Rebecca « deux bracelets pour ses bras d'un poids de dix sicles d'or". Deux bracelets- pesant dix sicles, ou  les deux Tables de la loi ? Le Décalogue ? Les docteurs rabbiniques font le rapprochement. Le serviteur d'Abraham aurait  reconnu Sinaï. Préfiguration ou accomplissement de la Révélation dans cette responsabilité pour le premier venu -.fût-il, si j'ose dire, un peu chameau -, responsabilité débordant la mesure de la demande que le moi entendit dans le visage d'autrui.
Mais « premier venu » pour moi et pour l'autre serait aussi - le tiers qui nous rejoint ou qui toujours nous accompagnait. Le tiers est aussi mon autre, le tiers est aussi mon prochain. Qui  serait le premier à parler? Où est la priorité? IL faut une décision. La Bible demande justice et délibération ! Du sein de l'amour, du sein de la miséricorde. Il  faut et juger et conclure : il faut un savoir, il faut vérifier, science objective et système. Il faut juger, et Etat, et instances politiques. Il faut ramener les uniques de l'amour, extérieurs à tous genres, à la communauté et au monde. Il faut y entrer soi-même. Premières violences dans la miséricorde ! Il faut, par l'amour de l'unique, renoncer
à l'unique. II faut que l'humanité de l'Humain se replace dans  l'horizon de l'Universel. O messages bienvenus de la Grèce ! S'instruire chez les Grecs et apprendre leurs verbe et sagesse. Le grec, inévitable discours de l'Europe que la Bible elle-même recommande.
J'appelle grec, par-delà le vocabulaire et la grammaire et la sagesse qui l'avaient instauré en Hellade, la manière dont s'exprime ou s'efforce de s'exprimer, dans toutes les contrées de la terre, l'universalité de l'Occident, surmontant les particularismes locaux du pittoresque ou folklorique ou poétique ou religieux. Langage sans prévention, parler qui mord sur le réel, mais sans y laisser de traces et capable, pour dire la vérité, d'effacer les traces laissées, dédire, redire. Langage déjà métalangage, soucieux et capable de préserver le dit, des structures mêmes de sa langue qui se prétendraient catégories du sensé.
Langage qui entend traduire - et toujours à nouveau traduire -la  Bible elle-même et qui, dans la justice qu'il permet d'instaurer, ne saurait offusquer à jamais l'unicité d'autrui, ni la miséricorde qu'elle appelle - tout au coeur du sujet - ni la responsabilité pour autrui qui fait seulement desserrer les dents en réponse à la parole de Dieu dans le visage de l'autre homme.
Souvenir de la Bible dans la justice qu'elle porte. Ce qui, concrètement, signifie en Europe l'incessante exigence de justice de derrière la justice, exigence d'une justice toujours plus juste, plus fidèle à son impératif originel dans le visage d'autrui.
Et pourtant l'histoire moderne de l'Europe atteste la hantise du définitif ; dans l'opposition à l'ordre établi, hantise d'un ordre à établir sur des règles universelles, mais abstraites, c'est-à-dire politiques, et dans la sous-estimation et l'oubli de l'unicité de l'autre homme dont le droit est cependant origine du droit mais toujours une nouvelle vocation. L'histoire moderne de l'Europe est une permanente tentation d'un rationalisme idéologique et des expériences menées à travers la rigueur de la déduction, de  l'administration et de la violence. Une philosophie de l'histoire, une dialectique menant à la paix entre les hommes est-elle encore pensable après le Goulag et après Auschwitz ? Le témoignage d'un livre fondamental de notre temps tel que Vie et Destin de Vassili Grossman, où toutes les garanties de justice systématique restent sans caution et où l'humain est déshumanisé, retrouve seulement la bonté allant d'un homme à l'autre homme, la « petite bonté », ce que nous: avons appelé miséricorde, les Rahamim de la Bible. Bonté invincible, même sous Staline, même sous Hitler. Elle nE garantit aucun régime. Mais atteste, dans l'essence de notre Europe, la conscience nouvelle d'un étrange  ou très ancien mode d'une spiritualité ou d'une piété sans promesses, laquelle pour autant ne rendrait pas insensée la responsabilité humaine toujours ma responsabilité. Spiritualité à avenir inconnu.

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