Le trumpisme ou la jubilation du nihilisme
Laurence Devillairs, philosophe, auteur de La Splendeur du monde. Aller à la rencontre de la beauté (Stock, 2024)
Nouvellement élu président des Etats-Unis, Donald Trump compose son gouvernement. Mais, déjà, rien n’est comparable à ce que fut son mandat précédent, en 2017. Son élection marque le début de la fin. Fin d’un monde, sans doute, mais surtout d’une forme de dignité de la politique. Il n’est pas seulement question de l’Amérique et des Américains. Il s’agit d’un possible désormais advenu, et qui sera très vite admis : qu’on puisse gouverner sans doctrine et sans souci de la vérité, on le savait. Désormais, on sait aussi que l’on peut diriger sans programme et fasciner sans idéologie.
On aurait tort d’analyser le résultat de ces élections à l’aune de nos catégories habituelles : populisme, fascisme, droite ou extrême-droite, gauche, libéralisme… Le trumpisme ne se range sous aucun héritage, ne relève d’aucun parti : c’est un nouveau régime politique – si je l’osais, je dirais qu’il s’agit du plus important basculement de l’Occident de ces dernières années. Nous sommes entrés dans le XXIe siècle le 5 novembre dernier. Tout le monde a perdu, le monde lui-même a tout à y perdre : sa préservation, sa paix, et même sa beauté.
J’ai récemment écrit un ouvrage sur la splendeur du monde, où j’invitais à réapprendre à voir, à prêter attention aux beautés discrètes et insoupçonnées que recèle la terre, paysages et musées confondus. Je crois que rien ne peut davantage abîmer le monde et nos regards que le trumpisme. Non pas seulement en raison de ses prises de positions, mais parce que, bien plus fondamentalement, il s’oppose à ce que la philosophe Hannah Arendt appelle « l’amour du monde », ce souci d’un espace commun à respecter et à enrichir, par nos actes, nos paroles et nos pensées. Un espace où le meilleur de l’humain se joue.
Le trumpisme est une entreprise générale d’enlaidissement. Il ramène l’action politique à une pure affaire de pouvoir. Un pouvoir brut et brutal, sans finalité réelle. Trump n’incarne rien ; il est la simple manifestation d’un « c’est comme cela parce que je le veux ». Toutes ces phrases se résument à un « Je le veux ». L’unique programme qu’il formule est de « forer », toujours davantage forer. Le trumpisme, c’est la politique réduite à du performatif, mélange de déclaration de toute-puissance et de culte de la performance. On dit qu’il aurait pour ambition de réformer l’administration, l’économie, l’immigration. En réalité, ce qu’il veut, ce n’est rien d’autre que vouloir, en étant parfaitement délesté de tout ce qui pourrait constituer une norme ou une limite, de l’urgence climatique au fonctionnement démocratique, en passant par le droit des peuples, comme celui d’Ukraine, à disposer d’eux-mêmes.
Le trumpisme est un monstre, au sens philosophique du terme. Pour les Grecs anciens, un monstre n’est pas une créature identifiable, car il est impossible de l’assigner à une espèce : il participe de tous les genres sans appartenir à aucun en particulier. Il est en cela incomplet – mi-homme mi-cheval, mi-aigle mi-lion, par exemple – et inachevé, incapable de trouver une forme, des contours précis, une stabilité. Le trumpisme est une monstruosité car il n’est d’aucun parti ; sa doctrine est de n’en avoir aucune. Trump ne formule pas de discours, ce n’est plus nécessaire ; il se contente de répéter des slogans, comme « Make America great again ». Sur quoi repose cette grandeur et quels sont ses fondements, aucun besoin de le préciser : la politique n’est plus que spectacle permanent et incantation vague.
Les slogans n’ont pas à être articulés en raisonnement ni indexés au réel. Ce qui importe, c’est l’effet produit, le fantasme garanti. Notre époque qui a tant usé et abusé d’un discours sur les « valeurs », sans en préciser le contenu ni insister sur ce qu’elles commandent, se retrouve face au grand vide de cette pure affirmation de pouvoir, sans but ni principe. Le trumpisme signe le triomphe du nihilisme, où les valeurs n’ont plus de substance et n’intéressent plus personne. Nous, Européens, aux côtés de Joe Biden et de Kamala Harris, sommes responsables et coupables : nous avons laissé les mots se vider de sens, les principes déserter la politique.
Mais qu’on ne s’y trompe pas, ce nihilisme à la Trump n’est pas triste : c’est une jubilation, celle que le pouvoir éprouve lorsqu’il est totalement libéré de toute inquiétude morale. « Forer, toujours plus forer », « forer à tout-va » : le trumpisme n’obéit à aucune loi ; il est simple mouvement, marche en avant, sans plus aucun garde-fou. Platon, il y a bien longtemps, avait mis en garde : « il y a en chacun de nous une espèce de désirs terribles, sauvages, sans frein, qu’on trouve même dans le petit nombre de gens qui paraissent tout à fait réglés, et c’est ce que les rêves mettent en évidence ». Le trumpisme est l’autorisation donnée à ces désirs terribles, c’est un rêve de puissance devenue réalité. C’est la violence du pouvoir, sans frein, ni fard.
C’est le tyran que l’Antiquité qualifiait de monstre, mélange d’avidité et d’indifférence. Cicéron déclarait que son seul divertissement réside dans le « carnage ». L’analyse est-elle lointaine et exagérée ? Tout au contraire, c’est le monstre politique qui ne vit que dans l’outrance, laquelle n’est qu’une autre forme du vide. Ce que révèle le trumpisme, c’est que l’abus est inscrit dans tout pouvoir, comme le ver dans le fruit. Nous avons franchi une frontière ; nous ne sommes plus dans un affrontement droite-gauche, conservateurs contre démocrates. Nous ne sommes plus dans l’ère de la post-vérité, où le vrai indiffère, ni dans celle des fake news. Ces termes n’ont plus de sens car ces normes n’ont plus d’intérêt. Trump tire sa puissance de ce qu’il n’en reconnaît aucune : ni ordre supérieur, ni axe du bien, ni même religion.
C’est un chef de guerre, et la guerre qu’il mène est contre l’occident lui-même. Jamais encore nous n’avions vu l’avènement d’un pouvoir aussi dénué de toute décence. C’est chose faite. Je pense à la fable de La Fontaine, où lescompagnons d’Ulysse sont changés en animaux – lions, ours, éléphants – par l’effet d’une puissance maléfique. Tous refusent toutefois le contrepoison qui leur permettrait de retrouver forme humaine. « Suivre leur appétit, c’était leurs délices suprêmes », conclut La Fontaine. Être délivré du poids de son humanité libère : tout est alors permis. Forer, toujours plus forer, forer à tout-va. L’ère du trumpisme, ni démocratie ni fascisme, ne fait que commencer.
Laurence Devillairs (Le Point)