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24 novembre 2022 4 24 /11 /novembre /2022 19:26

LE SPECTACLE DE LA VIOLENCE ET DE LA MORT:UN DIVERTISSEMENT SANS CONSEQUENCES? (1999) 

 

DERIVES DES REPRESENTATIONS DE LA VIOLENCE DANS LES SYSTEMES D'IMAGES CONTEMPORAINS

Alternatives non violentes 

 

 

 

  Peut-on parler d'une responsabilité "morale" des industries de l'image dans l'extension de l'agressivité et de la criminalité juvéniles, en particulier aux Etat-Unis, aujourd'hui? Au mois d'Avril 1999, une série d'événements ont relancé un débat qui n'a plus rien d'académique puisqu'en deux ans, la violence à l'école a fait 76 morts aux Etat-Unis. La fusillade de Littleton, le 20 Avril  au Colorado, est la sixième du genre, après celle de Pearl (1 octobre 1997),  Paducah (1 décembre 97), Springfield (21 Mai 98) etc....Les auteurs du dernier carnage, Eric Harris (18 ans) et Dylan Klebold (17 ans) avaient minutieusement planifié leur tuerie (pendant un a n!) et en avaient choisi la date avec soin : "un beau jour pour mourir"! (la date anniversaire de la naissance d'Hitler). Eric Harris disposait d'un site web personnel  sur lequel il prônait la "suprématie blanche" et appelait à l'élimination de ses concitoyens. Un arsenal d'armes,  de bombes artisanales etc...  avait été stocké à leur domicile, accessible à tous. Sans inquiéter les parents pour autant. Comment est-ce possible?  Tout simplement parce qu'il existe des centaines de milliers de jeunes lycéens américains qui , comme ceux de Littleton, sont passionnés  de jeux électroniques ultra violents, de rock satanique (Marilyn Manson), qui nourrissent des fantasmes d'apocalypse et qui baignent dans une sous-culture néo-nazie. Vont-ils passer à l'acte pour autant? C'est peu probable: pas de quoi s'alarmer par conséquent.

 Les experts consultés font observer que cette "culture de l'agressivité" (alimentée par un certain cinéma, le Net , les jeux vidéos...) trouve dans ces manifestations virtuelles une sorte d'exutoire, au fond bénéfique: car l'enfant ou l'adolescent qui s'enferme dans un monde fictif est souvent un introverti, plus anxieux sans doute mais  finalement moins violent que d'autres.  D'un autre côté cependant, les récents carnages ont enflammé les imaginations et encouragé des imitateurs: le 30 Avril 1999, 5 émules de Eric Harris et Dylan Klebold ont été arrêtés à Wimberly (Texas) . Puis 4 autres au Michigan : ceux-ci préparaient un nouveau massacre dans une école, et espéraient faire beaucoup mieux qu'à Littleton (15 morts seulement). Comment, dans ces conditions, ne pas s'interroger sur l'impact des images de violence sur la santé mentale de certains adolescents? D'autant que de très nombreuses études ont établi, depuis un certain temps déjà, que l'extension des programmes violents dans les médias, surtout à la télévision, produisait des effets dévastateurs sur les jeunes, et ceci un peu partout dans le monde [1]. La plupart de ces études permettent cependant d'établir que les jeunes les plus violents restent encore ceux qui ne regardent pas la T.V., et que ceux qui la regardent le plus (6 ou 7 heures par jour!) sont moins agressifs que ceux qui la regardent "normalement" (en moyenne trois heures par jour selon l'enquête de l'Unesco portant sur 23 pays de tous les continents [2]).

 

Quand liquider l'adversaire ne suffit plus.

 

  La seconde série d'événements de ce printemps 99 concerne lea réactions de certaines familles qui se retournent aujourd'hui contre les producteurs d'images jugés co-responsables de certaines de ces tueries. Une plainte a été déposée par les parents des victimes de Michaël Carneal, un adolescent de 14 ans (aujourd'hui condamné à perpétuité) qui a abattu trois collégiens, le 1er décembre 1997,  à Paducah (Kentucky). La tuerie aurait été inspirée par le film Baskett-Ball Diaries (1995) qui comporte une séquence onirique au cours de laquelle le héros abat ses professeurs et ses condisciples. La plainte vise plusieurs studios et distributeurs de cinéma, ainsi que des sociétés de production de jeux électroniques, des sites Web et des fournisseurs de jeux pour Internet. Le jeune assassin avait en effet  acquis une formation au tir, par la pratique intense des jeux vidéos; il était également un "visiteur" assidu des sites pornographiques S.M. du Net. Parallèlement, aux Etats-Unis, le réalisateur Oliver Stone et la société Time/Warner sont attaqués en justice par la famille de Patsy Byers, une employée de station servie blessée à vie à la suite d'une fusillade (en1995) inspirée, semble-t-il, par le film Natural Born Killers . En France, enfin, une association catholique , Familles de France, a porté plainte le 2 Avril 99 contre un certain nombre de distributeurs et de producteurs après avoir constaté que des jeux vidéos de plus en plus "trash","gore" (autrement dit: immondes...) envahissaient les marchés spécialisés. Dans ces derniers  produits, toujours plus raffinés, la simple liquidation de l'adversaire (juif, femme ou simple piéton...) est loin de suffire .  Phantasmagoria, par exemple,  propose une dizaine de procédés pour torture les femmes: décapitation lente, écrasement de la tête, étouffement par ingestion de terre.. Dans Wild 9 , on est incité à  martyriser savamment  ses ennemis , à les noyer en douceur, mais aussi  à les empaler etc...

 

 

"L'humanité se prépare à survivre, s'il le faut, à la culture"

 

 Certains de ces charmants divertissements ne sont plus exactement des "jeux", puisqu'ils peuvent constituer une introduction et une préparation à des pratiques effectives: c'est ainsi que les "F.P.S."  ("First person shooter") , qui permettent de se familiariser avec une arme, jouent délibérément sur le double registre de la réalité et de la fiction. Ces  amusements donnent à ceux qui les pratiquent un sentiment de toute puissance, d'indestructibilité, suscitant une sorte d "'hyperconscience euphorique" qui peut se prolonger quelque temps après la séance. Quand vous sortez dans la rue, explique un spécialiste américain, Wagner James Au, "vous avez tendance à voir une mire sur le corps de tous les passants. En situation de stress, vous vous visualisez en train d'exploser les gens qui vous déplaisent, comme s'ils étaient des monstres sortis de Quake" [3]. Sans doute serait-il un peu précipité d'en conclure que ces jeux sont directement responsables de massacres comme celui de Littleton. Le "trash-fun" ("réjouissantes immondices"), tout en amplifiant les fantasmes hyper brutaux, introduit néanmoins le spectateur-acteur dans un monde parallèle au monde vécu, un  "reflet différé" du réel. Ils  pourraient constituer l'équivalent de ces  rituels d'initiation qui  permettent de supporter une douloureuse expulsion hors du monde de l'enfance [4]. Si toutes les értudes montrent bien  que l'agressivité des adolescents est exacerbée par le spectacle des jeux violents, elles ne permettent aucunement de conclure que ces jeux devraient être censurés ou supprimés, d'une manière ou d'une autre (même s'il est évidemment souhaitable d'en préserver, autant que possible, les esprits les plus fragiles). Il est clair, en outre, que les raisons de l'extension d'une contre-culture "gothique" , ou nihiliste, un peu partout dans le monde  ne peuvent être cherchées exclusivement dans le succès des phénomènes d' "entertainment" [6]. Le culte de la violence et de la mort, la fascination pour le  glauque et le  morbide, les fantasmes nihilistes, la confusion permanente entre le réel et le virtuel (jusqu'à l'oubli du sens même de cette distinction) se présentent en effet comme une tendence lourde du monde contemporain, en tout cas lorsqu'il est  vu sous l'angle de la société du spectacle. En 1934, Walter Benjamin appelait de ses voeux l'avènement d'une nouvelle forme de "barbarie" qu'il qualifiait de "positive"  (bien venue, féconde). [5] Cette "esthétique du choc" , destinée à "abolir toute forme d'intériorité", devait commencer par tirer un trait sur l'héritage humaniste du passé. Voici ce qu'écrivait alors  Walter Benjamin: "l'humanité se prépare à survivre , s'il le faut, à la culture. Et l'essentiel, c'est qu'elle le fait en riant. Il est fort possible qu'ici ou là, ce rire rende un son barbare" [7] . Il semble bien que la seconde moitié du XXième siècle lui ait donné raison, à ceci près que le caractère "positif" de cette nouvelle forme de "barbarie" ("positive" en ce sens qu'elle devait créer une rupture nécessaire et salutaire avec la violence historique effective, la barbarie "négative") reste encore à démontrer.

 

 

Le récit humanise la violence en l'intégrant dans un monde humain

 

 

 Par elle-même, pourtant, la représentation de la violence n'est ni agressive, ni dégradante. Tout au contraire, elle est libératrice, comme l'a montré Aristote dans sa célèbre analyse de la Poétique. L'activité "mimétique" en effet, est un processus actif: le peintre, le poète tragique (mais aussi l'écrivain ou le cinéaste), ne se contentent pas d'inventer ou de rapporter  des événements et des actions.Ils reconstituent un  univers humain, c'est-à-dire un ensemble ordonné et signifiant, en imposant une indispensable cohérence au désordre immédiat des impressions et des faits. C'est ainsi que les actions violentes (pénibles en elles-mêmes), une fois mises en intrigue, deviennent "agréables à contempler" . Comme l'explique Paul Ricoeur  [8], le récit procure par lui-même la "joie sans dommage"  de saisir la signification induite par la seule  mise en forme d'une matière, aussi sombre ou triviale soit-elle.  Toute structure narrative, en effet, ouvre sur un "monde" , c'est-à-dire un réseau serré de significations interdépendantes, qu'elle dévoile en même temps qu'elle l'enrichit. La représentation d'action  "pitoyables" ou effroyables" a donc cette capacité de nous purifier de nos passions. En convertissant notre regard, en lui ouvrant l'espace de la fiction, la représentation de notre  condition nous libère et nous apaise, sans nous dégrader.

  Cet effet "cathartique" de la tragédie, et plus généralement du récit, du "muthos" qui humanise la violence parce qu'il la transpose et l'intègre dans un paysage humain, peut se retrouver, bien sûr, dans le cadre du cinéma ou du théatre contemporain :le seul fait de la représentation permet de rétablir ce lien que les passions sociales fragilisent ou même détruisent. En outre, l'ouverture d'un "espace potentiel", en libérant l'imagination du spectateur ou du joueur, lui offre la possibilité de se frayer à nouveau un chemin vers le  réel qui peut se trouver momentanément estompé, inaccessible ou effrayant. Mais cette analyse est beaucoup moins convaincante appliquée aux spectacles télévisés ou aux jeux vidéos. Lorsqu'elle n'est en effet qu'exhibée, la violence n'est pas (littéralement) "représentée", c'est-à-dire qu'elle n'est ni éclairée ni réfléchie : comme telle, elle ne nous élève pas à la pensée. En ce sens, le spectacle  non élaboré de la violence pourrait bien être le signe d'un crise de la représentation qui déborde très largement le champ des industries du spectacle [9]. Si nous ne pouvons plus "représenter" la violence aujourd'hui, ce serait fondamentalement parce que le chaos n'est pas représentable, et que la violence aujourd'hui s'apparente de plus en plus à un chaos ,comme le montre Olivier Mongin dans son livre : La violence des images, ou comment s'en débarasser[10].  Une violence décomposée, insensée, cataclysmique, a tendance à prendre le pas sur la violence réglée des "films noirs" par exemple, ou des films de guerre classiques. C'est ce qu' a très bien compris également Oliver Stone, qui se flatte de reproduire, ou d'induire, plutôt que de "représenter", dans  Tueurs-nés, le chaos mental de ses spectateurs potentiels [11].

 

 On peut même aller plus loin:  la violence n'est-elle pas, par nature, récalcitrante à toute représentation?. En fait, la tragédie grecque ne représentait pas "la" violence, mais les effets de la violence, ou, plus exactement, les conséquences des passions dans le contexte d'une démesure qui restait malgré tout très humaine. Le "pathos" du héros tragique représente même la quintessence de notre humanité. Il n'en est plus exactement de même aujourd'hui: au fond,  il n'est pas si sûr que nos spectacles "doom like" aient pour objet la violence. Car la violence n'est pas si aisée à montrer. Elle n'est pas une force, une substance ou une chose , c'est-à-dire une réalité   visible, ou tout au moins  facile  à symboliser. La violence est une relation: notamment entre le sujet et ses propres représentations. Ainsi, n'est violent que ce qui est ressenti comme tel, à tort ou à raison: l'élément subjectif ne saurait être sous-estimé (un bombardement est violent, avec ou sans "dommage collatéraux", même s'il est pleinement "justifié") . C'est pourquoi la violence n'est  en elle-même ni un phénomène observable ni une réalité objective: pas plus la violence psychologique ou morale (la détresse de l'enfant "fragile") que la violence de l'oppression et de l'injustice.   Par conséquent, ce que nous montrent certains jeux vidéos, les "snuff-movies" etc..., ce n'est pas "la" violence, mais ce sont des fragments de spectacles morbides et dépourvus d'humanité. De telles figurations de "la" violence sont foncièrement trompeuses, car elles dénaturent la violence, tout en la consacrant.

 

 

Un spectacle qui "blesse l'âme"

 

 Il faut donc opposer la représentation de la violence qui peut nous angoisser dans l'exacte mesure où elle nous présente le reflet diffracté de notre propre "pathos", et le spectacle brut et insensé de la cruauté et de la mort. Paradoxalement, celui-ci nous rassure, en nous permettant d'expulser notre agressivité, de l' "objectiver" en la projetant hors de nous-mêmes. C"est ainsi que Saint Augustin raconte dans les Confessions (Livre 6, chapitre 8) que l'un de ses amis, Alypus, est entraîné , bien malgré lui, aux jeux du cirque. Un tel spectacle le révulse. Et pourtant il ne peut s'empécher de le contempler avec "avidité" : "aussitôt qu'il aperçut ce sang, écrit Saint Augustin, il s'abreuva de cruauté. Il ne se détourna pas du spectacle, au contraire, il y fixa ses regards. Il en savourait à son insu la fureur, ravi par ces luttes criminelles, ivre de sanglante volupté". Le commentaire de Saint Augustin est éclairant: le plaisir pris à ce type de "jeu" est dégradant ,  déshumanisant. Il "blesse l'âme" plus cruellement encore que le corps du supplicié. Alypus surmonte sa répulsion, il s'oublie lui-même :  "ce n'était plus l'homme qui était venu là contre son gré, mais un individu de la foule qui l'avait amené". Parce qu'il inhibe l'imagination, le spectacle sadique désamorce toute "philanthropie", toute compassion. La fascination-fusionnelle avec  le bourreau, en même temps qu'avec  la victime, nous rend quasiment autiste, et, par là même,  absent à notre propre humanité. Elle fait de nous un spectateur anonyme, captivé, halluciné, sidéré,  un "barbare": le barbare, en effet, est proprement "celui qui ne peut reconnaître sa propre humanité qu'il a aliénée en refusant de reconnaître celle des autres." (TH. De Koninck) [12]

 Il est tentant d'établir une analogie entre les sanglants  cirques romains et certains de nos  jeux vidéos actuels. Le cas du cinéma, ou de certains spectacles télévisés est beaucoup plus ambigu. Qu'est-ce qu'un film, un document "violent"? De notre point de vue, ce serait un film (ou un spectacle) "aphasique" . Le film  violent (ou l'image, ou le bloc d'images)  ne parle pas de la violence dont il  ignore les racines de la violence aussi bien que  ses conséquences. Il n'explique pas la violence. Il ne la met pas "en intrigue", ni  même en scène. En revanche, il l'induit: il déstabilise le spectateur dans la mesure où il perturbe, parfois gravement, son sens du réel. Dans Guerre et cinéma. 1 . Logistique de la perception[13], Paul Virilio montre que le cinéma est, dès l'origine, apparenté à la guerre. Comme la guerre, le cinéma a tendance à dissoudre les cadres de la perception et les catégories psychologiques par lesquelles nous composons un univers habitable. Le  résultat est une désintégration du vécu, un "procès de désertion" du monde. L'exploitation possible d'une telle déréalisation de l'environnement  économique et social , d'un tel brouillage des catégories du jugement, avait fort bien été appréciée par  Josef Goebbels. Selon lui, le peuple allemand  (il écrit ceci en 1931) serait  tôt ou tard conduit   à se mouvoir dans un univers où "plus rien n'a de sens, ni le Bien ni le Mal, ni le temps ni l'espace, et où tout ce que les autres appellent le succès ne peut plus servir de critère". (p100) . Les films de Leni Riefenstahl ( Les Dieux du stade, Le triomphe de la volonté etc...) ont parfaitement répondu à cette fonction assignée par Goebbels au cinéma: escamoter la réalité, et lui y substituer  un "univers artificiel qui paraît absolument réel" (idem, p100). Une fois ce tour de passe-passe accompli, la guerre  (une "grandiose super-production") peut s'étendre à l'ensemble de l'univers, sans limite et sans but. Le peuple allemand n'est plus qu' une masse de visionnaires ordinaires  "obéissant à un loi qu'ils ne connaissaient pas, mais qu'ils pouvaient réciter en rêve" (idem). Les Allemands ne faisaient pas la guerre pour la gagner, puisque, pour eux, le monde avait déjà disparu.

 

Comment s'initier à la guerre et au génocide

 

 "Vous qui entrez dans l'enfer des images, perdez toute espérance... "[14] Aujourd'hui, la guerre "classique",  "création ordonnée d'un chaos qu'elle dissimule", selon Paul Virilio, tend à céder la place au terrorisme ordinaire, à la violence débridée et gratuite, à la barbarie "moderne" quoique réfléchie des purificateurs qui ne tuent (et ne torturent) que des civils. Parallèlement (ou préalablement) les jeux vidéos ont initié les jeunes générations à la guerre "high-tech", voire même au génocide (voire encadré). Selon David Grossmannn (ex-professeur de l'Ecole militaire de West Point), quelques centaines de séances avec des simulateurs permettent de préparer les soldats à la guerre, et de lever leurs  éventuelles inhibitions. Les jeux vidéos ultra-violents produisent les mêmes effets, mais démultipliés (puisqu'il s'agit cette fois de plusieurs milliers de séances annuelles) et, lorsque les joueurs sont des enfants, la désensibilisation n'est compensée par aucune autorité [15].

 Il est bien évident, toutefois, que le cinéma ne comporte pas toujours, pas nécessairement, une composante déréalisatrice, régressive (ou encore "barbare" : qui contribue à dissoudre le réel en abolissant les médiations symboliques). Tout au contraire, dès son origine , et avec une remarquable constance, le cinéma est également créateur de formes symboliques, autant dire  de sens, et par conséquent de "consonance". C'est donc (surtout) un certain type de traitement de la violence dans le cinéma contemporain qui pose un problème spécifique. A ce propos , un auteur américain, Thomas M. Leitch   a formulé l'idée suivante: la dénégation de la violence  (véhiculée par un film, un document) pourrait bein être la mesure de sa violence effective ( Dans un article intitulé:"Nobody here but us killers: the disavowal of violence in recent american films"[16] ). Il existe actuellement un "cinéma-rackett" qui tend à rejoindre le jeu vidéo ou les pires séries télévisées en ceci que la structure narrative est, à la limite, inexistante. Dans Les écrans de la violence, S.Jehel et D.Frau-Meigs évoquent ces "vomissements de stéréotypes" caractéristiques de certains films et téléfilms américains: le scénario est devenu superflu, l'exhibition de brutalité (de violence gratuite ou d'érotisme "hard") dispensant de tout effort d'imagination et d'élaboration. Si ce type de cinéma est "violent" ce n'est pas tant par son objet (un beau western l'est aussi, par son propos!) mais par son approche biaisée et frauduleuse de la violence . La violence "réaliste"  (voyante , outrancière, écoeurante...) est en même temps irréelle: abstraite, indolore et sans conséquence. C'est ce que montre Thomas M. Leitch à propos de la dérive actuelle d'un certain cinéma hollywoodien. Il  observe que les producteurs ne sont pas à l'origine de cet appétit d'hémoglobine sur lequel ils se fondent, au contraire, pour attirer les spectateurs. En revanche, ce qui est complètement pervers, de leur part, c'est l'ensemble des procédures qu'ils utilisent pour détourner l'attention  des vraies raisons de la violence tout d'abord, et  pour rendre celle-ci tolérable et même aimable, d'autre part. Le déferlement de "violence" au cinéma (dans les films tels que Terminator, Alien, Vendredi 13, Scream, Doberman , Seven , U-TurnAmerican History X, Savior , The Matrix, mais aussi  les thrillers érotiques comme Basic  Instinct,  et tant d'autres) se trouve ainsi  "justifiée" en termes rationnels: la violence, en effet, est, soit projetée sur un "Autre" diabolique, soit décontextualisée, soit présentée comme une fatalité, soit rendue plaisante grâce à diverses ruses (stylisation-érotisation-dérision) , ou, comme c'est souvent le cas, tout cela conjointement  (Pulp fiction). Tous ces procédés permettent de retirer à la violence toute dimension angoissante ou tragique: l'image brutale, agressive,   réifie en effet une violence dont elle nous délivre par là même. A l'exact opposé, un film de qualité (comme, de manière exemplaire,  les films de Stanley Kubrick, en particulier: Orange mécanique,  ou le célèbre Psychose de Hitchcock, et pour les plus récents , Hana-Bi de Takeshi Kitano, Seul contre tous, de Gaspard Noe, ou encore les films de Michael Haneke, pour s'en tenir à quelque exemples) bien loin de nous aider à occulter notre propre ambivalence à l'égard de la cruauté , du sadisme et de la mort, en font l'objet même de leur film. De cette manière, le cinéma d'auteur réfléchit une violence dans laquelle il ne se complaît pas, puisqu'il nous prive du confort de la dénégation du mal et de la souffrance.  Inquiétants et beaux à la fois, de tels films  ne sont pas dépourvus d'  "aura" -cette "apparition unique d'un lointain, aussi proche qu'il puisse être"- qui qualifie, selon Walter Benjamin, tout oeuvre authentique. La détresse, le désespoir, la fin attendue et redoutée du (ou des) héros (dans La ligne rouge de Terrence Malick, par exemple) nous troublent tout en nous donnant toutefois cette forme de plaisir épuré  qu'on qualifie habituellement d' "esthétique", et qui a la propriété de nous réconcilier avec notre propre humanité.

  La représentation -l'activité symbolique en général- est une forme d'éloignement de soi qui nous permet, au bout du compte, de nous retrouver. Selon Hegel, la culture est  une "aliénation positive" par laquelle nous nous détournons momentanément du "monde immédiat du sentiment", de manière à pouvoir accéder à ce qui est lointain, et par là-même attrayant et désirable . La "souffrance et la tension légère" de la représentation  offrent  à l'âme cette "scission" nécessaire qui lui permet d'"absorber" ce qui lui est étranger, mais sans pour autant se séparer d'elle-même, ni de l' "essence universelle vraie de l'esprit". Les oeuvres de la culture, nous dit encore Hegel, sont des "murs" qui nous séparent d'avec nous-mêmes, mais qui contiennent en même temps les points d'ancrage initiaux et les fils conducteurs d'un retour à nous-mêmes, de l'attachement amical à nous-mêmes et des retrouvailles avec nous-mêmes" [16].

 Au  contraire, le spectacle brut de la violence  nous plonge dans un "barbare bourbier"("en borboro barbarikô"),  un insoutenable chaos, un enfer  dénué d'images aussi bien que d'espérance. Sans doute nous détourne-t-il momentanément de notre véritable  condition:  c'est ainsi qu'il nous "divertit", en effet. Cependant,  une telle  fuite hors de soi  ne ménage pas nécessairement le chemin du retour. Car la violence dénoue les fils que la culture ne cesse de tisser entre nous-mêmes et notre humanité défaillante. C'est en ce sens que la figuration de la violence dans certains systèmes d'images contemporains est "obscène", c'est-à-dire de mauvais augure.

 

 

 

 

NOTES:

 

1]  Etude mondiale de l'Unesco sur la violence dans les médias, sous la direction de Dr Jo Groebel, Unesco, 1998. Médias et protection de l'enfance, colloque du 15 Decembre 1997, CSA, 1998. Les écrans de la violence, de Divina Frau-Meigs et Sophie Jehel, Economica 1996. ,Violence et terreur dans les médias de G.Gerbner, Unesco, Etudes et documents d'information, n° 102, 1989. Enfance, adolescence, télévision et violence , Science et vie, n° 917, Février 1994. Compte rendu de l'Etude de l'Association Nationale des télévisions câblées aux Etats-Unis, in   Le Monde, 23 Avril 1998)

2] Ces données sont fournies par William Belson, de la London school of Economics à partir d'une étude effectuée en 1978 et portant sur 1565 adolescents (Science et vie, déjà cité).

3] Libération, 2 Mai 99, "Comme dans un fantasme brutal et hyperrréel",  propos recueillis par Natalie Levisalles.

4] Voir à ce sujet: "Le spectacle de la violence ou les brouillages du réel et de l'imaginaire",  par L.Jullier et F.Scherer in Esprit, Décembre 1998.

5] Voir à ce sujet: Pierre Legendre: La Fabrique de l'homme occidental suivi de: L'homme en meurtrier , Mille et une nuits, 1996. J.F. Mattei: La barbarie intérieure. Essai sur l'immonde moderne P.U.F. 99.  José Santuret: Le refus du sens. Humanité et crime contre l'humanité, Ellipses, 1996. Wofgang Sofsky, Traité de la violence, Gallimard, 1998. Sur la criminalité aux Etats-Unis:  Séductions of crime. A chilling exploration of the criminal mind -from juvenile delinquency to cold-blooded murder. Jack Katz,  Basic Books, 1988. Sur le nihiisme ambiant, enfin: Alexandre Adler:"Le retour de la révolution nihiliste", in  Le Monde, 24 Avril 1999; et  Claudio Magris: "Le monde est-il si las de la paix?" , in Libération le 3 Mai 1999.

6]  Expérience et pauvreté, 1933, cité par G.Raulet,  Le caractère destructeur. Esthétique, théologie et politique chez Walter Benjamin, Aubier, 1997.

7] Op cité, p 31.

8] Dans Temps et récit, Tome I, Première partie, Chapitre 2 . Editions du Seuil, 1983.

9] Comme le suggère également Walter Benjamin, op cité, p 40.

10] Editions du Seuil, 1997.

 11]Voici ce qu'il écrit, non sans perspicacité, à propos de son film Tueurs nés:  "Je voulais situer mes personnages dans leur paysage, qui est l'environnement hystérique des années 90, la fin d'un siècle malade de violence. Ces jeunes-là sont insensibilisés aux conséquences de leurs actes. Je voulais filmer comme si j'étais dans leur cerveau. Ils trouvent drôle de tuer, et c'est ça que je montre. Ils changent de registre tout le temps, ils zappent la réalité. Alors moi aussi. On ne sait jamais où on est, c'est totalement imprévisible, comme leurs vies. Jusqu'au chaos final". (Oliver Stone:"J'ai réussi à préserver le chaos du film") , in Libération, 21 Septembre 1994.

12] De la dignité humaine , P.U.F, p 223.

13] Editions Cahiers du cinéma, 1984.

14] Abel Gance

15]  Libération 14 Mai 99, article déjà cité.

16] L'article est accessible sur Internet:www.hanover.edu

17] Hegel, Discours du Gymnase, 2 septembre 1811, in Textes pédagogiques, Vrin 1978.

 

Biographie:

 

Laurence Hansen-Löve

Professeur de philosophie en classes préparatoires littéraires au Lycée Jules Ferry, à Paris.

Directrice de collection chez Hatier .

 

 

Auteur de plusieurs articles sur la question des crimes contre l'humanité au XXième siècle. Notamment: "Le crime contre l'humanité", in Encyclopaedia Universalis, 1994 et "Une invention du XXième siècle: le crime de lèse humanité", in Vukovar, Sarajevo... Editions Esprit, 1993. Sur les "serial killers", hier et aujourd'hui: "Les dernières larmes de Gilles de Rais ou le repentir exemplaire d'un criminel sans culpabilité" in Revue Alternative, Le remords (à paraître en Septembre 99).

 

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