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15 août 2022 1 15 /08 /août /2022 09:02

  

La philosophe Jankélévitch 

 

 

Qu’est ce qu’un philosophe ? On  se demandera naturellement en quel sens ce  « chasseur d’étoiles  filantes »,  ce « vagabond toujours en campagne à la poursuite de je-ne sais-quoi »,  que fut Jankélévitch,  pourrait  prétendre le moins du monde à ce  titre ?

  La pensée de Jankélévitch s’oppose en tous points à ces philosophies systématiques qu’il a toujours raillées, quoIque sans la moindre méchanceté,  car des sentiments de cet ordre ne l’ont jamais effleuré.

 

 

    Qu’est-ce qu’un philosophe?  J’ai posé  cette question  à mes élèves en tout début année en leur demandant de s’en tenir au sens courant de ce terme. Leur réponse, qui m’a consternée,  n’est pas dénuée d’interêt  :« Un philosophe est une personne très savante qui dispose d’une vision du monde exhaustive et systématique  qu’il estime légitime de communiquer, de proposer, voire d’imposer   à  tous ceux à qui il  s’adresse ».  Il n’est pas très difficile de deviner d’ou provient un tel poncif  !  Quoi qu’il en soit, Vladimir Jankélévitch  correspond si peu à cet idéal-type  que l’on serait tenté de créer un mot particulier pour le définir, un terne qui ne vaudrait que pour lui. Mais il existe une autre option : la fréquentation de cette figure si singulière de la pensée pourrait nous amener à reconsidérer  certains de nos présupposés concernant  cette discipline et tous ceux qui ont pu, à divers titres, l’incarner.  Bien sûr nombreux sont les philosophes - et non des moindres  - qui ont élaboré  des représentations du monde savantes,  fondatrices et donc éventuellement réconfortantes,   comme ont pu l’être certaines religions ou idéologies séculières.  Partant de ce constat, on  se demandera naturellement en quel sens ce  « chasseur d’étoiles  filantes »,  ce « vagabond toujours en campagne à la poursuite de je-ne sais-quoi »,  que fut Jankélévitch,  pourrait-il  prétendre le moins du monde au titre de  « philosophe » ?

  La pensée de Jankélévitch s’oppose en tous points à ces simulacres de science qu’il a toujours raillés, quoIque sans la moindre animosité  car des sentiments de cet ordre ne l’ont jamais effleuré.  Alchimiste  du verbe,  architecte de l’éphémère, charmeur impénitent, Vladimir Jankélévitch me fait penser  à ce banquier du Petit Prince qui  thésaurise les étoiles dans un coffre-fort dont la finalité pratique restera  pour tous une énigme : à quoi bon compter les astres  lui demande le petit Prince?  Même perplexité face à l’œuvre inclassable de Vladimir Jankélévitch: à quoi  bon philosopher si «  la philosophie ne sert à rien » et si « le silence est le plus riche des langages » ? Comment rendre compte d’une philosophie qui fut d’abord une manière d’habiter le monde, et dont le style peut sembler - à tort pou à raison, - l’emporter sur le fond (« Seul compte l'exemple que le philosophe donne par sa vie et par ses actes ») .

   Ses cours n’étaient pas des cours - au sens usuel de ce terme -  mais des « trames à rebondissements », enchainant intuitions fulgurantes,  envolées débridées, raisonnements subtils  et digressions saugrenues (« quelle est la vitesse de dieu en plein vol? »).  Il arrivait parfois que le spectacle fut interrompu par une pause irritée lorsqu’un étudiant indélicat venait perturber le rythme délicat d’une pensée aussi  fluente que  la pulsation même de la vie. Cette voix singulière, ce  phrasé si particulier,  tantôt  mélodieux tantôt haletant, ont tant marqué son auditoire que nous croyions l’entendre encore  lorsque nous le lisons ou simplement nous nous  remémorons ces moments enchantés.

    Orateur hors du commun,  Vladimir Jankélévitch  fut  en même temps un  pianiste et un musicologue passionné ,  conjuguant   musique et philosophie au point de  rendre  la musique philosophique  mais aussi le philosophie musicale. Une grande partie de son oeuvre  fut  consacrée à des monographies de musiciens ( Debussy et le mystère de l’instant, 1988,  Ravel, 1988, Liszt  et la rhapsodie, I, Essai sur la virtuosité, 1989, Ravel, 1988). On ignore peut-être  que sa connaissance de la musique  reposait également sur une pratique personnelle du piano.  Modelant ses écrits comme de véritables rhapsodies  pendant que d’autres « se contentaient de faire caqueter leur machine à écrire »  - il continua   de jouer ses partitions préférées  avec une allégresse qu’il évoqua jusqu’à la fin de sa vie  avec une émotion intacte. Sans doute l’enfant fut-il musicien avant d’être philosophe: il dit avoir fréquenté  les pianos bien avant les livres.  Lorsqu’on lui demande malgré tout comment il explique ce  rapport,  qu’il  juge si étroit et même indéfectible,  entre la musique et la philosophie,  il observe qu’une telle question ne se pose qu’à ceux qui ignorent les charmes de  l’une et l’autre.  C’est un peu comme si l’on demandait,  observe-t- il  avec un soupçon d’ironie :  « Que penseriez-vous  d’un  corps qui cherche son âme ?  »   

 

 

   Nulle inconséquence pourtant de la part de l’auteur du Traité des vertus comme de l’indépassable ouvrage consacré à la mémoire vive de la Shoah  L’imprescriptible. Pardonner? Dans l’honneur et la dignité (1970). La définition qu’il donne de la pensée (« C’est par une ne fracture de la pensée que la pensée se fait pensante » illustre à merveille  cet aphorisme de Pascal: « La vraie philosophie se moque le la philosophie ». L’auteur du « Je-ne-sais-quoi et le Presque rien »  (1957) avait décidé  « de ranger au magasin des accessoires inutiles les «  systèmes conceptuels » « qui confondaient la pensée  avec la « philosophie qui « baillonne, nivelle, broie  et aplatit », au dépens de  toute  forme d’exigence intellectuelle authentique. Nietzsche disait qu’il « ne pourrait croire qu’à un Dieu qui saurait danser ». La remarque vaudrait tout aussi bien  pour ce  funambule qui ne cessa  de baguenauder  aux frontières de  l’irrationnel et du non-sens.  Pas de véritable philosophie, selon Jankélévitch,  sans cette distance dont l’humour fut le trait constant. Comme  Socrate, le plus célèbre des  « corrupteurs de la jeunesse », Jankélévitch enchanta par mille facéties des générations d’étudiants : la philosophie, « commencement sans cesse recommencé »  est  « cette politesse du désespoir (…)  une  pudeur qui se sert pour tamiser le secret d’un rideau de plaisanteries (…) ; et qui n’en reste pas moins  encore plus séreuse que le sérieux  lui-même  « .

 

 

 

  Vladimir Jankélévitch est né à Bourges le 31 août 1903. Son père,  qui était médecin fut le premier traducteur français de Sigmund de Freud. Brillant élève du lycée Louis le Grand, il est admis en 1922 à l’ Ecole Normale supérieure de la rue d’ Ulm puis reçu premier à l'agrégation de philosophie  en  1926 puis, il obtient  un doctorat (thèse consacrée à Schelling), je suis dans différentes villes, 1940 il apprend sa révocation de l'université en vertu des lois d'exception de Vichy visant les fils d'étrangers et les juifs. Ils entrent aussitôt dans la clandestinité dans le sud-ouest de la France où il participe au réseau Étoile de la résistance. Particulier dans la clandestinité et déménage souvent pour brouiller les pistes à la fin de la guerre. En 1945 il est nommé directeur des émissions musicales de radio Toulouse Pyrénées mais il démissionne rapidement. En 1947 il réintègre l'université de Lille se marie avec Lucienne qui restera sa compagne de toujours. De 1949  (publication de sa première œuvre,  le Traité des vertus) jusqu'en 1981,  il poursuivra ses cours en tant que professeur à la Sorbonne  Il meurt à son domicile le 6 juin 1985, 1 Quai aux fleurs Paris 75004. Pendant toutes ses dernières années, il  continua de donner des conférences tout en laissant la porte de son domicile toujours ouverte à ses anciens étudiants et amis.  Devenu relativement célèbre depuis les turbulences de  mai 1968, dont il fut un acteur à la fois discret mais omniprésent, mais aussi en raison de  la retransmission de ses cours à Radio France, il fit la joie des parisiens attablés aux cafés - nombreux sur cet itinéraire - qui le voyaient passer chaque mardi matin à la même heure  pour rejoindre la Sorbonne depuis son domicile  du Quai aux Fleurs.  Ses cours n’étaient pas rédigés  à proprement parler, ni écrits de bout en bout,   mais très élaborés. Tout comme Thalès qui,  serait tombé dans un puits à force de distraction,  tout comme  Kant dont les  promenades à heures fixes permettaient aux villageois de régler leurs montres sur son passage, Jankélévitch observa tout au long de sa vie d’universitaire une existence aussi casanière que tempérée. A condition toutefois de  passer sous silence le fait qu’au lendemain de la guerre, certains passants racontent l’avoir vu haranguer et maudire de malheureux touristes allemands débonnaires qui se pavanaient sous ses fenêtres - tandis qu’au même moment d’autres véhicules ramenaient des cortèges de rescapés des camps de la mort.

 

   La comparaison entre Jankélévitch et Kant (entre autres) s’arrête là.  Tout oppose Vladimir Jankélévitch  à  la plupart de ses prédécesseurs dont les visions de monde, même si elles s’opposent à certains égards, se rejoignent cependant dans leur effort de cohérence et de systématicité. « Mon seul système est de ne pas en avoir » aimait-il rappeler à tous ceux qui s’étonnaient de cette singularité. Certains lecteurs sont allés jusqu’à  comparer sa philosophie à  : « Un jardin avec de grands massifs, des arbres impressionnants qui traversent les temps et essuient  les tempêtes… Le tout étant aussi parsemés de gazon et de quelques herbes folles » (JJL. p.133). Loin de s’en offusquer, il s’en amusait. Le simple fait qu’il ait écrit deux ouvrages sur le pardon  tout en refusant à titre personnel de pardonner au peuple allemand, au point de ne plus lire aucun auteur ni jouer aucun compositeur  germanique,   est à cet égard déconcertant :  « En cela disait- il je ne suis peut-être plus homme que philosophe », tout en précisant  que de toute façon, il jugeait la musique de Bach « insincère et hypocrite », et celle de Beethoven « encombrée de métaphysique ». Quant à la philosophie morale de ses condisciples  il ne pouvait que l’ignorer. « Ennemi de toutes les sagesses », il  estimait que « la raison n’existe qu’en nous échappant », et que « les philosophies de la certitude »  qui s’étalent sans vergogne devant des bataillons de supporters disciplinés ne peuvent être en fin de compte que les fossoyeurs  de la vérité.

 

  Même si la vérité, condamnée à l’équivoque, ne cesse de se démentir elle-même, la philosophie de Jankélévitch ne se réduit évidemment pas à une  suite plaisante mais stérile de paradoxes et d’impertinences. Nombreux sont les étudiants qui ont été profondément  marqués par ses intuitions magnifiques et ses nombreux traits de génie. Je  pense en tout premier lieu à son texte déchirant (L’imprescriptible. Pardonner? Dans l’honneur et la dignité. Seuil,1986 ) qui établit l’absolue singularité du crime contre humanité commis par les nazis. Dans un tout autre registre,  tous les ouvrages qui établissent cette  connivence inattendue  et  pourtant si limpide   entre la musique et le silence sont irremplaçables.   Ses réflexions sur le temps - « la chair de notre chair »,  sur la beauté  - une apparition  toujours évanouissante -  sur la musique « qui ne signifie rien mais qui accompagne toute notre vie » sont elles aussi indépassables. Sans oublier bien sûr ses variations impétueuses et magistrales sur « l’incertaine certitude des évidences morales ».   

  Jankélévich nous a enseigné que la violence qui, est tout  le contraire de la puissance,  n’est jamais  le fait de la nature mais toujours l’expression d’une irrémédiable malfaçon de l’être humain ( « Mourir entre les griffes d’un tigre n’est pas « véritablement » une « violence », mais mourir assassiné par un collègue si, « car elle est humaine » ). Il nous a démontré que le paradoxe de la pensée est cet effort de poursuivre en pure perte quelque chose qu’elle ne peut penser, de même que le pardon pour avoir un prix droit  se mesurer  à l’impardonnable (Le paradoxe du pardon est aussi « l’impossible du pardon ») .

  Jankélévitch  est  parvenu à  convaincre  des générations d’étudiants et d’auditeurs anonymes que la  morale - l’ « absolue préférabilité de l’autre » - ne se ramener jamais à un corpus de maximes  aussi bienveillantes et respectueuses soient-elles : « Les vertus sont pires que les vices parce qu'elles sont séparées de ce qui les font et les unit les unes aux autres : l'amour qui est leur vie elle-même et sans lequel la générosité ne serait qu'un vice glorieux et cymbale retentissante. L'amour n'est-il pas plus vrai que la vérité et plus juste que la justice? » . Auprès de lui nous avons appris que puisque la mort est l’essence de la vie (« Elle vous est donnée avec le beau cadeau qu’est la vie, elle en est l’envers » )., la seule maxime qui vaille  est celle qu’il  martela jusqu’à son dernier souffle « Ne manquez pas votre unique matinée de printemps ». Aussi  joyeuse que primesautière, l’éthique de Jankélévitch n’a cessé de célébrer  le point de tangence de l’amour avec l’absolu :

«   La prime aurore , la vierge innocente, le sage, le héros,  la magnanime, la nuit sereine, le créateur au comble de la joie, et la victime crucifiée, tout dit : ils ont aimé ».

 

Laurence Hansen-Löve (Sciences humaines, Avril 2022)

 

 

 

 

 

 

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