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25 septembre 2021 6 25 /09 /septembre /2021 15:14

    La marche vers la reconnaissance (2017)

La réflexion sur le statut de l’animal parait n’occuper qu’une place marginale dans l’ensemble du corpus de la philosophie occidentale. Elle n’en est pas moins cruciale dans la mesure où elle comporte des dimensions engageant la philosophie tout entière : anthropologique (« quel est le propre de l’homme? »), métaphysique (« la matière peut-elle par elle même engendrer la vie? » ), épistémologique (« nos idées innées suffisent-elles, ou bien faut-il faire droit à l’observation? ») etc. Quant au débat concernant l’attitude juste  à adopter vis à vis des animaux, il est éthique, mais aussi politique : pour le courant matérialiste, l’émancipation de l’humanité ne se fera pas sans rupture avec l’ensemble des préjugés véhiculés par la « prêtraille » (Arthur  Schopenhauer, 1788-1860). La question du statut de nos « frères inférieurs » (Jules Michelet, 1798-1874) est si clivante qu’elle incite  à répartir tous les philosophes en deux camps symétriques et inconciliables. Tandis que les matérialistes estiment qu’il n’existe entre les hommes et les animaux qu’une simple différence de degré, les  croyants persistent à faire valoir l’exceptionnalité de l’être humain dont l’âme, marquée du sceau de la divinité, serait vouée à l’immortalité. La vérité est en l’occurence plus complexe :  entre les tenants d’un strict dualisme conduisant à dénier au non-humain tout statut éthique (« Seul l’homme possède une dignité et mérite le respect») et leurs adversaires, les moyens termes ne manquent pas. Rappelons  par exemple que ce n’est pas le monothéisme dans son ensemble qui est responsable de la détestable fatuité humaine, mais principalement une lecture malveillante et lacunaire du Nouveau Testament (voir ci-dessus, p. 00).  Parallèlement, pour ce qui concerne la philosophie, la thèse de Descartes n’est ni la seule ni l’unique source de notre indifférence aux souffrances du vivant. Rappelons enfin que la coupure radicale introduite par la modernité scientifique entre nous (les Intelligents) et tous les autres (les bêtes) ne fut vraiment ravageuse  que dans le monde occidental.  Ce n’est que tardivement, et par ricochet, qu’elle affecta les autres civilisations, traditionnellement moins condescendantes à l’égard de la nature et moins imperméables au sens commun.

 

 

 

La parenthèse  cartésienne

  De façon générale, il est difficile de prouver que quelque chose n’existe pas. Il en va ainsi de l’âme des bêtes : démontrer l’inexistence d’une « substance » indivisible, immatérielle, et donc immortelle n’est  pas une entreprise aisée. Délicate, l’entreprise est également lourde de conséquence. Rien n’interdit  en effet  d’imaginer que la matière, lorsqu’elle atteint un certain niveau d’organisation, peut accéder à la sensibilité, puis, de proche en proche, à la pensée, voire à la volonté ! De là à faire l’économie de l’hypothèse d’un Dieu créateur, il n’y a qu’un pas. Celui-ci ne sera certes pas franchi par Descartes qui conservera pour sa part l’hypothèse du Suprême Horloger. Il est vrai que le philosophe s’inscrivait encore dans une tradition qui, de Aristote à Saint Thomas, accordait une « âme » sensitive quoique non pensante aux bêtes (cf texte 12, p. 00). La véritable rupture  est opérée par le père Malebranche (1638-1715) dont le raisonnement présente le mérite d’être conséquent : « Sous un Dieu juste, personne ne peut souffrir sans avoir pêché ». Innocents, les animaux ne possèdent donc ni âme ni sensibilité : « Ils mangent sans plaisir, ils crient sans douleur, ils croissent sans le savoir » (Recherche de la vérité, livre 4, 2 ème partie, chapitre 7). Si la bête est une machine, elle peut être traitée comme telle : pourquoi s’interdire de l’ouvrir pour en pénétrer les ingénieux mécanismes? Dépourvu d’âme donc de conscience, l’animal qui subit la vivisection n’éprouve rien : il n’existe tout simplement pas! C’est ainsi qu’une certaine « rationalité » théologique a permis de tricher avec l’évidence de la souffrance animale au nom de douteuses idées « claires et distinctes » prétendument accordées par Dieu à l’homme, et tout particulièrement au savant cartésien, à toutes fins utiles.

 

   Le retour du sens commun

   Le rejet puis l’abandon définitif de la thèse dite « cartésienne » ne s’est pas faite en un jour. Philosophes et théologiens n’ont pas attendu la réfutation en bonne et due forme de certains dogmes pour rétablir les animaux dans leurs droits à une forme de dignité jugée inhérente à toute vie « conative »  (qui poursuit des fins). Un philosophe agnostique comme Montaigne admet l’appartenance des animaux à une  communauté morale (« Il y a quelque commerce entre elles et nous et quelque obligation mutuelle » Essais, II, 11) tandis qu’un religieux  anglais (Georges Fox,  1624-1691, p. 00) leur accorde déjà des droits naturels. Mais le coup de grâce viendra de la tradition matérialiste incarnée notamment en France par les philosophes J.J.O. de la Mettrie (p.00) et E.B. de Condillac (pp.00). Le premier ne rejette pas les présupposés de Descartes : bien au contraire, il les radicalise, au point d’assimiler l’homme lui-même à une machine (« de la matière organisée douée d’un principe moteur »). Partisan d’une « ontologie progressive », il définit tout être vivant comme une structure plus ou moins complexe dont le degré de sensibilité et même de raison est proportionnel au degré d’organisation. Toute idée de substance spirituelle est devenue superflue. E.B. de Condillac franchira un pas de plus en établissant que toute la connaissance, y compris humaine, dérive en dernier ressort de la sensibilité. « Les bêtes pensent » comme en témoigne d’ailleurs le fait qu’elles comprennent notre langage. Il n’y a donc entre elles et nous qu’une « différence entre le plus et le moins » (p.00 (?) ou  Traité des animaux, 1755).

 

L’humanisme compassionnel

 

  L’extravagance des philosophes déterminés à sauver la cause de Dieu à n’importe quel prix,  en accordant à l’homme seul le bénéfice d’une immortalité bien imméritée,  demeura longtemps une inépuisable source de moqueries de la part de leurs adversaires: « Les animaux ont-ils des Universités? Voit-on fleurir chez eux les quatre facultés? (Boileau, 1636-1711). Ou bien encore: « Si un cartésien se trouvait entre les griffes d’un tigre, il apprendrait, et le plus clairement du monde si le tigre sait faire la différence entre le moi et le non-moi » (Arthur Schopenhauer, Fondement la morale, 1879). Rendons cependant justice à Rousseau et à Kant qui, bien que croyants, condamnèrent sans réserve la cruauté envers les animaux, quoique de deux points de vue opposés. Pour Kant, c’est la raison qui dicte à l’homme des obligations indirectes à l’égard des animaux, tandis que pour Rousseau  c’est la pitié qui nous inspire une « répugnance naturelle à voir périr ou souffrir notre semblable ». Or la compassion, qui n’est pas pas réfléchie, ne proportionne pas ses élans à la qualité supposée de ses objets: demande-t-on à un homme de passer des tests d’intelligence avant de le secourir, s’il vous en implore? Il en va de même pour l’animal. C’est le fameux mot de Bentham, in fine, qui refermera la sombre parenthèse cartésienne : « La question n’est pas : Peuvent-ils raisonner? Peuvent-il parler? mais : Peuvent-ils souffrir? « (p. 00). La voie est désormais dégagée pour Charles Darwin (p.00), libre d’entériner sur le plan scientifique ce que les philosophes avaient anticipé par conviction morale, mais aussi, pour certains d’entre eux,  par athéisme militant.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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commentaires

S
Merci beaucoup de ce résumé très intéressant des positions sur cette question pendant des siècles.
Ce que je ne comprends pas bien : comment a-t-on pu attendre aussi longtemps pour tirer les conséquences d'une simple dissection (ce que pratiquait sauf erreur Aristote) notamment sur des mammifères : nerfs, muscles, système nerveux central, etc... (tout aussi présents chez l'homme), et donc évidence de la souffrance physique chez les animaux ?
Cordialement.
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L
C'était du déni bien sûr .. depuis Descartes. Mais aussi du fait de la Genèse ; où les animaux ont été crées (tout comme Eve) pour le bénéfice de l'homme. Seule l'homme a une âme. Et puis la souffrance cel ne se voit pas. Mais ceci concerne seulement l'Occident, judéo-chrétien.
H
clair et éclairant comme toujours
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