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6 mai 2017 6 06 /05 /mai /2017 15:30

Belle lettre d'Eric Ruf, administrateur de la Comédie Française, sur son père, électeur du Front National.
Mon père était un homme intelligent…
Mon père était un homme intelligent et lettré. Il vantait à sa descendance la lecture nécessaire des classique, l’éduquait à la musique, il était de ces gens qu’on qualifie d’élite.
Mon père était électeur du Front National, à une époque où il était dur de le dire. Sur la table du salon, côtoyant les grands auteurs qui sont le socle de notre conscience au monde, se trouvait National Hebdo, le journal du Front National au discours haineux et à la prose déficiente. Je ne comprenais pas ce paradoxe mais il m’est vite apparu alors que les thèses de Jean-Marie Le Pen, loin de faire appel à l’intelligence ou aux qualités d’analyse de mon père ne faisaient que répondre à ses peurs et à sa solitude profonde en leur donnant un moyen d’expression et une justification aisés.
Mon père était un homme peu aimable, je l’ai aimé, je suis son fils, mais il m’a malheureusement légué une grande part de ses angoisses et de son incapacité au monde.
J’ai peur mais cette peur qui m’appartient, qui me taraude, je refuse de la remettre en des mains indélicates et intéressées. C’est à moi de la combattre et de la transformer si je puis.
Mon métier, le théâtre, m’a sauvé. Je l’ai choisi et il est devenu ma vie parce qu’il m’oblige tous les jours à rebattre mes cartes, à rencontrer sans cesse de nouvelles personnes et de nouvelles méthodes, parce que ni l’âge, ni le sexe, ni le niveau de diplôme, ni la culture, ni la couleur de peau n’y ont autorité, parce qu’il ne travaille que sur l’universalité du monde et qu’il le brasse dans son infini mystère. Le théâtre me sauve parce qu’il m’oblige à sortir de ma tanière et travaille le meilleur de moi-même en ne laissant pas grandir le pire. Ce combat en moi n’est et ne sera jamais gagné mais je sais, pour l’avoir vécu, ce que donneraient des générations nourries au lait empoisonné du Front National.
Ce parti auquel adhérait mon père, celui qui accède au second tour de l’élection présidentielle aujourd’hui, n’a pas changé. Sa force consiste toujours à remuer en nous nos facilités, notre dépit, notre haine de nous-mêmes et des autres. Actuellement on parle de peur du déclassement ou du refus de la mondialisation mais la recette est la même qu’hier : vanter des solutions simplistes en désignant des boucs émissaires, faire croire qu’un état plus fort, plus autoritaire, plus protectionniste aurait des solutions à tous nos problèmes, et donner crédit à cette omnipotence au simple prétexte que ceux-là on ne les aurait pas encore essayés. C’est faux. Aucune équation simple ni aucune posture martiale ne dénoueront jamais la complexité du monde dans lequel nous sommes précipités et l’Histoire témoigne douloureusement d’expériences plus que malheureuses, d’essais avérés et terrifiants.
Ce n’est pas Marine Le Pen qui est dangereuse, c’est nous qui le sommes à nous-mêmes. Si des millions d’électeurs lui apportent leur suffrage, ce n’est pas parce que son autorité est grande, elle n’est finalement que le simple réceptacle de nos peurs et de nos colères individuelles. Si ce n’était elle, nous en inventerions un autre.
Alors, pour interdire qu’on élève en nous ce que nous devons refuser de voir poindre, je voterai Emmanuel Macron sans aucune hésitation.
Éric Ruf

 
 
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1 mai 2017 1 01 /05 /mai /2017 20:14

Montesquieu et l'Europe

Au moment où se discute l'élargissement de l'Union européenne, il est intéressant de lire un petit texte de Montesquieu, qui date de trois siècles environ. Né en 1689, Montesquieu est issu d'une famille de petite noblesse provinciale. À Bordeaux, il montre un intérêt constant pour les sciences. Petit à petit, il se tourne aussi vers l'histoire de l'humanité. Cet esprit ouvert sur le monde en ce début du XVIIIe siècle annonce ce qu'on appelle aujourd'hui le siècle des Lumières.

Ses Réflexions sur la monarchie universelle en Europe1 ont été écrites en 1727. Montesquieu y pose le problème de savoir ce qui peut apporter la prospérité et la paix dans une vaste région du monde comme l'est l'Europe.

Cette œuvre est de circonstance : en 1727, le règne de Louis XV en est à ses débuts, puisque la régence, commencée en 1715 vient de s'achever en 1726, et Montesquieu se demande s'il sera autant marqué par les guerres que celui de Louis XIV. Ce dernier a en effet mené de nombreuses guerres avec les pays voisins, guerres qui ont conduit à des traités, et à l'élargissement du territoire de la France. Montesquieu redoute une politique fondée sur la conquête militaire et c'est ainsi qu'il donne des « conseils » au nouveau souverain. C'est une attitude osée, et d'ailleurs Montesquieu par prudence préfère finalement ne pas publier son texte.

Que dit l'auteur de la politique qu'il envisage pour l'Europe ? Il déclare qu'il faut privilégier le commerce. Celui-ci doit être fondé sur un équilibre (c'est-à-dire un marché) auquel Montesquieu oppose l'arrivée massive en Espagne de l'or venu de l'exploitation des mines d'or d'Amérique, et ses conséquences désastreuses. Il explique en effet au chapitre II que cet or a entraîné un mécanisme d'inflation, qui a freiné le développement du pays : « Une plus grande quantité d'or et d'argent dans un État [fait] que tout y devient plus cher ; les ouvriers se font payer leur luxe et les autres nations peuvent donner leurs marchandises à plus bas prix. »

Au chapitre XVI, il précise son rejet de la politique de l'Espagne aux Amériques. De sa conquête, l'Espagne a ramené beaucoup d'or, mais le pays est resté pauvre. Montesquieu préfère évoquer d'autres expériences économiques : les mines d'Allemagne et de Hongrie ont développé le salariat, qui à son tour, a permis de développer, grâce au marché local, le commerce. L'Inde elle-même ne fonde pas sa richesse différemment : elle vend plus de vingt fois plus de marchandises que l'Espagne. Montesquieu conclue : « C'est une mauvaise espèce de richesses qu'un tribut d'accident et qui ne dépend ni de l'industrie de la nation, ni du nombre de ses habitants, ni de la culture de ses terres. »

Aux préoccupations économiques, Montesquieu ajoute des remarques sur le plan politique. Le pouvoir politique qui domine globalement l'Europe ne doit pas être composé d'États inégaux, écrasés par un pouvoir centralisé sur un territoire immense. Montesquieu évoque de tels empires centralisés mais fragiles, entre autres l'Asie, la Chine et le pouvoir ottoman. En Chine, un groupe de brigands peut facilement profiter de la faiblesse de la centralisation de l'État pour prendre le pouvoir. Quant à l'Empire ottoman, il ne représente pas un progrès, car sa politique a été fondée sur la conquête militaire. D'ailleurs n'a-t-il pas a subi, une vingtaine d'années plus tôt, en 1683, une défaite décisive face aux armées allemandes et polonaises ? Cette défaite marque de fait le début du recul ottoman en Europe 2. Les Turcs refluent en Europe centrale sous la poussée des armées autrichiennes, polonaises et russes. Un traité de 1699 officialise l'abandon de leurs territoires en Europe3.

De cette politique expansionniste ruineuse de l'Empire ottoman, Montesquieu tire la conclusion que la guerre paupérise l'État4. Même en période de paix les armées grèvent les budgets de l'État et empêchent tout développement : « Chaque monarque tient sur pied toutes les armes qu'il pourrait avoir si les peuples étaient en danger d'être exterminés, et on nomme paix cet état d'effort de tous contre tous. (...) bientôt à force d'avoir des soldats, nous n'aurons plus que des soldats, et nous serons comme des Tartares. » (chapitre XXIV). Contre la militarisation de la société, Montesquieu envisage pour l'Europe des relations commerciales réciproques entre États. Ce n'est pas la force qui doit être le ciment mais l'entente et les échanges. Aussi écrit-il (chapitre XVIII) : « L'Europe n'est plus qu'une nation composée de plusieurs, la France et l'Angleterre ont besoin de l'opulence de la Pologne et de la Moscovie, comme une de leurs provinces a besoin des autres : et l'État qui croit augmenter sa puissance par la ruine de celui qui le touche s'affaiblit ordinairement avec lui. ». Cette citation définit bien l'objet d'étude de son auteur : non pas la nation française mais d'emblée l'Europe, qui n'est « qu'une nation composée de plusieurs ».

L'équilibre qu'il constate provient de la nature même des régimes politiques en Europe à l'époque. Entre 1450 et 1780, on note que la forme de gouvernement de chaque État européen est stable malgré de réelles différences. Le Saint Empire germanique a à sa tête un empereur, choisi régulièrement dans la famille des Habsbourg, qui règne en Autriche, et élu par sept grands électeurs. En Pologne, le roi est élu par la noblesse. Il est assisté d'une diète et d'assemblées régionales. A Venise, le doge est élu par les riches marchands. Dans les Provinces unies, l'assemblée des États généraux est l'autorité politique la plus puissante. En France, Espagne, Portugal, Suède, et Prusse, le pouvoir en place est la monarchie absolue. En Angleterre, le Parlement joue un grand rôle, et ses conflits avec le roi mènent à des guerres civiles et finalement la monarchie parlementaire permet de trouver un équilibre5. La Russie, autre monarchie absolue, est tournée vers l'Europe de l'Ouest. Le tsar Pierre le Grand y fait deux voyages, l'un en 1697, l'autre en 1717. Suite à ces voyages, il modernise son pays. C'est ainsi que la cour quitte Moscou, jugée trop enfoncée dans les terres, et s'installe à Saint-Pétersbourg, proche de la Baltique. De plus, l'organisation de l'armée russe est confiée à des conseillers prussiens et autrichiens6.

Montesquieu est ainsi animé d'une réflexion « géopolitique » de l'Europe. De fait, pour Montesquieu et les Lumières en général, c'est bien l'Europe qui constitue un lieu de progrès. Mais sa pensée dépasse le cadre européen. Elle dépasse aussi les problèmes de son époque. Tout son texte montre une réelle culture cosmopolite. Pour Montesquieu, être d'avant garde, c'est penser évidemment de manière universelle. Voilà pourquoi il pense évidemment en Européen. Cette Europe, il indique que ce n'est pas par la guerre qu'on peut la bâtir. L'histoire montre que les pays qui ont alternativement cherché à dominer l'Europe, ont tous provoqué des dégâts qui les ont eux mêmes poussés vers la ruine. Montesquieu préfère mettre en avant les échanges entre les pays. Mais il n'en tire pas pour autant un éloge de la concurrence et du chacun pour soi. Au contraire, puisqu'il écrit : « en Europe les édits des princes affligent, même avant qu'on ne les ait vus, parce qu'ils y parlent toujours de leurs besoins et jamais des nôtres. » (chapitre XXV). Montesquieu étudie les rapports de force et souhaite un certain équilibre des États.

Aujourd'hui, en ce début de troisième millénaire, c'est apparemment une préoccupation des actuels dirigeants européens au moment de la discussion de l'ouverture de l'Union européenne à une dizaine de pays nouveaux. Mais il est facile de constater combien la démarche de Montesquieu, qui imagine une réelle civilisation européenne, n'a rien à voir avec les bourgeois actuels, timorés et dotés d'une seule philosophie, celle de leurs coffres forts. Aujourd'hui, les postulants à l'Europe élargie, au premier rang desquels il y a la Pologne et la République tchèque, n'enthousiasment guère les États européens riches car précisément ils sont pauvres, et l'obsession des titulaires actuels est de peser et soupeser ce qui sera apporté ou retiré par ces États nouveaux. Et là ce ne sont que calculs intéressés : en effet c'est à ces postulants que devrait logiquement revenir une partie importante des aides communautaires, presque 80 % des aides étant dans les domaines agricoles et de développement régional. D'où un certain malaise chez ceux qui profitent de cette manne : le principal bénéficiaire des aides agricoles est aujourd'hui un des pays les plus riches de l'Union… la France7.

Les problèmes d'équilibre et de développement homogène dans le monde bourgeois sont donc toujours là. Ils ont certes changé de forme, mais le texte de Montesquieu, représentant des tendances les plus progressistes de son époque, montre a contrario l'incapacité de la bourgeoisie depuis trois siècles à dépasser cette contradiction.

Le 31 janvier 2002

André Lepic

< O M /\

1 Pléiade Tome II, pages 19 à 38 et L'Intégrale, Seuil, pages 192 à 197
2 Pierre Chaunu, La civilisation de l'Europe des Lumières, Les Grandes Civilisations Arthaud, 1993, pages 47-92
3 Roger Mercier et al.L'Europe des grandes monarchies, Éditions P.E.M.F. 1996, page 35
4 http://www.u-grenoble3.fr/montesquieu/
5 Roger Mercier et al. op. cit. pages 32-33
6 Roger Mercier et al. op. cit. page 45
7 « The door creaks open », The Economist, 17 novembre 2001

< O M /\

URL d'origine de cette page http://culture.revolution.free.fr/en_question/2002-01-31-Montesquieu_et_l_Europe.html

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1 mai 2017 1 01 /05 /mai /2017 19:58
Sur le choix du moindre mal , Hannah Arendt

 Sur le choix du moindre mal (Hannah Arendt, Responsabilité et jugement, Payot, pp. 77-79 )

 

«  C’est la pensée religieuse qui rejette toute connivence avec le mal » ( « et  non la philosophie politique ou morale, à l’exception de Kant » ) 

« Le Talmud enseigne que l’on doit rejeter tout compromis avec le moindre mal »… «  De même Jean XXIII… on doit se garder de « toute connivence avec le mal » 

 

 

(Arendt poursuit) : « Politiquement,  la faiblesse de l’argument du moindre mal  a toujours été que ceux qui choisissent le moindre mal oublient très vite qu’ils ont choisi le mal . »

 Arendt évoque les mesures anti-juives et le fameux argument avancé :  «  refuser de coopérer aurait aggravé les choses ». 

Arendt explique que ce type d’arguments, utilisé notamment par les gouvernements totalitaires, est l’un des mécanismes utilisés pour amener la population à accepter le mal comme tel. 

  On est donc là dans un cas de figure très particulier, où les individus ne parviennent plus à décider ce qui est bien et ce qui est mal, et vont même être conduits à inverser l’ordre moral commun (« Tu tueras « !). Ils ne parviennent plus à juger et le Pouvoir les incite à ne plus le faire. Au contraire Arendt dit que le seul  comportement qui est moral c’est-à-dire, c’est de ne pas rejeter la responsabilité sur le système (« je n’étais qu’un rouage »),  c’est de penser et de juger par soi-même: comme le gouvernement danois qui a su dire non à Hitler. Ce qui prouve qu’il n’y avait pas le choix que  entre deux options : le mal (collaborer) et plus mal encore (l’extermination).  Dans ce cas, selon Arendt,  évidemment l’argument du « moindre mal » ne tient pas.

 

 Pour ce qui concerne d’autres situations,  elle dit très explicitement   (dans  des circonstances ordinaires): « Si l’on est confronté à deux maux, alors le raisonnement tient: il est de son devoir d’opter pour le moindre, alors qu'il est irresponsable de refuser de choisir » .

De plus, elle précise bien pour ceux à qui cela aurait échappé: « Le mal commis par le III e  Reich  était si monstrueux qu’aucun effort de l’imagination ne pouvait permettre de l’appeler « moindre mal » … »

 

 

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1 mai 2017 1 01 /05 /mai /2017 14:19

 

Pour ceux qui ne sont pas abonnés 

 

 

Pas sans  moi le 7 mai 

Mal relatif contre mal irréversible 

 

 

«Je suis dégoûtée de la politique. C'est fini  : je ne voterais plus jamais de ma vie ». Cette réaction d’une de mes proches qui a voté François Fillon  est à la mesure de son  dépit. Néanmoins, elle est pas très constructive. La position rageuse des initiateurs  du  mouvement « sansmoile7mai » me semble un peu comparable. La logique qui est la leur pose problème. Le syllogisme sur lequel elle repose comporte deux  prémisses dont une au moins  est  fausse :  «  Le bien est hors de portée.  Le mal  est le contraire du bien.  Tous les contraires du bien se valent ».  S'il est correct de poser que  « le bien  est  hors de portée » -  en tout cas pour le moment -   il n'est pas juste de soutenir  pour autant que le mal - le contraire du bien - est toujours le  Mal, etc… Car il n’y a pas de Mal, mais Il y a de multiples maux et ceux-ci sont hiérarchisables. De façon générale, tous les maux ne se valent pas. Soutenir que tous les maux se valent, c'est être relativiste,  donc péremptoire. C'est s’interdire  d’examiner froidement  différentes options dont aucune ne nous satisfait mais qui ne sont pas pour autant équivalentes. De façon générale, il est irréfléchi  de soutenir  que « la peste ne vaut pas mieux que le  choléra » ou vice versa :  avant de nous  prononcer, voyons en effet quels sont les traitements disponibles pour  déterminer si certains sont en mesure d’éradiquer ou de contenir  l’épidémie. Dans le même ordre d’idées, il n'est pas sérieux par exemple de prétendre que la démocratie imparfaite - parlementaire -  ne vaut pas mieux que la dictature ou  la  démocrature… Si tous les dogmatismes sont dangereux, les théories racistes le sont davantage que les idéologies antiracistes; toutes les maladies sont pénibles, mais certaines sont  susceptibles de rémission, d'autres non; toutes les violences sont redoutables, certaines peuvent être nécessaires, tandis que d'autres sont gratuites et  injustifiables. Dans le cas qui nous occupe, l’un des candidats incarne  peut-être une politique « fasciste néolibérale » ou bien sociale-libérale, ou encore sociale-démocrate, voire tout cela  à la fois,  donc tout le contraire en effet de ce qu’appelle de ses voeux un  électeur « vraiment  de gauche ». Est-ce une raison suffisante pour laisser prospérer l'autre figure du mal? Si Emmanuel Macron est élu, il ouvrira un boulevard aux Insoumis et peut-être aux ex-frondeurs, aux écologistes, tout cela  en vue -  qui sait - d’une recomposition de la gauche. Si Marine Le Pen est élue, elle  tentera d'inscrire dans la constitution la préférence nationale, ce que signifie qu’elle tirera  un trait sur le fondement même de notre contrat social et s’attaquera au coeur battant de notre république. Parallèlement, elle encouragera le Frexit, ce qui signifie une  possible liquidation de l’UE. Dommages irréversibles. On  sait que la patronne du Front National fait les yeux doux à la fois à Vladimir Poutine et à Donald Trump qui, en retour, se disputent ses faveurs. Or, offrir les clés de la planète à  deux mâles alpha irascibles est pour le moins aventureux. Dans les années 30, un intellectuel de renom disait préférer la barbarie à l’ennui. Aujourd’hui,  certains  électeurs du Front National n’hésitent pas (Libération du 25 avril 2017 :  « Je ne suis pas raciste, je suis au delà ») à dire que  il nous faudrait « une bonne guerre, et puis c’est tout ! ». Personnellement, je préfère l'ennui à la barbarie et le mal relatif au mal irréversible. Et, pour finir, l'argument selon lequel « c'est la « politique de l’extrême-marché » que Emmanuel Macron incarne  qui a fait le lit du Front National n'est pas non plus recevable:  c’est en combattant le Front National  dans le cadre d'une démocratie certes  imparfaite, mais réelle, que l'on peut tenter de l’affaiblir, et certainement pas en capitulant - en s’abstenant de prendre parti - lorsque celui-ci arrive effectivement aux portes du pouvoir. Voter  Marine Lepen  est suicidaire, refuser de prendre position pour lui faire obstacle est irresponsable. Car les anti-virus de cette pathologie lourde, voire mortelle  pour la démocratie,  sont peut-être à l’étude - ils ne sont pas actuellement disponibles.

 

Laurence Hansen-Löve,  Auteure de Oublier le bien. Nommer le mal,  Belin,  2016.

 

 

http://www.liberation.fr/debats/2017/05/01/pas-sans-moi-le-7-mai_1566392

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1 mai 2017 1 01 /05 /mai /2017 12:54

(...) Supposez que les peuples d’Europe, au lieu de se défier les uns des autres, de se jalouser, de se haïr, se fussent aimés : supposez qu’ils se fussent dit qu’avant même d’être Français, ou Anglais, ou Allemand, on est homme, et que, si les nations sont des patries, l’humanité est une famille ; et maintenant, cette somme de cent vingt-huit milliards, si follement et si vainement dépensée par la défiance, faites-la dépenser par la confiance ! Ces cent vingt-huit milliards donnés à la haine, donnez-les à l’harmonie ! Ces cent vingt-huit milliards donnés à la guerre, donnez-les à la paix !

(Applaudissements.)

Donnez-les au travail, à l’intelligence, à l’industrie, au commerce, à la navigation, à l’agriculture, aux sciences, aux arts, et représentez-vous le résultat. Si, depuis trente-deux ans, cette gigantesque somme de cent vingt-huit milliards avait été dépensée de cette façon, l’Amérique, de son côté, aidant l’Europe, savez-vous ce qui serait arrivé ? La face du monde serait changée ! les isthmes seraient coupés, les fleuves creusés, les montagnes percées, les chemins de fer couvriraient les deux continents, la marine marchande du globe aurait centuplé, et il n’y aurait plus nulle part ni landes, ni jachères, ni marais ; on bâtirait des villes là où il n’y a encore que des écueils ; l’Asie serait rendue à la civilisation, l’Afrique serait rendue à l’homme ; la richesse jaillirait de toutes parts de toutes les veines du globe sous le travail de tous les hommes, et la misère s’évanouirait ! Et savez-vous ce qui s’évanouirait avec la misère ? Les révolutions. (Bravos prolongés.) Oui, la face du monde serait changée ! Au lieu de se déchirer entre soi, on se répandrait pacifiquement sur l’univers ! Au lieu de faire des révolutions, on ferait des colonies ! Au lieu d’apporter la barbarie à la civilisation, on apporterait la civilisation à la barbarie !

(Nouveaux applaudissements.)

Voyez, messieurs, dans quel aveuglement la préoccupation de la guerre jette les nations et les gouvernants : si les cent vingt-huit milliards qui ont été donnés par l’Europe depuis trente-deux ans à la guerre qui n’existait pas, avaient été donnés à la paix qui existait, disons-le, et disons-le bien haut, on n’aurait rien vu en Europe de ce qu’on y voit en ce moment ; le continent, au lieu d’être un champ de bataille, serait un atelier, et, au lieu de ce spectacle douloureux et terrible, le Piémont abattu, Rome, la ville éternelle, livrée aux oscillations misérables de la politique humaine, la Hongrie et Venise qui se débattent héroïquement, la France inquiète, appauvrie et sombre ; la misère, le deuil, la guerre civile, l’obscurité sur l’avenir ; au lieu de ce spectacle sinistre, nous aurions sous les yeux l’espérance, la joie, la bienveillance, l’effort de tous vers le bien-être commun, et nous verrions partout se dégager de la civilisation en travail le majestueux rayonnement de la concorde universelle.

(Bravo ! bravo ! - Applaudissements.)

Chose digne de méditation ! ce sont nos précautions contre la guerre qui ont amené les révolutions ! On a tout fait, on a tout dépensé contre le péril imaginaire ! On a aggravé ainsi la misère, qui était le péril réel ! On s’est fortifié contre un danger chimérique ; on a vu les guerres qui ne venaient pas, et l’on n’a pas vu les révolutions qui arrivaient.

(Longs applaudissements.)

Messieurs, ne désespérons pas pourtant. Au contraire, espérons plus que jamais ! Ne nous laissons pas effrayer par des commotions momentanées, secousses nécessaires peut-être des grands enfantements. Ne soyons pas injustes pour les temps où nous vivons, ne voyons pas notre époque autrement qu’elle n’est. C’est une prodigieuse et admirable époque après tout, et le dix-neuvième siècle sera, disons-le hautement, la plus grange page de l’histoire. Comme je vous le rappelais tout à l’heure, tous les progrès s’y révèlent et s’y manifestent à la fois, les uns amenant les autres : chute des animosités internationales, effacement des frontières sur la carte et des préjugés dans les coeurs, tendance à l’unité, adoucissement des moeurs, élévation du niveau de l’enseignement et abaissement du niveau des pénalités, domination des langues les plus littéraires, c’est-à-dire les plus humaines ; tout se meut en même temps, économie politique, science, industrie, philosophie, législation, et converge au même but, la création du bien-être et de la bienveillance, c’est-à-dire, et c’est là pour ma part le but auquel je tendrai toujours, extinction de la misère au dedans, extinction de la guerre au dehors.

(Applaudissements.)

Oui, je le dis en terminant, l’ère des révolutions se ferme, l’ère des améliorations commence. Le perfectionnement des peuples quitte la forme violente pour prendre la forme paisible ; le temps est venu où la Providence va substituer à l’action désordonnée des agitateurs l’action religieuse et calme des pacificateurs.

(Oui ! Oui !)

Désormais, le but de la politique grande, de la politique vraie, le voici : faire reconnaître toutes les nationalités, restaurer l’unité historique des peuples et rallier cette unité à la civilisation par la paix, élargir sans cesse le groupe civilisé, donner le bon exemple aux peuples encore barbares, substituer les arbitrages aux batailles ; enfin, et ceci résume tout, faire prononcer par la justice le dernier mot que l’ancien monde faisait prononcer par la force.

(Profonde sensation.)

Messieurs, je le dis en terminant, et que cette pensée nous encourage, ce n’est n’est pas d’aujourd’hui que le genre humain est en marche dans cette voie providentielle. Dans notre vieille Europe, l’Angleterre a fait le premier pas, et par son exemple séculaire elle a dit aux peuples : Vous êtes libres. La France a fait le second pas, et elle a dit aux peuples : Vous êtes souverains. Maintenant faisons le troisième pas, et tous ensemble, France, Angleterre, Belgique, Allemagne, Italie, Europe, Amérique, disons aux peuples : Vous êtes frères ! »

(Immense acclamation. - L’orateur se rassied au milieu des applaudissements.)

Victor Hugo [2]

 
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24 avril 2017 1 24 /04 /avril /2017 15:44
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23 mars 2017 4 23 /03 /mars /2017 21:12

Mensonges et (post) vérité .. un article sur un sujet qui me tient à coeur.. mais payant !

 

http://www.imagine-magazine.com/lire/spip.php?article2275

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21 mars 2017 2 21 /03 /mars /2017 13:52

Les programmes politiques, un outil dépassé, Le Cercle - Les Echos

Lire aussi le cahpitre "Désuétude du politique" dasn le livre de Michel Puech , Homo sapiens technologicus

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2 mars 2017 4 02 /03 /mars /2017 10:22
Syrie: avant tout une guerre contre le fascisme

 

 

Sur la révolution syrienne, Editions La lenteur, 2017

 

 

«  Il y a une résistance démocratique en Syrie, et personne la soutient »

 

 

 

   Les raisons de ne pas s’intéresser à la guerre qui se déroule en Syrie depuis 2011 ne manquent pas. Les enjeux géopolitiques de ce conflit sont d'une ampleur et d'une complexité telles qu'ils découragent  a priori  toute bonne volonté, même de gauche, même droits-de-l’hommiste… il faut ajouter  que la couverture de la révolution puis de la guerre par la presse occidentale  fut pour le moins intermittente, sinon  partiale : « Rarement soulèvement populaire d'une telle ampleur et d'une telle portée aura été à ce point minimisé, calomnié, recouvert d'un tombereau  de mensonges, d'ordures et de cadavres » (Note des éditeurs). La publication d’un  ouvrage collectif  - Sur la révolution syrienne,  coordonné par les Editions La lenteur -  ne peut passer inaperçue ! Constitué pour l'essentiel de témoignages fournis par des acteurs de terrain – notamment des réfugiés syriens accueillis  dans la région toulousaine - le livre offre une représentation de la révolution qui est tout sauf idéologique. Concrète, vivante, fine et nuancée, l’ approche est inédite. Les  lecteurs les plus avertis,  soucieux en priorité d'intelligibilité et d’impartialité, liront  les mises au point géopolitiques des chercheurs - l’historien  Jean-Pierre Filiu, professeur à Sciences-po Paris, Ziad Majeb enseignant  à l'université américaine de Paris - s’ils veulent  se faire une idée des forces en présence depuis que les russes ont inversé le rapport de force militaire; ils pourront lire aussi  les analyses de  Leïla El-Shami  (l’une des fondatrices de Tahir-ICN, un réseau qui tente de relier les mouvements anti autoritaires du Moyen-Orient, d'Afrique du Nord et d’ Europe) et Robin Yassin-Kassad, (auteur de The road to Damascus et co-auteur de Syria Speaks, Art and Culture from the Front- Line, et contributeur régulier du Guardian), qui portent plus particulièrement sur les  perspectives actuelles de la résistance démocratique en Syrie (« Où en est la révolution syrienne» ?).  

  Ce sont toutefois des témoignages épars (sur le rôle des femmes de Daraya par exemple) et des « paroles de  Syriens » rapportant des  expériences singulières, poignantes,   qui retiennent l’attention.  Comme, parmi tant d’ autres, ce récit  de Sabr  :«  Le 15  mars 2011, cinquante  personnes se regroupent devant la mosquée  Amawi (… )  On a quelques slogans du type: : « Dieu-Syrie-Liberté» encore  « Qui se bat contre son peuple est un traître »  (…) Une femme est violemment arrêtée. Moi aussi, je suis arrêté et envoyé  à la section de sécurité. On m’attache les mains  avec des menottes et on me suspend au  plafond par les mains. J'ai gardé des cicatrices de ces heures de torture. Enfin, la première chose qu'on te  fait, on te fait déshabiller, on te met les contacts électriques sur le corps. Et puis ensuite, j'ai passé dix jours dans une sorte de trous de un mètre sur un mètre cinquante ». (…).  « C'est comme un trou dans la terre, une grotte. C'est la torture par l'isolement, dans un espace très confiné » (…) Ou encore de Oula:  « Mon cousin est resté emprisonné pendant plusieurs années de la sorte. Il s’est fait arrêter à neuf ans parce qu’il  distribuait un tract. Il est ressorti à dix-sept  ans ! Tout ça  sans jugement! (« Paroles de Syriens réfugiés en région toulousaine ». (Fin 2015-début 2016 ).

  Avouons-le, il nous est difficile de nous faire une idée du degré d'héroïsme donc il faut faire preuve   pour affronter   la terreur,  la famine, le bombardement, les menaces permanentes sur les enfants, la torture … et  pour néanmoins continuer  le combat.  On doit  tout même  signaler que la révolution syrienne comporte aussi un volet émancipateur : «Avec la libération des villages et des villes, une nouvelle entité est née, dans la révolution, pour remplacer le vide institutionnel : les conseils locaux. Leur finalité était de réorganiser la vie quotidienne et de remettre en marche le service public, sous les bombes ». Ces témoignages indépendants mais concordants nous apprennent  que,  envers et contre tout,  dans des conditions de précarité et de souffrance inouïes, l'action des révolutionnaires a engendré  des structures parallèles destinées à  combler le vide créé par le retrait de l'État, jetant ainsi les bases d'une autre société possible  ( « Où en  est la révolution syrienne? » par Abù Nazem, été 2016). Ce qui est proprement sidérant,  c’est que, dans un tel contexte,  on a pu  observer  une reprise massive des manifestations comme  par exemple au mois de mars 2016 à l'occasion d’une trêve.   Ni  la résignation ni le désespoir n’ont jamais  pris le dessus.

   «  Notre vision du monde, écrivent en introduction  les coordinateurs de l’ouvrage,  est que le soulèvement  de 2011 était pacifique, multi-confessionnel  et  visait l’établissement d'un régime de liberté, au minimum une démocratie représentative  « à l’ occidentale ». Face  à la répression barbare d’Assad et à la création (pour une partie suscitée par ce dernier) d'une autre opposition, jdjihadiste, le mouvement s'est  radicalisé au sens où il a dû recourir à la violence armé pour se défendre (…). Dans le même temps il a été gangrené par des factions et des potentats islamistes,  qui ont pu prendre une telle place avant tout parce qu'ils étaient les seuls à bénéficiers  de financements et d’armements   importants en provenance de l’étranger ». Les acteurs et les témoins du conflit reviennent  à plusieurs reprises dans la suite de l'ouvrage sur les dérives et  les ambiguïtés d'une révolution, devenue une guerre civile, dont  certaines des  parties prenantes dénaturent, voir contredisent diamétralement les objectifs démocratiques initiaux :  « La militarisation du soulèvement, à partir de l'été et de l'automne 2011, a fait qu'il a perdu son organisation horizontale, participative et non sectaire, au profit de luttes entre factions autoritaristes, qui souhaitent imposer leur hégémonie, et refuser aux populations libérées  leur droit à l’autodétermination»  (« Défi à l'État Nation en Syrie », Leïla Al- Shami, printemps 2016). La   situation a évolué tant et  est si bien que Leïla Al-Shami la résume  finalement en ces termes : «La double bataille qui est imposée aux Syriens  consiste à se battre à la fois contre les fascistes assadistes en cravate et les fascistes islamistes barbus ». Les affrontements entre milices kurdes et djihadistes font l’objet d’un chapitre, l’occasion de signaler qu’entre  le régime de Bachar, l’Etat Islamique et les milices de la branche syrienne du PKK, une majorité de  Syriens se refuse aujourd'hui à choisir ( blog « Un oeil sur la Syrie », octobre 2014 ). 

 

    Si  ce conflit est réputé,  non sans quelque raison, extrêmement  « complexe »,  la lecture de cet ouvrage  permet  d'y voir un tout petit peu plus clair.  On retiendra premièrement que,  même si l'Islam est une composante culturelle non négligeable de la vie du peuple  syrien, le  mouvement ne se réduit pas à sa composante islamique  (Sophie Bessis).  Deuxièmement : « C'est le régime Assad avec ses alliés (Hezbollah, milice iranienne, armée russe) responsabilité de l' écrasante majorité des morts civils en Syrie, loin de  loin de Da’ech et  Al-Qaida. Ensuite, et contrairement à ce que l'on serait tenté de penser, la résistance n’a pas encore baissé les bras ( « Nous, citoyens Syriens, on est tous contre Da’ech et  contre les groupes islamistes extrémistes (…) on est optimiste. On lutte pour ça, pour que notre peuple ait sa liberté. Oui, il y a une solution qui va prendre du temps. Mais ça va aller » (« Les agents du régime ont écrit sur les murs: Assad, on brûle le pays»,  entretien avec un habitant de Douma, automne 2015). 

 

 Et nous dans tout cela? Y at-il quelque chose que nous puissions faire? : « Ce qui reste à la portée d'un français, d'un Européen, aujourd'hui, c'est de s'informer sur la réalité syrienne, ce qu'y font les puissances étrangères et les djihadistes ( parfois venu de chez nous) ; se mettre en lien avec les nombreux insurgés syriens réfugiés dans notre (nos) pays et les encourager à s'exprimer publiquement sur leur combat (…); envisager avec nos moyens d’ aider  politiquement  et matériellement « les charpentiers, les paysans, les ingénieurs », les Syriens ordinaires qui continuent de se battre pour un futur meilleur que ce qu'ils connaissaient sous la dictature, avant 2011 »  (Note des éditeurs) .

 

 

 

Laurence Hansen-Löve

   

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21 février 2017 2 21 /02 /février /2017 17:10

Véronique Nahoum-Grappe m'autorise à reproduire son texte... accessible aux seuls abonnés 

 

https://blogs.mediapart.fr/veronique-nahoum-grappe/blog/200217/syrie-les-crimes-contre-l-enfance-comme-signe

 

 

Syrie :  Les crimes contre l’enfance comme signe 

   

 

 

 

Au moment où en France  un crime a été  commis contre l’intégrité physique, morale  et sociale d’un jeune homme violé par un policier en uniforme, toute les informations venues de l’espace syrien offrent un comble absolu dans l’usage du sadisme  en politique. 

Depuis 1970, la Syrie est dirigée par deux hommes, Hafez et Bachar el-Assad, le père et le  fils. Depuis plus de  50 ans,  leur régime se caractérise  non seulement par un mépris absolu des droits humains les plus fondamentaux — et donc par le choix politique d’une violence extrême dans la répression d’un peuple perçu comme opposant (les massacres de masse récurrents du père et du fils sont bien documentés, par exemple à Hama en  1982) — mais aussi par un usage ancien des tortures et assassinats à l’encontre de la population carcérale détenue dans ses prisons, de tous âges et sexes. 

La répression sauvage de plus en plus militarisée de la population civile, après les grandes manifestations pacifistes en faveur de la démocratie de 2011, s’est progressivement muée en guerre totale, une guerre de destructions de villages et de sites urbains assortie de massacres ou d’évacuations forcées d’une population civile prise délibérément comme cible (ce qui est aussi bien documenté, comme est avéré l’usage d’armes interdites comme les gaz chimiques). Ainsi, la ville historique d’Alep Est, patrimoine de l’humanité, a subi un siège de plus en plus meurtrier, qui s’est intensifié à partir de juillet jusqu’à décembre 2016 : la chute, la destruction du cœur historique de la  ville historique, assortie de l’évacuation des populations survivantes a frappé le monde. Le style de guerre des bombardiers russes est d’exterminer tout ce qu’il y a en dessous, comme à Grozny (1999-2000), maternité, hôpital,  école.  

 

Particularité d’un style

Il y a donc pour les  futurs juristes  qui viendront quand nous serons tous morts, deux niveaux de criminalité politique d’Etat : le niveau atteint pendant la guerre avec le meurtre délibéré et sauvage de populations  civiles bombardés avec l’ami russe qui  connaît  la musique.  Et le niveau de criminalité politique  de répression normalisé en temps de paix,  et accentué en temps de guerre,  qui concerne la question des prisons et des détenus. Et là, il y a quelques particularités du « style » de ce régime qui apparaissent : les enquêtes  sur la répression  dictatoriale du régime de Bachar  El Assad  montrent non seulement un usage politique  de la cruauté   envers tous les  corps humains, hommes femmes torturés violés, mais aussi l’usage croissant   et normalisé  de tortures d’enfants même tous petits ,  même nourrissons, incarcérés les prisons  d’adultes … Les photographies   de ces horreurs sont  délibérément exhibées par un régime qui produit la terreur à l’intérieur et le mensonge politique obscène pour le monde extérieur.  C’est un fait d’époque, les pires régimes du moment, exploitent la photographie de leurs tortures et crimes  pour reproduire souffrance d’une  scène qui n’a eu lieu physiquement qu’une fois  … 

  En Syrie,  les images de ces horreurs sont envoyées aux parents , elles sont mises en circulation cryptée pour  produire  une   terreur  politique non seulement  chez les opposants  mais dans tout l’espace social syrien, qui se retrouve abimé par ces images d’abominations. Distillées comme formes de répression politique intérieure, elles violent les yeux,  elles massacrent toute lueur de joie,  elles dévastent cette confiance  collective basique vis à vis du soleil,  du lien social : lorsque les résistantes et résistants syriens proclament actuellement :   « ils ne  tueront pas notre joie » , ils disent quelque chose de  très précis  au regard de ce contre quoi ils doivent  lutter.. Et ce  au  pire moment  en face  de la victoire de la force pure, celle de bombardements, confortables du point de vue de l’agresseur qui appuie sur le bouton… Il est tranquille,  il  a mal au  pouce, il ne risque jamais, en face,   une attaque du moindre avion ennemi. 

 Il n’y a pas  de limites ni d’innovation dans les pratiques de cruauté extrêmes qu’un dictateur peut infliger à sa propre population : son programme est d’une infinie répétition comme dans les œuvres de Sade, comme dans les  circuits de films porno-sadiens, destinées     aux malheureux qui vont se masturber dessus.  Mais, dans la  culture de la domination politique, il y a  comme un style propre, qui  est le signe d’un certain fonctionnement d’une part, lié à l’impunité  dans la durée,  et d’une certaine forme de culture d’autre part, fondée sur un système de croyance non clairement conscient. 


Le bourreau tortionnaire d’enfants attend la retraite

    Une impunité inscrite dans une filiation : depuis 50 ans, la répression des Assad, comme unique réponse politique à quiconque redresse le front, est transmise du père au fils.. La longue durée de l’impunité des responsables politiques de ces crimes massifs contre l’humanité inscrit leur perpétration dans une normalité. Leur violence politique extrême devient routine. A force de protéger leurs crimes, les responsables jouissent d’une impunité normalisée qui fonctionne comme un blanchiment de pratiques sales : elle les efface, les aplatit, grâce à ce train-train peinard de leur propre continuation pragmatique  dans la durée quotidienne. Le bourreau-violeur-tortionnaire d’enfant attend la retraite. Et le politique signe et re-signe le perfectionnement systémique des programmes de morts et de souffrances : ici, il commande les photos des personnes torturées, là, il réclame l’incarcération des bébés. Avec le temps, l’impunité produit des effets particuliers : elle est non seulement un grand confort du criminel, qui ment avec cette stupéfiante séduction hypnotique du maître des vivants et des morts, de leur terreur et de leur douleur,  mais en plus, avec son inscription dans la durée, elle fonctionne comme un sédatif progressif. 

  C’est alors qu’advient tout naturellement ce double accroissement des crimes, celui de leur massivité, celui de leur cruauté, jusqu’aux tortures et viols d’enfants tout petits emprisonnés en masse, ce qui est sans doute une de ses innovations. On connaissait les viols systématiques (le nettoyage ethnique en Bosnie en 1992), on savait que les tortures des pouvoirs totalitaires n’épargnent ni femmes, ni vieux, ni bébés, mais les emprisonnements et viols avec tortures systématiques d’enfants, c’est le style de Bachar, sa signature, produite par le vertige d’une impunité inscrite  dans  le temps long de sa filiation.  La diffusion d’images  d’une cruauté insoutenable qui  rend toute conscience, même éloignée du terrain, folle et hagarde, surtout celle de la jeunesse — on connaît  le rôle  de ces images diffusées par l’EI dans le chemin vers la radicalisation de certains jeunes français .  

 

Hérode au XXI e siècle

On savait qu’il y aurait un fascisme-totalitaire du XXIe siècle qui ne ressemblerait pas à celui du milieu du XXe siècle, comme avait écrit Primo Levi. Eh bien, il est là, le régime politique du XXIe siècle qui pue le nazisme auquel il ne ressemble pas. Comment l’appeler ? « L’Etat de barbarie », pour reprendre la formule de Michel Seurat lorsqu’il décrivait en 1980 déjà la manière dont ce système dictatorial  fonctionnait. 

 Mais de quel système de croyance  naît la possibilité  d’un tel franchissement  du tabou anthropologique de la protection collective  de toute petite enfance, fondée sur cette évidence devenue emblématique de son  innocence ? Lorsque l’ennemi est l’autre racial (mi-XX° siècle) « ethnique » (Europe années 90) « culturel, religieux ou national » (XXI°siècle), il se produit une  extension de la haine contre lui, fabriquée culturellement et mise en ébullition par la propagande aussi mensongère qu’obscène et transgressive. Cette haine planante, collective ,  dessine toujours la  silhouette, la figure de l’ennemi :   le ventre  des femmes, l’enfant tout petit qui joue près de sa mère, toute cela c’est l’ennemi qui menace l’avenir de la nation  (comme dans cette rumeur actuelle de  l’extrême droite française qui pense comme un  génocide « blanc » d’un grand remplacement du « peuple français » l’invasion démographique  de l’intrus culturel, ennemi dont les  femmes seraient  trop fécondes…). Femmes et enfants de l’Autre sont alors haïs  et  leur viol, leur torture,  leur massacre sont idéologiquement pensables, donc possibles.  Mais  ce qui est en jeu dans les tortures et massacres délibérés  de la petite enfance comme  aboutissement  de la répression extrême généralisée, et normalisée par l’impunité,  dans les  prisons syriennes est ici autre chose :  au minimum  le signe d’une qualité de haine exceptionnelle de la part du pouvoir dominant familial syrien, de son bloc pétrifié d’absence de pensée, seulement un  abime de panique fossilisée,  celle  d’un Hérode du XXI° siècle , ophtalmologue aveuglé,  panique  que naissent quelque part ceux  qui vont   détrôner son fils ?  

 
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