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20 février 2013 3 20 /02 /février /2013 13:56

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Éthique de conviction  et éthique de responsabilité

Le sociologue allemand Max Weber introduit une distinction prometteuse:

« Il est indispensable que nous nous rendions clairement compte du fait suivant: toute activité orientée selon l'éthique peut être subordonnée à deux maximes totalement différentes et irréductiblement opposées. Elle peut s'orienter selon l'éthique de la responsabilité ou selon l'éthique de la conviction. Cela ne veut pas dire que l'éthique de conviction est identique à l'absence de responsabilité et l'éthique de responsabilité à l'absence de conviction. Il n'en est évidemment pas question. Toutefois il y a une opposition abyssale  entre l'attitude de celui qui agit selon les maximes de l'éthique de conviction - dans un langage religieux nous dirions : « Le chrétien fait son devoir et en ce qui concerne le résultat de l'action il s'en remet à Dieu» - et l'attitude de celui qui agit selon l'éthique de responsabilité qui dit: « Nous devons répondre des conséquences prévisibles de nos actes. » Vous perdrez votre temps à exposer, de la façon la plus persuasive possible, à un syndicaliste convaincu de la vérité de l'éthique de conviction que son action n'aura d'autre effet que celui d'accroître les chances de la réaction, de retarder l'ascension de sa classe et de l'asservir davantage, il ne vous croira pas. Lorsque les conséquences d'un acte fait par pure conviction sont fâcheuses, le partisan de cette éthique n'attribuera pas la responsabilité à l'agent, mais au monde, à la sottise des hommes ou encore à la volonté de Dieu qui a créé les hommes ainsi. Au contraire le partisan de l'éthique de responsabilité comptera justement avec les défaillances communes de l'homme (car, comme le disait fort justement Fichte--, on n'a pas le droit de présupposer la bonté et la perfection de l'homme) et il estimera ne pas pouvoir se décharger sur les autres des conséquences de sa propre action pour autant qu'il aura pu les prévoir."

Max Weber, Le Savant et le Politique (1919),

trad. J. Freund revue par E. Fleischmann et É. de Dampierre,

© Plan 1959, 10/18, colt. «Bibliothèques», 1963, p. 206-207.

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Published by laurence hansen-love - dans actualité politique
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commentaires

Pascal Jacob 20/02/2013 14:28


Merci, vous êtes trop aimable, et venant de vous c'est un compliment qui me va droit au coeur car vos publications sont excellentes. Je signe des deux mains votre réponse, bien qu'il me semble
que Weber penche pour l'abandon des convictions lorsqu'il écrit "«
la distinction entre l’éthique de conviction et l’éthique de la responsabilité débouche sur un choix raisonné (et non pas arbitraire) en faveur d’une morale conséquentialiste ».
Cordialement,PJ

laurence hansen-love 20/02/2013 17:46



Oui, c'est sûr: ce qu'il dit des syndicalistes est assez éloquent..



pascal jacob 20/02/2013 14:13


Chère Madame,


Opposer conviction et responsabilité, c’est s’obliger à choisir entre deux niveaux de réflexion
qui sont tous deux indispensables. En effet, la démarche de notre conscience morale, devant une situation difficile, se développe selon le très classique schéma du raisonnement pratique : Il
s’agit d’abord de rechercher les grands principes, qui sont au fond de grandes convictions : Faire le bien, éviter le mal, protéger la vie humaine. Puis la conscience délibère afin de
discerner, dans les circonstances présentes, comment ces biens sont en jeu. Puis la conscience porte un jugement objectif sur les actes à poser et enfin nous posons ces actes. Répondre d’un acte,
en assumer la responsabilité, c’est justement pouvoir rendre compte de cette démarche intellectuelle, afin d’assumer le jugement d’autrui par exemple, et rendre des comptes.


La difficulté par rapport à cela est que nous concevons l’éthique non pas comme une science
pratique, c'est-à-dire un savoir agir, mais comme une boîte à outils en vue de la justification. Il s’agit de construire une éthique qui me justifie, soit en m’appuyant sur mes convictions pour
me dégager de toute responsabilité, soit pour me libérer de la culpabilité d’avoir sacrifié mes convictions.


Or il est temps sans doute de se réapproprier une authentique éthique de responsabilité appuyée
sur une solide éthique de conviction. Prenons un exemple simple, justement celui du droit à la vie.


Devant une femme qui souhaite interrompre sa grossesse, qu’est-ce qu’être précisément
responsable ? Peut-être est-il un peu rapide d’opposer la conviction qu’il faut protéger la vie à la responsabilité du médecin qui doit éviter les conséquences d’une grossesse non désirée.
En revanche, que signifie articuler conviction et responsabilité ? A l’évidence, c’est faire en sorte que l’exigence qui découle de la conviction devienne possible, c'est-à-dire que la femme
puisse concrètement trouver les moyens de garder son enfant.


Aussi faut-il revenir aux sources de cette éthique de responsabilité, c'est-à-dire de l’importance
à donner à cette notion de responsabilité. Car si le piège est dans une opposition trop rapide aux convictions qui prendraient la forme d’un rationalisme moral de type kantien, peut-être peut-on
aller plus loin dans l’analyse de cette responsabilité.


C’est également en réaction à Kant que la tradition phénoménologique et existentialiste, avec
Scheler, Lévinas puis Hans Jonas, introduit cette notion d’impératif de la responsabilité. Chez ces auteurs, cet impératif est issu du souci d’enraciner l’éthique dans une manifestation la plus
concrète du bien, chez Lévinas par exemple le visage d’autrui, ou simplement le futur de l’humanité chez Jonas. Ceci afin d’échapper à l’éthique de conviction kantienne qui cantonne la réflexion
dans un universalisme abstrait, exprimé dans le fameux impératif catégorique « agis de telle sorte que tu puisses vouloir que la maxime de ton action puisse être érigée en loi
universelle » et conduit ainsi à opposer le respect des convictions au respect des personnes.


C’est que l’universel qui anime l’éthique de conviction de Kant est une qualité de la maxime qui
éprouve sa cohérence rationnelle. L’homme concret, si l’on peut dire, est en dehors. C’est pourquoi Kant est obligé de poser un second impératif : agis de telle sorte que tu considère
l’humanité dans la personne d’autrui toujours comme une fin et jamais comme un moyen.


Le problème est que cette humanité reste, chez Kant, inconnue, faute de métaphysique du sujet.
L’éthique de responsabilité représente sans doute un progrès par rapport à Kant, dont elle permet de se détacher du rationalisme moral inopérant. Quand elle n’est pas un simple instrument de
manipulation, l’éthique de responsabilité pourrait être un premier pas pour se poser la question : de quoi ai-je à répondre, et « à qui ai-je à répondre » ? afin de retrouver
le fondement concret des valeurs éthique au travers de cette parole échangée.


« De quoi ai-je à  répondre : sans doute
d’abord de mes convictions, comme on l’a dit, puis de la réflexion qui m’a conduit à juger moralement de l’acte que je posais. A qui ai-je à répondre ? Peut-être à ma propre conscience, mais
surtout à autrui, qu’il soit ou non en situation de ma questionner ou de m’entendre. Dans cette réponse qu’il s’agit de pouvoir donner affleure la véritable rationalité éthique : pouvoir se
dire à autrui, ce qui interdit en premier lieu de tuer autrui, et d’une manière générale tout ce qui détruit cet échange de langage dans lequel je réponds à autrui de mes
actes.


Bien cordialement,


P. Jacob

laurence hansen-love 20/02/2013 14:22



Merci beaucoup cher Monsieur, quel honneur de recevoir un commentaire de ce niveau!
 Cela dit, Max Weber nous invite lui-même à dépasser cette opposition, qui est une tension plus qu'un antagonisme (l'un excluant l'autre). Un homme politique responsable est évidemment aussi
un homme de conviction (cf De  Gaulle par exemple, Lincoln ou Obama).
 Quant à l'homme de conviction qui n'est pas responsable, il va à l'encontre de ses propres convictions..