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3 mars 2013 7 03 /03 /mars /2013 10:51

Rousseau.jpg 

 (voici le texte complet, tel qu'il est présenté dans mon manuel,  Belin 2004)

 

  Les écueils d’une histoire subjective

 Pour posséder une réelle valeur pédagogique, l’histoire ne devrait se préoccuper que de la vérité. Mais les historiens se concentrent sur les « hauts faits » des hommes qui « s’arrangent pour être vus » : ils retiennent en priorité ce qui est susceptible de frapper l’imagination. Il n’est pas sûr, dans ces conditions, que l’histoire soit cette école de civisme que vantent sans relâche les hommes politiques et les enseignants.

 

"Il est difficile de se mettre dans un point de vue d’où l’on puisse juger ses semblables avec équité. Un des grands vices de l’histoire est qu’elle peint beaucoup plus les hommes par leurs mauvais côtés que par les bons ; comme elle n’est intéressante que par les révolutions, les catastrophes, tant qu’un  peuple croît et prospère  dans le calme d’un paisible gouvernement, elle n’en dit rien ; elle ne commence à en parler  que quand, ne pouvant plus se suffire à lui-même, il prend part aux affaires de ses voisins, ou les laisse prendre part aux siennes ; elle ne l’illustre que  quand il est déjà sur son déclin : toutes nos histoires commencent où elles devraient finir. Nous avons fort exactement celle des peuples qui se détruisent ; ce qui nous manque est celle des peuples qui se multiplient ; ils sont assez heureux et assez sages pour qu’elle n’ait rien à dire d’eux :  et en effet nous voyons, même de nos jours que les gouvernements qui se conduisent le mieux sont ceux dont on parle le moins. Nous ne savons donc que le mal ; à peine le bien fait-il époque. Il n’y a que les méchants de célèbres, les bons sont oubliés ou tournés en ridicule : et voilà comment l’histoire, ainsi que la philosophie, calomnie sans cesse le genre humain.

 De plus, il s’en faut bien que les faits décrits dans l’histoire soient la peinture exacte des mêmes faits tels qu’ils sont arrivés : ils changent de forme dans la tête de l’historien, ils se moulent sur ses intérêts, ils prennent la teinte de ses préjugés. Qui est-ce qui sait mettre exactement le lecteur au lieu de la scène pour voir un événement tel qu’il s’est passé ? L’ignorance ou la partialité déguise tout. Sans altérer même un trait historique, en étendant ou resserrant des circonstances qui s’y rapportent, que de faces différentes on peut lui donner ! Mettez un même objet à divers points de vue, à peine paraîtra-t-il le même, et pourtant rien n’aura changé que l’œil du spectateur. Suffit-il, pour l’honneur de la vérité, de me dire un fait véritable  en me le faisant voir tout autrement qu’il n’est arrivé ?  Combien de fois un arbre de plus ou de moins, un rocher à droite ou à gauche, un tourbillon de poussière élevé par le vent  ont décidé de l’événement d’un combat sans que personne s’en soit aperçu !  Cela empêche-t-il que l’historien ne vous dise la cause de la défaite ou de la victoire avec autant d’assurance que s’il eût été partout ? Or que m’importent les faits en eux-mêmes, quand la raison m’en reste inconnue? et quelles leçons puis-je tirer d’un événement dont j’ignore la vraie cause ? L’historien m’en donne une, mais il la controuve ; et la critique elle-même, dont on fait tant de bruit, n’est qu’un art de conjecturer, l’art de choisir entre plusieurs mensonges celui qui ressemble le mieux à la vérité".

 

 Jean-Jacques Rousseau, Emile  ou de l’éducation   (1762), L IV, pp 309-310 GF  Flammarion,1966.

 

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Published by laurence hansen-love - dans Préparation IEP (sciences-po)
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