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13 janvier 2015 2 13 /01 /janvier /2015 16:27

Bidar 

 

 

« (…)  Partout  l’on dispute de ce que prescrit aujourd’hui le commandement de Dieu. Ce sujet, devenu de plus en plus crucial, apparaît d’ores et déjà comme le débat dont l’issue décidera de la survie même de notre spiritualité.

 S’inscrire dans la culture critique européenne.

 Si cependant, dans ce contexte général, je concentre ma réflexion sur l’islam en Europe, c’est que le problème global d’une réforme s’y pose en des termes uniques, introuvables ailleurs, parce que l'Europe est, de par son histoire et ses valeurs, une exception dans le monde. Cette exception européenne me paraît en réalité si forte qu’on ne peut même pas, pour une multitude de raisons que je ne peux évoquer ici, l’associer aux Amériques sous la dénomination générale d’Occident. Ce qualificatif d’Occident, s’opposant à celui d’Orient, me semble s’appliquer davantage au Nouveau Monde qu’à notre vieux continent. Celui-ci n’est ni d’Orient, ni d’Occident. Il y a une « géographie spirituelle » spécifique de l’Europe, comme le disait Husserl, qui la distingue aussi bien de l’Orient dont elle est l’extrême terminaison que de l’Occident américain émané d’elle, et fait de sa position physique et spirituelle une sorte de milieu entre l’Est et l’Ouest.

Quoi qu’il en soit, l’analyse de ce que peut devenir l'islam en son sein ne pourra être menée indépendamment d’un examen de ce qu’est l’Europe elle-même, et d’une attention toute particulière à ce qu’on pourrait appeler son singulier destin. L’islam trouvera certainement un milieu si original – je prends le terme de milieu au sens biologique d’environnement vital ou d’écosystème –  que l'identité islamique ne pourra qu’en être radicalement bouleversée, au point de la rendre méconnaissable pour tous ceux qui restent  subjugués par ses expressions habituelles et ancestrales.

 Précisément, l’Europe comme civilisation est si étrangère à l’islam, et historiquement si antagoniste, qu’elle semble a priori allergique à l’idée de son implantation durable. En réalité, cette hostilité impose à l’islam la plus salutaire des épreuves de vérité, la plus radicale et décisive des remises en question. Et l’ islam qui résultera de ce traitement de choc ne pourra plus, par là-même, être considéré comme un corps étranger, mais comme l’une des dimensions fondatrices de la conscience européenne.

 

Car celle-ci, en agissant sur lui, gagnera aussi quelque chose en retour, la confrontation à l’adversité agissant toujours comme révélateur de soi. Puisque ce sont les musulmans européens eux-mêmes qui entreprendront ce travail de réforme de leur foi, leur vision nouvelle de l’islam contribuera en même temps à forger la perception que la nouvelle conscience européenne doit aujourd’hui prendre d’elle-même. Ce qui paraît central, c'est une idée que l’islam et l’Europe doivent se passer mutuellement au crible l’un de l’autre. L’idée d’une critique de l’islam par les valeurs européennes est nécessaire. Mais l’islam peut apporter quelque chose en échange. C’est la nature de cette symbiose à venir qu’il faut préciser.

L’Europe peut offrir  à l'islam ses principes moraux et politiques les plus caractéristiques, qui font d’elle à  juste titre le phare de la modernité. 

Ces principes sont ceux que l’esprit européen a le privilège d’avoir inventés, du gouvernent  nos républiques et éduquent  nos consciences depuis le siècle des lumières : l’esprit critique, la nécessité et le droit de penser par soi-même, la liberté individuelle, la dissociation du politique et du religieux, l’égalité des droits et des chances, le partage de la sorte des politiques entre tous, enfin, l’idée que la définition de ce qui est juste ou objectif s’obtient par le dialogue entre des consciences éthiquement disposées les unes envers les autres.

 Il paraît que nulle part ailleurs l’islam n’a entre les mains de tels instruments d’auscultation et de redéfinition de lui-même. Et nulle part ailleurs non plus, on ne le laissera s’en servir pour s’examiner. Dans les états dits islamiques, on soutient ainsi que ces principes ont été forgés par la raison humaine et ne peuvent par conséquent jugé une révélation divine. Ce faisant, dans ces Etats ou  au sein des écoles coraniques figées sur la lettre du Coran,  on ne se souvient plus du tout de l'appel à l’usage de la raison lancée par Averroès (1126 1198) au XIIe siècle dans son traité décisif : « Il y a dans la loi divine des passages ayant un sens extérieur dont l'interprétation est obligatoire pour les hommes de la démonstration rationnelle, et qu'ils ne peuvent prendre à la lettre. » (Averroès, l’accord de la religion et de la philosophie. Traité décisif. Paris, collection « Bibliothèque de l’islam » 1988). 

  Il n’y a pas que dans la conscience musulmane européenne que ce message peut encore être entendu et mis en œuvre, parce que l’usage de la raison ne nous paraît pas incompatible avec la foi et qu’au contraire, le travail de l’esprit et la sensibilité du cœur nous semblent devoir se féconder mutuellement pour nous aider à nous connaître nous-mêmes. La culture européenne nous a appris à ne rien mettre hors de l’esprit critique et du raisonnement. Il faut donc maintenant que notre conscience musulmane s’empare de ces outils de jugement en menant leur usage le plus loin possible dans l’examen du contenu doctrinal de l’islam.

Dans cette optique, un premier point me semble décisif : il serait tout à fait insuffisant que les musulmans européens se contentent d’ « accepter »  ces principes de la liberté de conscience et d’esprit critique, de les déclarer « compatibles », avec l’islam, et s’efforcent seulement de ne pas entrer en contradiction avec eux.

Il ne convient pas de s’en tenir là, à une sorte de pacte de non-agression avec les valeurs de l’Europe, ou à la recherche d’une improbable harmonie entre ces valeurs européennes et le texte coranique. Il serait absurde de vouloir faire du Coran l'ancêtre de Kant  et de Rousseau, et d’y chercher à tout prix une espèce de prémonition exotique de ce que l’esprit européen moderne enfantera plus tard de son côté. À moins de déclamations générales sur la  « tolérance » et la « fraternité », qui  ne résoudraient rien, cette voie de la pseudo réconciliation entre vrais faux ennemis  ne mène nulle part.

  Or, cette loi – la charia – reconnait cinq catégories d’actes religieux : l’obligatoire, le recommandé, le permis, le déconseillé, l’interdit.  Donc, chacune de ces catégories de la loi islamique, chacun des actes entrant traditionnellement dans  telle ou telle d'entre elles, doivent passer désormais devant le tribunal de chaque conscience musulmane européenne, laissée  entièrement libre de choisir le statut qu’elle veut bien leur accorder. Il n’est pas acceptable dans un contexte général de libre détermination du sujet par lui-même, qu’une « autorité » islamique décide à sa place de la forme des frontières qu’elle souhaite donner à son islam »

 

Abdennour Bidar ,  « Lettre d’un musulman européen » Les, dont républicains Delagrave,  2004.

 

 

 

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Published by laurence hansen-love - dans Philosophie
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