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16 décembre 2014 2 16 /12 /décembre /2014 20:18

La science parvient-elle à la vérité ? 

Introduction 

On associe spontanément science et vérité, et on a raison de le faire. Quand des vérités établies par une science selon un protocole précis et rigoureux sont contestées au nom de l’opinion ou du préjugé, on sait, bien sûr, que la vérité doit se trouver du côté de la science. Pourquoi ? Parce que les vérités établies par la science font l’unanimité (des savants, dans un premier temps, puis de tous, ou presque, dans un second temps) et parce qu’elles font leur preuve : les prévisions scientifiques sont fiables, la médecine scientifique, par exemple, nous apporte assez souvent la preuve de sa validité, en guérissant ou en prévenant les maladies ; les ingénieurs construisent des édifices et des ponts dont la solidité est avérée, les climatologues font des prévisions réputées fiables. 

Faut-il pour autant en déduire que la science « parvient à la vérité » ? Pour cela il faudrait que la vérité soit située dans un lieu ou un espace, ou bien localisée dans une position à laquelle on puisse accéder. Une telle conception de la vérité présuppose que la vérité existe comme une chose ou une réalité, donc préexiste à sa découverte par les savants et les philosophes. Ce présupposé nous semble très contestable. 

I. Parvenir à la vérité est l’objectif affiché par la science 

On admet habituellement que les thèses scientifiques sont vraies. La vérité est l’adéquation à la réalité. Mais si les thèses scientifiques sont vraies, sont-elles pour autant définitives ? Incontestables ? Et en quoi la recherche de la vérité par les savants se distingue-t-elle de la recherche de la vérité par la philosophie ? 

1. Sciences et philosophie 

On sait que sciences et philosophie, à l’origine, sont étroitement liées (Au fronton de l’Académie de Platon, on pouvait lire : « Que nul n’entre ici s’il n’est géomètre ») puis vont se différencier peu à peu mais conserveront toujours en commun cet objectif : tendre vers la vérité. Chez Platon, les maths sont le passage obligé vers ce qu’il nomme l’« anhypothétique » (ce qui précède toute hypothèse) vers quoi s’orientent philosophes et savants, mais sans jamais l’atteindre. La science reste « hypothétique » c’est-à-dire suspendue à des hypothèses (les postulats). Seule la philosophie va au-delà de l’hypothèse, vers la source de toute hypothèse (l’« anhypothétique »), c’est-à-dire le Bien, source de toute vérité et de toute valeur (cf. Allégorie de la caverne, République 7). 

2. Mais si la philosophie est « recherche et amour de la vérité », cela signifie qu’elle n’atteint pas la vérité 

Car si elle l’atteignait, elle cesserait d’être (« Toute vérité est fausse dès lors qu’on s’en contente » dit Alain). La philosophie, qui est une discipline « spéculative », notamment dans sa dimension métaphysique, progresse très peu, voire pas du tout. Au contraire la science ne cesse d’accumuler les découvertes et d’enchaîner les certitudes fondées sur l’observation, certitudes qui permettent d’agir avec efficacité sur le réel, comme l’a expliqué Kant dans la Préface de la seconde édition de la Critique de la raison pure (voir extrait ci-dessous, texte 1). Donc la science semble détenir des vérités incontestables, contrairement à la philosophie qui vise la vérité sans prétendre pouvoir l’atteindre. 

3. Tandis que la philosophie a pour objet « l’être en tant qu’être », la science ne s’occupe que d’un secteur de l’être (« l’être en tant que ceci ou cela ») 

La science ne « détient » pas la vérité, en général, mais cherche à établir des vérités dans un domaine restreint (les nombres et les figures, par exemple, pour ce qui concerne les mathématiques, ou les lois de la matière et du mouvement pour la physique). 

Conclusion de la première partie 

Si la philosophie et la science recherchent toutes deux des « vérités », les philosophes reconnaissent aujourd’hui unanimement - ou presque Ŕ que la science seule fournit des certitudes qui font l’unanimité et qui permettent d’agir sur le réel avec efficacité. 

II. Les sciences établissent des vérités mais celles-ci demeurent partielles, provisoires et même contestables. 

Si la science détenait la vérité ou les vérités, elle pourrait remplacer la philosophie. On appelle « scientisme » la doctrine qui prétend que la science possède des vérités, a réponse à tout, et peut remplacer la philosophie. Mais le scientisme oublie plusieurs aspects de la question… 17 

1. Il ne faut pas dire « la » science mais « les » sciences 

Les sciences se répartissent en trois groupes : les sciences formelles (maths et logique), les sciences de la nature, dites sciences exactes, et les sciences de l’homme. Chacune a ses méthodes, son langage, ses critères de vérité. La « vérité » en médecine, qui comporte toujours une certaine part d’incertitude (par exemple dans le cas de l’estimation de la validité d’un vaccin), ce n’est pas la même chose que la « vérité » en maths ou logique. La « vérité » en histoire admet une large part de subjectivité, ce qui est exclu dans les sciences exactes etc.… 

2. Il ne faut pas confondre vérité et certitude 

Les sciences exactes parviennent à des certitudes. Mais ce sont des certitudes partielles (propres à leur objet), provisoires (remaniement constant des modèles scientifiques) et surtout négatives (chaque progrès scientifique permet d’éliminer une erreur (comme la thèse de la « génération spontanée » d’Aristote, ou celle de l’hérédité des caractères acquis de Lamarck) et donc de se rapprocher de la vérité. La vérité n’est ici qu’approchée, pas « détenue » (voir ci-dessous les textes 2 de Bergson et 8 de Russell). De plus les « certitudes », en matière de sciences humaines, restent toujours problématiques : en fait ce ne sont ni des vérités, ni des certitudes inattaquables, mais des hypothèses fécondes, toujours discutables et discutées (comme ce fut le cas pour les théories de Freud concernant l’inconscient). 

3. Les sciences sont d’autant plus fiables qu’elles sont plus abstraites et formelles 

Le « plus de rigueur » (de la logique ou des maths) se paie en « moins de sens ». Ainsi les maths et la logique ne détiennent pas des vérités car constituent des architectures symboliques autonomes : « en maths, l’absolue rigueur a pour corrélatif l’absolue insignifiance » dit le mathématicien René Thom. Et le philosophe Bertrand Russell a écrit : « Les mathématiques sont une science où l’on en sait pas de quoi on parle ni si ce qu’on dit est vrai ». 

Les maths ne détiennent pas la vérité, la logique ne détient pas la vérité : ce sont des « axiomatiques » ce qui signifie que toutes les propositions ne sont « vraies » que si l’on admet certains axiomes, eux-mêmes indémontrables par définition. 

Conclusion de la seconde partie 

Les sciences sont un modèle de rigueur pour toute recherche visant la vérité. Pourtant elles ne « parviennent » pas à la vérité car la vérité n’est pas ailleurs que dans le rapport entre l’esprit et le réel : « la raison ne voit que ce qu’elle produit elle-même selon ses propres plans ». (Kant, Critique raison pure, Préface) 

III. La vérité est une « fiction cohérente » en sciences comme en art et comme en philosophie 

La science est un « conte de fées comme les autres » a écrit de manière provocatrice le philosophe américain Paul Feyerabend (textes 3 et 4 ci-dessous). Il veut ainsi remettre en cause toute conception naïve, voire infantile de la science. La science ne détient pas la vérité. 

1. Les sciences élaborent des systèmes de fictions qui offrent une représentation cohérente et efficace de réel 

Les sciences permettent d’agir sur le monde. En ce sens elles « disent la vérité ». Mais ces constructions ne sont que des modèles (« paradigmes ») constamment remaniés en vue de fournir des 18 

représentations plus justes, plus complètes, plus adéquates du réel. Voir à ce sujet l’image de la montre fermée de Descartes, reprise par Einstein (ci-dessous, textes 6 et 7). 

2. « La raison est la science même » a dit Bachelard 

Cela signifie que la vérité est en progression constante. C’est un processus et certainement pas un lieu que l’on pourrait atteindre, ni une clairière ou un plateau sur lequel on pourrait s’installer ; la vérité n’est pas la réalité (un espace ou une chose existant quelque part) donc on ne peut pas « y aller ». La vérité est une composition humaine (lire ci-dessous le texte 5 de Christian Delacampagne). 

3. La représentation du réel élaborée par la science n’est pas la seule recevable 

Elle peut même être contestée au nom de la qualité (Nietzsche : la science ignore les différences qualitatives, elle nivelle toutes choses) ou au nom de la vie (Michel Henry, La barbarie) ou d’une préoccupation écologique (Heidegger « la science ne pense pas », texte 9 ci-dessous). Pour Heidegger, la science ne vise pas la vérité, mais la maîtrise du réel ce qu’il appelle l’« arraisonnement de la nature ». 

Conclusion de la troisième partie 

Le chercheur peut parler de vérité « comme une limite idéale de la connaissance que l’esprit humain peut atteindre. Il pourra appeler cette limite idéale la vérité objective » (L’évolution des idées en physique », Einstein et Infeld, texte 7 ci-dessous). Mais personne ne croira que la science détient des vérités à la manière d’un avare qui pourrait accumuler des pièces d’or. 

Conclusion 

La science ne parvient pas à la vérité. Parce que la vérité n’est pas un lieu où l’on pourrait séjourner. La vérité n’est pas non plus quelque chose que l’on cherche à atteindre, ce n’est qu’un horizon, une perspective. En revanche, on peut admettre que la science dit la vérité, avec plus ou moins de certitude selon les domaines. Toujours est-il que par le consensus qu’elle atteint, elle peut être considérée comme fiable. Toujours plus fiable que les discours qui ne relèvent pas du rationnel et qui ne sont étayés sur aucune preuve ni aucune argumentation susceptible de recueillir l’unanimité de la communauté des savants et des hommes de bonne foi. 

TEXTES 

Texte 1 de Kant 

La métaphysique est une partie de la philosophie purement « spéculative » ce qui signifie qu’elle ne doit rien à l’expérience. Or elle se présente comme une « arène » dans laquelle aucun des « combattants » (les philosophes) ne réussit à conquérir une position stable. Kant explique dans la seconde préface de la seconde édition de la Critique de la raison pure, pourquoi les sciences progressent tandis que la philosophie fait du surplace : 

« Il ne fait donc pas de doute que sa [celle de la métaphysique] démarche n'a été jusqu'à maintenant qu'un simple tâtonnement et, ce qui est le plus grave, parmi de simples concepts. 

À quoi tient-il donc qu'on n'ait pas encore su ici trouver le chemin sûr de la science ? Serait-ce donc impossible ? Pourquoi la nature a-t-elle alors affligé notre raison d'une aspiration à poursuivre sa trace sans repos, comme une de ses occupations les plus importantes ? Pire encore, combien peu 19 

de motifs avons-nous de nous fier à notre raison, si, sur un des objets les plus importants de notre désir de savoir, elle ne se contente pas de nous abandonner, mais nous retient par des illusions et pour finir nous abuse ? Ou alors ce chemin a-t-il seulement été manqué jusqu'à présent ; et dans ce cas, quelle indication pouvons-nous utiliser, à l'occasion d'une nouvelle recherche, pour espérer que nous serons plus heureux que d'autres ne l'ont été avant nous ? 

Je devais penser que les exemples de la mathématique et de la physique qui, par une révolution soudaine, sont devenues ce qu'elles sont désormais, étaient suffisamment marquants pour m'amener à réfléchir au moment essentiel de la transformation de leur manière de penser, qui leur a si bien réussi, et pour les imiter, au moins à titre d'essai, autant que le permet leur analogie, en tant que connaissances rationnelles… » 

Kant, Préface de la Critique de la raison pure (1787), traduction Ole Hansen-Löve, Coll. Classiques et Cie (2002), Hatier 

Texte 2 Bergson 

Bergson explique ici pourquoi la science ne détient pas la vérité. En science, la vérité est fluide, comme l’est la réalité : « la réalité coule ; nous coulons avec elle ». Le vrai est « la relation avec ce qui n’existe pas encore » : 

« Qu'est-ce qu'un jugement vrai ? Nous appelons vraie l'affirmation qui concorde avec la réalité. Mais en quoi peut consister cette concordance ? Nous aimons à y voir quelque chose comme la ressemblance du portrait au modèle : l'affirmation vraie serait celle qui copierait la réalité. Réfléchissons-y cependant : nous verrons que c'est seulement dans des cas rares, exceptionnels, que cette définition du vrai trouve son application […] 

Prenons une vérité aussi voisine que possible de l'expérience, celle-ci par exemple : « la chaleur dilate les corps ». De quoi pourrait-elle bien être la copie ? Il est possible, en un certain sens, de copier la dilatation d'un corps déterminé à des moments déterminés, en la photographiant dans ses diverses phases. Même, par métaphore, je puis encore dire que l'affirmation « cette barre de fer se dilate » est la copie de ce qui se passe quand j'assiste à la dilatation de la barre de fer. Mais une vérité qui s'applique à tous les corps, sans concerner spécialement aucun de ceux que j'ai vus, ne copie rien, ne reproduit rien. […] 

Une proposition telle que « la chaleur dilate les corps », proposition suggérée par la vue de la dilatation d'un certain corps, fait que nous prévoyons comment d'autres corps se comporteront en présence de la chaleur : elle nous aide à passer d'une expérience ancienne à des expériences nouvelles ; c'est un fil conducteur, rien de plus. La réalité coule ; nous coulons avec elle ; et nous appelons vraie toute affirmation qui, en nous dirigeant à travers la réalité mouvante, nous donne prise sur elle et nous place dans de meilleures conditions pour agir. 

On voit la différence entre cette conception de la vérité et la conception traditionnelle. Nous définissons d'ordinaire le vrai par sa conformité à ce qui existe déjà ; James le définit par sa relation à ce qui n'existe pas encore. Le vrai, selon William James1, ne copie pas quelque chose qui a été ou qui est : il annonce ce qui sera, ou plutôt il prépare notre action sur ce qui va être, La philosophie a une tendance naturelle à vouloir que la vérité regarde en arrière : pour James elle regarde en avant ». 

1. Philosophe américain, 1934-1994. 

OEuvres, Ed du Centenaire, p 1 444 à 1 446. 20 

Texte 3 de Paul Feyerabend 

Chaque théorie scientifique est un « conte de fée » nous dit Paul Feyerabend. Il veut dire par là que c’est une représentation sensée, cohérente, significative, efficace… mais qu’aucune théorie scientifique ne détient la vérité absolue : 

« La connaissance […] n'est pas une série de théories cohérentes qui convergent vers une conception idéale ; ce n'est pas une marche progressive vers la vérité. C'est plutôt un océan toujours plus vaste d'alternatives mutuellement incompatibles (et peut-être même incommensurables) ; chaque théorie singulière, chaque conte de fées, chaque mythe faisant partie de la collection force les autres à une plus grande souplesse, tous contribuant, par le biais de cette rivalité, au développement de notre conscience. Rien n'est jamais fixé, aucune conception ne peut être omise d'une analyse complète […] 

Experts et profanes, professionnels et dilettantes, fanatiques de la vérité et menteurs - tous sont invités à participer au débat et à apporter leur contribution à l'enrichissement de notre culture ». 

Contre la méthode, traduction B. Jurdant et A. Schlumberger, Seuil, Paris, Le Seuil, 1988, p. 27. 

Texte 4 de Paul Feyerabend 

Le scientisme est lui aussi un « conte de fées ». Le scientisme est la doctrine suivant laquelle la science détient la vérité objective et indiscutable, a réponse à tout, et peut donc remplacer la philosophie : 

« La raison de cette position particulière vis-à-vis de la science est, naturellement, notre petit conte de fées : si la science a trouvé une méthode qui transforme les idées idéologiquement viciées en théories vraies et utiles, alors elle n'est effectivement plus elle-même une simple idéologie mais une mesure objective de toutes les idéologies. […] 

Or, nous avons vu que ce conte de fées est faux. Il n'y a pas de méthode particulière qui puisse garantir le succès d’une recherche ou le rendre probable. Les scientifiques résolvent des problèmes non pas parce qu'ils possèdent une baguette magique - la méthodologie, ou une théorie de la rationalité - mais parce qu'ils ont longtemps étudié un problème, parce qu'ils en connaissent assez bien les données, parce qu'ils ne sont pas tout a fait idiots (bien qu'on puisse en douter aujourd'hui où n'importe qui peut devenir un scientifique) et parce que les excès d'une école scientifique sont presque toujours équilibrés par les excès d'une autre ». 

Contre la méthode, traduction B Jurdant et A. Schlumberger, Points, Ed. du Seuil, 1988, p. 340-341. 

Texte 5 de Christian Delacampagne

1. Philosophe français, 1949-2007. 

La vérité n’est pas la conformité à la réalité. Car la réalité nous est inconnue. La science n’est qu’un langage, et elle ne fournit une représentation approximative et incomplète du réel : 

« Par une nuit d'hiver sombre et pleine de brouillard, le capitaine d'un navire se hasarde à franchir un détroit dont il ne possède pas la carte. S'il brise son bateau contre les rochers, il comprendra qu'il s'est trompé il saura ce que le détroit n'est pas. Si, en revanche, il parvient à le franchir, il n'aura pour autant rien appris sur le meilleur chemin possible. Il aura eu de la chance, mais il ne saura toujours pas ce que le détroit est. 21 

Cette fable illustre la situation dans laquelle se trouve non seulement le savant mais tout individu face à ce qu'il est convenu d'appeler le réel La nature ultime de celui-ci nous échappera toujours. Pourquoi ? Parce que les connaissances que nous croyons avoir sur la réalité n'existent en fin de compte que dans notre cerceau. La science n'est qu'un langage ; les résultats des expériences ne sont que des données perceptives enregistrées par notre esprit. Le réel ne fait qu'un avec la conception que nous avons de lui. C'est nous qui la construisons. C'est nous qui l'inventons. » 

De la nature du réel, article publié dans Le Monde, 4 mars 1988. 

Texte 6 de Descartes : 

Le monde est comparable à une montre fermée, dont le mécanisme nous est définitivement caché : 

« Que touchant les choses que nos sens n’aperçoivent point, il suffit d’expliquer comment elles peuvent être ; et que c’est tout ce qu’Aristote a tâché de faire ». 

« On répliquera encore à ceci que, bien que j’aie peut-être imaginé des causes qui pourraient produire des effets semblables à ceux que nous voyons, nous ne devons pas pour cela conclure que ceux que nous voyons sont produits par elles. Parce que, comme un horloger industrieux peut faire deux montres qui marquent les heures en même façon, et entre lesquelles il n’y ait aucune différence en ce qui paraît à l’extérieur, qui n’aient toutefois rien de semblable en la composition de leurs roues : ainsi il est certain que Dieu a une infinité de divers moyens, par chacun desquels il peut avoir fait que toutes les choses de ce monde paraissent telles que maintenant elles paraissent, sans qu’il soit possible à l’esprit humain de connaître lequel de tous ces moyens il a voulu employer à les faire. Ce que je ne fais aucune difficulté d’accorder. Et je croirai avoir assez fait, si les causes que j’ai expliquées sont telles que tous les effets qu’elles peuvent produire se trouvent semblables à ceux que nous voyons dans le monde, sans m’enquérir si c’est par elles ou par d’autres qu’ils sont produits ». 

Descartes, Les principes de la philosophie, (1644), IV. 

Texte 7 de Einstein et Infeld : 

Les concepts scientifiques sont des fictions, et l’idée de vérité n’est qu’un “limite idéale” c’est-à-dire hors d’atteinte : 

« Les concepts physiques sont des créations libres de l'esprit humain et ne sont pas, comme on pourrait le croire, uniquement déterminés par le monde extérieur. Dans l'effort que nous faisons pour comprendre le monde, nous ressemblons quelque peu à l'homme qui essaie de comprendre le mécanisme d'une montre fermée. Il voit le cadran et les aiguilles en mouvement, il entend le tic-tac, mais il n'a aucun moyen d'ouvrir le boîtier. […] 

Mais le chercheur croit certainement qu'à mesure que ses connaissances s'accroîtront, son image de la réalité deviendra de plus en plus simple et expliquera des domaines de plus en plus étendus de ses impressions sensibles. Il pourra aussi croire à l'existence d'une limite idéale de la connaissance que l'esprit humain peut atteindre. Il pourra appeler cette limite idéale la vérité objective ». 

Albert Einstein et Léopold Infeld, L’Evolution des idées en physique (1936), Éd. Flammarion, coll. Champs, 1982, pp. 34-35. 

Texte 8 de Bertrand Russell 

Il suffit de prendre en compte l’histoire des sciences pour comprendre que la vérité scientifique n’est pas absolue - contrairement à ce que prétendent être les croyances religieuses. La vérité scientifique, pour Bertrand Russell, est ainsi simplement pragmatique - ce qu’ignoraient les pionniers de la science : 22 

« Un credo1 religieux diffère d’une théorie scientifique en ce qu’il prétend exprimer la vérité éternelle et absolument certaine, tandis que la science garde un caractère provisoire : elle s’attend à ce que des modifications de ses théories actuelles deviennent tôt ou tard nécessaires, et se rend compte que sa méthode est logiquement incapable d’arriver à une démonstration complète et définitive. Mais, dans une science évoluée, les changements nécessaires ne servent généralement qu’à obtenir une exactitude légèrement plus grande ; les vieilles théories restent utilisables quand il s’agit d’approximations grossières, mais ne suffisent plus quand une observation plus minutieuse devient possible. […] 

1. En latin : «je crois», désigne un dogme, un article de foi. 

La «connaissance» cesse d’être un miroir mental de l’univers, pour devenir un simple instrument à manipuler la matière. Mais ces implications de la méthode scientifique n’apparaissaient pas aux pionniers de la science : ceux-ci, tout en utilisant une méthode nouvelle pour chercher la vérité, continuaient à se faire de la vérité elle-même une idée aussi absolue que leurs adversaires théologiens ». 

Science et religion (1935), trad. P. R. Mantoux, Gallimard, coll. Folio, 1990, p12-13 

Texte 9 de Heidegger : 

La science se contente de « connaître » le réel. Mais connaître n’est pas penser : « Cette phrase la science ne pense pas, qui a fait tant de bruit lorsque je l'ai prononcée, signifie la science ne se meut pas dans la dimension de la philosophie. Mais, sans le savoir, elle se rattache à cette dimension. […] 

La phrase la science ne pense pas, n'est pas un reproche, mais c'est une simple constatation de la structure interne de la science c'est le propre de son essence que, d'une part, elle dépend de ce que la philosophie pense, mais que, d'autre part, elle oublie elle-même et néglige ce qui exige là d'être pensé ». 

 

Heidegger, Entretiens du professeur R. Wisser avec Heidegger, 1969 (Publié dans les « Cahiers de L’Herne », 1983). 23 


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Published by laurence hansen-love - dans Philosophie
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commentaires

GeGe 09/04/2016 16:11

Merci ! Ça aide !

laurence hansen-love 09/04/2016 17:19

merci à vous

mauricette 22/06/2015 14:06

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