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25 janvier 2015 7 25 /01 /janvier /2015 15:03

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L’homme démocratique peut-il se passer de dieux ?

 

 

 

 Depuis que Luther (1483-1546) et Calvin (1509-1564) ont déclaré au XVI e siècle l’autonomie de l’individu par rapport aux autorités ecclésiastiques, notamment  vis à vis  du Vatican, l’homme moderne semble pouvoir se passer de la religion pour organiser sa vie quotidienne, voire   son existence morale et sociale, en tout cas  en Occident. Les philosophes républicains et (ou)  libéraux (Spinoza (1632-1677), Locke (1632-1704) ont introduit au siècle suivant l’idée de « séparation des sphères » (sphères politiques et religieuses) puis l’idée de « laïcité ». Parallèlement, hommes politiques et philosophes ont tenté de remplacer les Dieux « historiques » soit par de nouveaux Dieux (l’ « Etre suprême » (Robespierre), l’ « Humanité » (Auguste Comte) ), soit par des systèmes de croyances et de normes susceptible de ressouder des communautés en mal de références identitaires.  Toutefois, les tentatives les plus systématiques de remplacement des anciennes autorités spirituelles par un Etat résolument athée  ont pris la forme des totalitarismes (bolchevique puis nazi) avec le « succès » que l’on sait (création non pas du paradis, mais  plus prosaïquement  de l’enfer ici-bas). Aujourd’hui un certain nombre de démocraties, principalement européennes, se disent « laïques » et pluralistes. Leurs institutions sont neutres sur le plan religieux, et tolérantes sur le plan moral.  Mais cette réussite relative peut masquer une autre réalité moins glorieuse, donc il convient d’examiner ici les tenants et les aboutissants : l’homme démocratique, qu’il soit croyant ou athée, n’est peut-être pas  plus rationnel, ni plus raisonnable que ses aînés. La superstition, l’aveuglement, le fanatisme, n’ont pas été éliminés des sociétés pluralistes et laïques.  Peut-être ces formes dégradées de religiosité ont-elles seulement muté ?

 

I A l’origine, la démocratie semble écarter les dieux

II Mais la démocratie multiplie   les dieux et les idoles.

III L’homme ne peut pas se passer de religion - jusqu’à preuve du contraire !

 

 I A l’origine, la démocratie semble écarter les dieux

 

 La séparation du politique et du religieux ne s’est pas faite en un jour. Ce que Marcel Gauchet nomme le « désenchantement du monde » est un processus très lent et continu, qui selon les sociologues, commence avec le « tournant axial de l’humanité »  (9-7 avant J.C.) c’est-à-dire le moment où le « principe individualiste » (notamment avec les grands sages (Bouddha, Socrate) ou les  fondateurs des monothéismes) fait son apparition dans le monde. Voir le texte de Durkheim en annexe. Pour que la conception moderne de la politique puisse voir le jour, il fallait que les dieux s’éloignent. 

Ainsi, le Dieu des juifs est un Dieu « absent » (Exode, 33, 20), caché, un Dieu qui ne participe plus activement aux affaires de la cité, contrairement aux anciens Dieux : « le divin ne s’est pas rapproché, mais au contraire éloigné » Remi Brague (Du Dieu des chrétiens et d’un ou deux autres, p 141, Champs-Essais). Parallèlement, les grecs « inventent la politique » : 

 

L’invention de la politique repose sur l’éviction du religieux

 C’est ce que montre Cornélius Castoriadis dans  Le monde morcelé : « Mais si les grecs ont pu créer la politique, la démocratie, la philosophie, c’est aussi parce qu’ils n’avaient ni Livre sacré, ni prophète. Ils avaient des poètes, des philosophes, des législateurs et de politai [hommes politiques] ».
Pourquoi cet événement s’est-il produit ?

 La création de la politique a été possible parce que les grecs ont mis en cause l’institution de la société en tant que telle : ils ont cessé de considérer que la source de l’Autorité et de la vérité était transcendante à la cité :

 « Non plus commentaire ou interprétation de textes traditionnels ou sacrés, la pensée grecque est ipso facto mise en question de la dimension la plus importante de l’institution de la société : des représentations et des normes de la tribu, et de la notion même de vérité » (texte ci-dessous). 

 Avec les sophistes, apparaît la thèse « relativiste » : ce n’est pas Dieu, c’est l’homme  qui est « la mesure de toute chose » (Protagoras). Et Platon, même s’il veut rétablir l’idée d’une justice et d’une vérité indépendante des hommes, remet en question la conception traditionnelle de la vérité et de la religion, comme on le voit dans le dialogue Euthyphron, de Platon. Et Socrate a été condamné à mort pour impiété : ce n’est pas un hasard.

 La philosophie, sans évacuer les Dieux, bouscule inévitablement les religions traditionnelles.

     2 ) L’Etat moderne  revendique son émancipation à l’ égard de toute autorité sacrée.

  Ce serait même, précisément, une définition de la modernité : l’Etat « moderne » n’est pas encore laïc, mais il cesse de chercher une légitimité dans une source transcendante.
  C’est la raison pour laquelle Machiavel et Hobbes sont tous deux les théoriciens de l’Etat « moderne ». Dans le cas de Machiavel, parce qu’il a osé établir que la politique n’obéit pas aux mêmes règles que la morale (le Prince doit savoir dissimuler, tromper etc..) ce qui signifie que la politique n’est plus dérivée de la morale chrétienne.  Le fondement de l’Etat est l’affaire d’un Prince, non pas vertueux, mais courageux et inspiré. Ni le Pape ni aucune Eglise n’ont à être consultés. Machiavel établit donc sur le plan théorique la séparation des sphères (religieuse et politique).

 Quant à Hobbes, il affirme que le Léviathan tire son autorité d’un pacte social donc d’une volonté collective, intéressée et pragmatique. Tout le problème de Hobbes dans le  Léviathan est de tenter d’accorder un caractère absolu à ce qui ne relève pourtant que d’une convention, d’une décision strictement  humaine (l’institution de l’Etat).

3) La société « moderne » prend acte de la « mort de Dieu ».

 La « mort de Dieu » telle que l’annonce Nietzsche, n’est pas une bonne nouvelle.  C’est une nouvelle effrayante : « la grandeur de cet acte est trop grande pour nous » (Le gai savoir, §125)
Quel acte ? Selon Nietzsche, ce sont les créateurs de Dieu qui ont assassiné leur créature : 

« C’est nous, nous tous, qui sommes ses assassins… ». Pour Nietzsche, la mort de Dieu pourrait bien se payer au prix fort. D’une part elle suscitera un grand désarroi ; d’autre part, elle appellera le désir de nouveaux Dieux : 

« Ne faut-il pas devenir Dieux nous-mêmes pour simplement avoir l’air digne  d’elle ?  » (de la grandeur de cet acte).

 Conclusion première partie : Cette soi-disant émancipation de l’homme démocratique vis-à-vis des Dieux ne se solde-t-elle pas, finalement, par un échec ? Pouvons-nous vraiment nous passer de Dieux ?

 

 II La démocratie multiplie les dieux ou les remplace par des idoles

 

 Les démocraties, tout d’abord, ne sont pas toutes laïques (cf Irlande ou Pologne). Les démocraties laïques sont même l’exception. Les plus laïques des démocraties (France, Portugal, autrefois la Turquie..) se trouvent en Europe. La plus avancée sur ce plan est sans doute la France. Notre république fait l’économie, dans sa constitution, de toute référence explicite à une religion historique.

 Mais cela signifie-t-il que notre société a éliminé les dieux ?  Et qu’elle a donné congé à toutes les formes d’idolâtrie ou de superstition ?

 Une « idole » (du grec : eidolon), par opposition à une « icône »,  est une réalité sensible que son adorateur confond avec la réalité surnaturelle qu’elle est censée représenter.  Or l’homme démocratique, s’il vénère moins les Dieux historiques, n’en adore pas moins de nouveaux « dieux »,  héros, et  idoles.

La société moderne est caractérisée non pas par l’absence de Dieux, mais par la  pluralité des Dieux.
 C’est ce que Max Weber appelle la « guerre des Dieux » : 

 

« La vie ne connaît que le combat éternel que les dieux se font entre eux, ou, en évitant la métaphore, elle ne connaît que l’incompatibilité des points de vue ultimes possibles, l’impossibilité de régler leurs conflits et par conséquent la nécessité de décider en faveur de l’un ou de l’autre » Max Weber,  La vocation du savant,  1919.


 Ce que Max Weber  nomme « dieux », ici, désigne  les systèmes de valeurs et les prescriptions morales qui font tenir ensemble (« religare ») une communauté donnée. Ce qui caractérise la société moderne, libérale et laïque, c’est la multiplicité de ces systèmes de croyances et de références qui coexistent. D’une part, il y a de multiples religions dont aucune n’est privilégiée par l’Etat (en principe !). D’autre part, les athées et les incrédules cohabitent et leurs croyances –ou agnosticisme -  sont tenus pour également légitimes. Enfin de nouvelles religions coexistent avec les religions « historiques » et de nouveaux cultes et cérémonies, y compris païennes, peuvent même tracer leur sillon dans nos sociétés pluralistes. La « guerre » des Dieux dont parle Max Weber est donc un antagonisme permanent, un conflit larvé et non une guerre ouverte, sauf exceptions (cf Irlande ou ex-Yougoslavie des années 90 par exemple).

2 ) La société libérale secrète ses propres cultes et ses propres « dieux »

 Bergson a bien montré que le culte engendre le « dieu » : « S’il y a des dieux, il faut leur vouer un culte, mais du moment qu’il y a un culte, c’est qu’il existe  des dieux » (Les deux sources de la morale et de la religion, texte en annexe).

Ce sont les cultes qui prouvent l’existence des dieux, ce sont les rituels sociaux et les cérémonies qui donnent corps à nos affabulations.
 Nos sociétés réputées athées rendent de multiples cultes.  Le plus universel et le plus manifeste est celui que nous rendons à l’argent (ou à la réussite sociale, avec  ses différents symboles et  ses différentes incarnations). Notre idole   a son temple (la Bourse) et ses officiants (financiers, opérateurs boursiers, traders, golden boys..), ses organes  et ses cérémonies (magazines économiques, G 20…).

 Parallèlement, la société du spectacle nous embrigade dans le culte du divertissement et  le fanatisme fun, encourageant  le culte  immodéré de stars éphémères. Michaël Jackson un jour  baptisé « le plus grand artiste de tous les temps », Johnny Hallyday  déclaré immortel, Jim Morrison quasiment sanctifié…  Ces nouveaux cultes sont déroutants car les valeurs qu’ils véhiculent et les idéaux que les stars incarnent (la réussite sociale, le succès médiatique, la pure apparence  etc..) loin  de libérer l’homme du matérialisme ambiant  l’y reconduisent  par le biais   de fantasmes infantilisants (« tout le monde peut devenir une star », « les français ont un talent fou » etc…). De plus, on voit que la « religion du show-biz » contamine la politique dans son ensemble. Les responsables politiques font appel à des coachs issus du monde de la communication , les élus ne peuvent plus prétendre à de hautes fonctions s’ils sont dépourvus de « charisme », aujourd’hui  tout homme ou femme politique doit être bronzé, savoir danser, chanter et ne pas redouter une séance publique de karaoké ! Le modèle Berlusconi fait école dans le monde entier.

3) En marge de la société politique, la « religion du sport », métaphore ou parodie  de la démocratie, fait fureur.

 Le sport a été associé étroitement à la politique  probablement dans toutes les sociétés, et de façon institutionnelle  depuis  les  Olympiades  de l’antiquité grecque. Les activités sportives, notamment les sports collectifs,  sont des immenses sources de plaisirs consensuels, de  satisfaction identitaires,  de modération et de  sublimation des pulsions collectives,  autrement menaçantes pour la cohésion sociale. Ces bienfaits du sport, justement soulignés par exemple par Norbert Elias (La civilisation des mœurs, 1969), sont tels que le sport finit par faire l’objet d’un culte dans de nombreuses  sociétés sécularisées dont la nôtre (voir texte de Danièle Hervieu-Léger en annexe). De plus , cette nouvelle « religion » présente le mérite d’être en phase avec le processus actuel de mondialisation. Tout en exaltant les sentiments nationalistes auxquels elles servent d’exutoire relativement non-violent, les cérémonies sportives internationales présentent une dimension universaliste et pacificatrice (règles consensuelles, arbitrage, respect de l’adversaire,  loyauté, fraternité etc...) même si la réalité présente une certaine distance par rapport à cet idéal.

 Conclusion de la seconde partie : 

 L’homme démocratique  a remplacé le Dieu des religions historiques par de nouveaux dieux, ou, pire, de nouvelles idoles (Michael Jackson ou Eric Noah : l’homme le plus populaire de France en ce début de millénaire, à la fois sportif et chanteur de variété).

 

III L’homme (démocratique) peine à se passer de religion

La question serait donc plutôt la suivante : quelle religion pour la démocratie ?

 La question a été posée par Nietzsche ;  l’homme peut-il survivre à la « mort de Dieu » ? Ou encore ; l’homme peut-il devenir un Dieu pour lui-même ?
 En effet, comme l’a parfaitement compris Auguste Comte : « on ne supprime que ce que l’on remplace ». C’est la raison pour laquelle la philosophe positiviste  a tenté d’inventer une nouvelle religion (pour se substituer à l’ancienne), la religion de l’humanité. Avec un très faible succès…
 Quant à Tocqueville ; à la question ; l’homme démocratique peut-il se passer de religion, il répond : « Oui, mais il se voue alors à la servitude !

Aucun homme ne peut se passer de métaphysique

La raison en est simple : l’homme est un animal métaphysique (lire le texte ici : http://www.hansen-love.com/article-4820227.html

 Ou encore, comme le disent aujourd’hui certains anthropologues : « un singe qui doute » : http://www.liberation.fr/livres/0101606328-l-ame-des-cavernes

Cette aptitude à interroger le réel, à le remettre en question,  à s’en dissocier, à poser la question du sens de notre existence, est le propre de l’homme.

 Donc, demander à un homme de ne plus faire de métaphysique, c’est comme de demander à un homme de ne plus respirer parce que l’air est pollué. Or c’est de toute évidence dans la religion que l’homme trouve en premier lieu les réponses aux questions d’ordre métaphysique.

L’homme ne peut se passer de  toute foi 
 A ce propos, Tocqueville défend une thèse paradoxale. Il a constaté que la démocratie était plus saine, plus vivace aux Etats-Unis qu’en Europe.  Il considère que la force des sentiments religieux américains, constitue l’explication de ce fait, qu’il constate. Parce que l’altruisme, le souci de l’autre,  imposés par les religions historiques, en l’occurrence chrétiennes, tempèrent et compensent l’extrême individualisme de l’homme démocratique : 

  Sans le garde-fou de la religion, la démocratie se voue au despotisme, voire au totalitarisme car l’homme démocratique ne peut vivre dans l’angoisse et la désolation dont l’extrême individualisme est le vecteur :

 

« Pour moi, je doute que l’homme puisse jamais supporter à la fois une complète indépendance religieuse et une entière liberté politique ; et je suis porté à penser que, s’il n’a pas la foi, il faut qu’il serve, et , s’il est libre, qu’il croie ». De la démocratie en Amérique, Tome II, Première partie, chapitre 5, Folio-Histoire (1961) p. 39

 

3 ) En même temps, l’homme démocratique ne peut se passer ni de laïcité ni d’Autorité

 La question de savoir si une société pouvait se passer de religion a tourmenté les nombreux philosophes qui ont envisagé le déclin des religions historiques et le « désenchantement du monde ». Le cas le plus intéressant est celui de Rousseau qui, dans Du contrat social, livre IV, chapitre8, constate que aucun religion connue ne peut fonder le contrat social, et que pourtant, sans religion, le pacte social sera privé de cette dimension « sacrée » dont il ne peut se passer. Aucune société ne peut être confortée dans ses croyances et stabilisée par des formes et des normes partagées si les citoyens tiennent ses fondements pour incertains.

L’incertitude des fondements (Claude Lefort parle  d’« indécidabilité des fondements ») fragilise toute Autorité politique. D’où le risque de voir surgir des formes sécularisées de religions, c’est-à-dire de nouveaux « dieux » autoproclamés.  L’Etat se présente alors comme un « Dieu mortel », situation    plus redoutable encore que celle que l’on a pu connaître dans  toutes les anciennes théocraties !

 Conclusion de la troisième partie :

 L’Etat peut se passer de religion pour se légitimer. En revanche aucune société ne semble pouvoir se passer de « dieux » au sens que Max Weber donnait à ce terme (système de références et de normes  communes  et modèle identificatoire).

 Conclusion

 Aucune société ne peut se passer de systèmes de croyances et d’identifications collectives, sous peine d’ « anomie » (absence de normes partagées : l’anomie est une grande source de souffrance sociale). Les sociétés démocratiques aujourd’hui compensent l’effacement des anciennes religions en inventant de nouveaux cultes (l’argent, le spectacle, le jeu, le sport… )  et de nouveaux dieux ( les stars, les « people » et autres « demi-dieux ».. ). Mais ces « dieux » sont eux-mêmes non seulement mortels, mais aussi eux-mêmes vulnérables : humains, trop humains... Donc ce qui devrait atténuer notre angoisse collective  pourrait aussi la  nourrir, parce  ces dieux s’avèrent mortels, notamment lorsque l’un d’eux  meurt pour de bon (cf la mort de Michael Jackson).
Une sagesse matérialiste et  laïque peut toutefois tenter de  déloger les anciens dieux sans encourager pour autant l’idolâtrie :

 « La  piété, ce n’est pas se montrer à tout instant la tête voilée devant une pierre, ce n’est pas s’approcher de tous les autels, ce n’est pas se prosterner sur le sol la paume ouverte en face des statues divines, ce n’est pas arroser les autels du sang des animaux, ni ajouter le prières aux prières, mais c’est bien plutôt regarder toutes choses de ce monde avec sérénité » Lucrèce,  De la nature des choses. 

 

 

 Références :

Traité théologico-politique  Spinoza 

 La religion dans les limites de la simple raison Kant

De la démocratie en Amérique Tocqueville

Le monde morcelé Cornélius Castoriadis  

La religion pour mémoire Danièle Hervieu-Léger
Du Dieu des chrétiens et de quelques autres Rémi Brague (2008)

 

 

 Annexes : 

 Texte de Durkheim : 

Un déclin irréversible : 

« S’il y est une vérité que l’histoire a mise hors de doute, c’est que la religion embrasse une portion de plus en plus petite de la vie sociale. A l’origine, elle s’étend à tout ; tout ce qui est social est religieux : ces deux mots sont synonymes. Puis, peu à peu, les fonctions politique, économique, scientifique s’affranchissent de la fonction religieuse, se constituent à part et prennent un caractère temporel de plus en plus accusé. Dieu, si l’on peut s’exprimer ainsi, qui était d’abord présent à toutes les relations humaines, s’en retire progressivement : il abandonne le monde aux hommes et à leurs disputes. Du moins, s’il continue à les dominer, c’est de haut et de loin… sans doute, si cette décadence était, comme on est souvent porté à le croire, un produit original de notre civilisation la plus récente, et un événement unique dans l’histoire des sociétés, on pourrait se demander si elle sera durable ; mais en réalité elle se poursuit d’une manière ininterrompue depuis les temps les plus lointains… L’individualisme, la libre pensée, ne datent ni de nos jours, ni de 1789, ni de la Réforme, ni de la scolastique, ni de la chute du polythéisme gréco-latin, ou des théocraties orientales. C’est un phénomène qui ne commence nulle part, mais  qui se développe sans  s’arrêter tout au long de l’histoire ».

 Emile Durkheim, De la division du travail social, 1893.

 

Texte de Castoriadis 

"On entend maintenant dire : les Grecs ont inventé le politique. On peut créditer les Grecs de beaucoup de choses - surtout : d'autres choses que celles dont on les crédite   d'habitude -, mais certainement pas (de l'invention de l'institution de la société, ou même du pouvoir explicite. Les Grecs n'ont pas inventé « le» politique, au sens de la dimension de pouvoir explicite toujours présente dans toute société ; ils ont inventé ou mieux, créé, la politique, ce qui est tout autre chose […]

 Mais si les Grecs ont pu créer la politique, la démocratie, la philosophie, c'est aussi parce qu'ils n'avaient ni Livre sacré, ni prophètes. Ils avaient des poètes, des philosophes, des législateurs et des politai .

La politique, telle qu'elle a été créée par les Grecs, a été la mise en question explicite de l'institution établie de la société ce qui présupposait, et cela est clairement affirmé au V ème  siècle, qu'au moins de grandes parties de cette institution n'ont rien de « sacré », ni de « naturel », mais qu'elles relèvent du nomos. Le mouvement démocratique s'attaque à ce que j'ai appelé le pouvoir explicite et vise  à  le réinstituer ». 

 Cornélius Castoriadis,   Le monde morcelé. Les carrefours du labyrinthe, III, Seuil, 1990, pp 126-127

 

Texte  de Nietzsche

 Dieu est mort

 « Le dément.- N’avez-vous pas entendu parler de ce dément qui, dans la clarté de midi alluma une lanterne, se précipiter au marché et cria sans discontinuer : « Je cherche Dieu ! Je cherche Dieu ! » - Etant donné qu’il y avait justement là beaucoup de ceux qui ne croient pas en Dieu, il déchaîna un énorme éclat de rire. S’est-il donc perdu ? disait l’un. S’est-il égaré comme un enfant ? disait l’autre. Ou bien s’est-il caché ? A-t-il peur de nous ? S’est-il embarqué ? A-t-il émigré ?-ainsi criaient-ils en riant dans une grande pagaille. Le dément se précipita au milieu d’eux et les transperça du regard. « Où est passé Dieu ? » lança-t-il, je vais vous le dire ! Nous l’avons tué,-vous et moi ! Nous sommes tous ses assassins ! Mais comment avons-nous fait cela ? ».

 Friedrich Nietzsche, Le gai savoir, (1882), traduction Patrick Wotling, §125 , Edition Flammarion, 1992, p 161.

 

 

Texte de Bergson

 Du moment qu’il y a un culte…

« La religion renforce et discipline. Pour cela des exercices continuellement répétés sont nécessaires, comme ceux dont l'automatisme finit par fixer dans le corps du soldat l'assurance morale dont il aura besoin au jour du danger. C'est dire qu'il n'y a pas de religion sans rites et cérémonies. A ces actes religieux la représentation religieuse sert surtout d'occasion. Ils émanent sans doute de la croyance, mais ils réagissent aussitôt sur elle et la consolident ; s'il y a des dieux, il faut leur vouer un culte ; mais du moment qu'il y a un culte, c'est qu'il existe des dieux. Cette solidarité du dieu et de l'hommage qu'on lui rend fait de la vérité religieuse une chose à part, sans commune mesure avec la vérité spéculative, et qui dépend jusqu'à un certain point de l'homme. » 

Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion, Chapitre II, la religion statique, PUF, 2005, p 212 .

 

 Texte de Danièle Hervieu-Léger 

 Le sacré communiel du sport 

[Dans un ouvrage datant de 1993, la sociologue Danièle Hervieu-Léger, expliquait, en citant Jean-Marie Brohm, en quel sens le sport est devenu,  pour nous qui ne croyons plus en Dieu, une nouvelle religion] : 

«  C'est à propos des manifestations sportives de masse, avec leur double caractère festif et rituel, que la question des rapports entre sport et religion est le plus souvent posée, et de la façon qui concerne le plus directement le problème que nous posons : celui de savoir si la référence à l'expérience émotionnelle  du sacré ne constitue pas un point de passage obligé d'une définition de la religion, qui serait précisément capable d'échapper  à l'irrésistible attraction du modèle des religions historiques.

 Le « sacré communiel » du sport est en rapport direct avec capacité qu'ont les grandes compétitions sportives de rassembler des foules énormes, de les unir dans la communion

aux  efforts du champion ou de l'équipe qu'elles sont venues apporter, de les porter hors d'elles-mêmes, dans l'enthousiasme de  la victoire ou dans le désespoir partagé de la défaite. Jean-Marie Brohm a développé à ce propos une analyse marxiste simple, mais « bétonnée », qui vaut aussi bien pour les religions historiques : les cérémonies sportives ne sont rien d'autre, selon lui, que « la traduction symboliquement médiatisée des conflits sociaux (conflits d'Etats, conflits de classe, luttes d'intérêts etc.). [1] […] 

« Le sport, note Jean-Marie Brohm, est devenue la nouvelle religion des foules industrielles [...]. Le spectacle sportif devient - grâce aux mass media - le substitut profane  des anciennes religions à vocation universelle. Le spectacle sportif supplante même en universalité toutes les religions dans la mesure où il s'adresse à tous les hommes, sans distinction, à l'homme planétaire en général. Et les villes olympiennes assument ainsi une vocation universelle plus signifiante que Vatican ou la Mecque[2] »  La religion pour mémoire,  Danièle Hervieu-Léger, pp 84-85, Les éditions du CERF 

Notes :

1.  Jean-Marie BROHM, Sociologie politique du sport, Paris, Delarge, 1976, p. 243.

2. Ibid p 260

 

 Liens :

  Marcel Gauchet  et le désenchantement du monde :   http://209.85.229.132/search?q=cache:JbMvBu-DA9MJ:lewebpedagogique.com/boutique/2009/11/05/prepa-sciences-po-philo-fiche-marcel-gauchet-le-desenchantement-du-monde-et-la-condition-politique/+Marcel+Gauchet+et+le+d%C3%A9senchantement+du+monde+webpedagogique&cd=1&hl=fr&ct=clnk&gl=fr

 

 

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Published by laurence hansen-love - dans Philosophie
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commentaires

cordroc'h jf 26/01/2015 10:52


Le besoin de croyances , et donc de religions apparaît lorsque l'individu ne parvient plus à se situer au sein de son environnement , soit à cause de l'ignorance de son fonctionnement, due à la
complexité de celui-ci . Cet environnement était originellement la nature , il est aujourd'hui le système socio-économique . Un autre facteur du besoin de croyances et de religions , est le
surnombre d'individus viaant au sein de nos sociétés ,ne permettant plus aux individus de se connaître ,et reconnaître les uns et les autres . Il n'est pas dans la nature de l'Homme de vivre en
trop grand nombre .Les croyances et religions compensent donc l'ignorance et de fait ,empêche le développement de la  Connaissance qui devrait se faire naturellement .


La fonction de la croyance doit être provisoire ,le temps que s'acquiert certaines connaissances . C'est en étant transforées en idéologies que les croyances perdurent et en cela, bloquent le
processus naturel d'aquisition de la Connaissance .

UcCaBaRuCcA 25/01/2015 21:30


S'il n'existait pas il faudrait l'inventer.