Overblog
Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
22 décembre 2014 1 22 /12 /décembre /2014 17:22

A lire ici 

Richard Wolin : « Arendt niait la spécificité allemande de la shoah »

La philosophe s’était fait sa religion sur Eichmann avant le procès. L’extraordinaire fortune de sa formule, la « banalité du mal », s’explique par le contexte idéologique d’une époque qu’obsédaient l’impersonnalité bureaucratique et le conformisme de la « société de masse ».

pastedGraphic.png

 

 

 

Il semble définitivement établi qu’Arendt s’est trompée sur la personnalité d’Eichmann. Comment l’expliquer ?

Nous savons en effet maintenant qu’elle s’est totalement trompée. En un sens, l’explication est simple. Dans Les Origi­nes du totalitarisme, elle employait l’expression « mal radical », empruntée au livre de Kant La Religion dans les limites de la simple raison, pour caractériser les responsables nazis. Or son mentor, le philosophe allemand Karl Jaspers, a contesté ce concept avec véhémence dans leur correspondance. Jaspers fai­sait valoir que cela risquait de faire des dirigeants nazis des héros « démonia­ques », des surhommes en quelque sorte. Du coup, Arendt a cherché à prendre ses distances avec son analyse initiale. Le jugement d’Eichmann, qui a été décrit à juste titre comme le « procès du siècle », était l’occasion rêvée. Le problème, comme le révèle une lettre adressée le 2 décembre 1960 à Jaspers, c’est qu’elle est parvenue à son verdict de la banalité d’Eichmann quatre mois avant le début des audiences. Elle écrit à Jaspers que le procès lui donnerait la possibilité d’« étudier ce désastre sur pattes [Eichmann] dans toute sa bizarre vacuité ». En d’autres termes, ce qu’elle observa sur place n’a rien changé. De fait, selon son biographe David Cesarani, elle n’a vu Eichmann sur le banc des accusés que pendant quelques heures.
Le passage du « mal radical » à la « banalité du mal » était aussi fondé sur son expérience personnelle. Le fait que la plupart des Américains ne distinguent pas les Allemands ordinaires des nazis perturbait Arendt. Choquée, elle y vit la manifestation d’un préjugé contre le pays tout entier. D’autant que cela ne correspondait pas à sa propre expérience des années 1920, très positive, celle de la réussite sociale d’une Juive allemande bien assimilée. En forgeant le concept de « banalité du mal », elle « universalisait » la criminalité du IIIe Reich. Celle-ci devenait un problème de la « modernité » plutôt qu’un phénomène spécifiquement allemand.

 

Dans un entretien avec Joachim Fest, elle déclara trois ans après le procès : « Je ne crois pas que l’idéologie ait joué un grand rôle » chez Eichmann. Comment l’auteur des Origines du totalitarisme a-t-elle pu en venir à penser cela ?

Arendt avait une position très ambivalente quant au rôle joué par l’idéologie dans le IIIe Reich. Le chapitre des Origi­nes du totalitarisme consacré à l’idéologie ne figurait pas dans la première édition de 1951. Il a été ajouté ensuite, dans la seconde édition, parue en 1958, qui contenait aussi le fameux épilogue célébrant la révolte hongroise de 1956.
Dans un texte important du milieu des années 1940, « Culpabilité organisée et responsabilité universelle », elle décri­vait Heinrich Himmler, de façon très étonnante, comme un pater familias allemand typique. En guise d’explication, elle suggérait que la direction du régime nazi était composée de bourgeois ordinaires, avec famille et travail. On perçoit déjà les prémices de sa théorie de la banalité du mal. Il faut noter que, à l’exemple d’Hannah Arendt, toute une génération de Juifs allemands critiques du nazisme – Franz Neumann, Max Horkheimer, Theodor Adorno – avaient mis du temps à prendre au sérieux l’antisémitisme présent dans la population. Car ils n’avaient eux-mêmes guère été victimes ou témoins de discriminations sous la République de Weimar. Pour les Juifs, celle-ci avait été un vecteur d’ascension sociale. Le parcours d’Arendt était très similaire. Quand elle fut mise au ban de la société en tant que Juive après la prise du pouvoir par les nazis en 1933, ce fut pour elle comme pour les autres Juifs allemands assimilés une expérience entièrement nouvelle.

 

Dans ce même entretien elle déclarait : Eichmann était le « fonctionnaire type ». Est-ce là le fondement de sa théorie de la « banalité du mal » ?

Je crois que c’est fondamentalement exact. Dans son entretien avec Fest, elle affirmait qu’Eichmann « n’avait pas de motifs criminels ». Elle universalisait la Shoah, l’interprétant comme un produit de la « société de masse » moderne : l’éclatement de l’ancien régime, d’une société structurée en ordres, et le triom­phe du nivellement social, de l’atomisation. C’est le processus si bien analysé par Tocqueville dans De la démocratie en Amérique. Mais Arendt reprenait aussi la critique de la bureaucratie faite par Max Weber : l’idée que la société bourgeoise est dominée par des Fachmenschen, des spécialistes à l’esprit étroit. À ses yeux, Eichmann était dans une large mesure un « spécialiste » au sens de Weber (c’est bien sûr le titre du film de Rony Brauman sur Eichmann).
Dans la foulée, Arendt pouvait nier la spécificité allemande de la Shoah, la question de savoir pourquoi celle-ci s’est produite là et non ailleurs.

 

Dans un article récent, Seyla Benhabib, professeur de philosophie politique à Yale, estime, contrairement à vous, que la position d’Arendt était plus influencée par la pensée de Kant que par celle de Heidegger. Pourquoi cette question fait-elle débat ?

L’une des raisons principales pour lesquelles les filiations intellectuelles d’Arendt ont été à nouveau soumises à examen est la publication récente des Cahiers noirs de Heidegger (1). Vu la noirceur politique qui rejaillit désormais sur l’œuvre de Heidegger, il est compréhensible que les défenseurs d’Arendt préfèrent minimiser le lien qu’elle entretenait avec lui.
L’une des principales sources de l’interprétation « fonctionnaliste » que fait Arendt de la société moderne est la notion heideggérienne de Gedankenlosigkeit (absence de pensée), liée à sa critique de la nature impersonnelle de la technique (Technik). Dans La Condition de l’homme moderne, Arendt, fai­sant allusion au concept heideggérien de das Man (« le On »), y voit l’anonyme « règle de personne ». C’est sur ces bases que, dans l’épilogue de son Eichmann à Jérusalem, elle invoque la notion heideggérienne d’« absence de pensée » pour présenter Eichmann comme un responsable dénué de motivations idéologiques ou criminelles – en d’autres termes, un « spécialiste ».
Mais Benhabib a raison quand elle dit qu’Arendt cherchait à concilier Heideg­ger et Kant. Arendt s’appuyait aussi sur la théorie du jugement. Vue en termes kantiens, l’« absence de pensée » d’Eichmann traduit son incapacité de juger, d’assimiler intellectuellement de nouveaux phénomènes ou expériences. C’est sur ce point que les idées de Heidegger et de Kant se rencontrent.

 

Interrogé récemment par le New York Times sur le livre de Stangneth, l’historien Christopher R. Browning a dit, en parlant d’Arendt : « She had the right type but the wrong guy. » Autrement dit, sa théorie était juste mais elle n’avait pas pris le bon exemple. Qu’en pensez-vous ?

On peut rétorquer à Browning : si Eichmann n’était pas le bon exemple, qui était le bon ? À la lumière de ce que nous savons désormais de l’antisémitisme fanatique d’Eichmann, on peut affirmer sans crainte de se tromper que l’interprétation fonctionnaliste de la Shoah s’est pour l’essentiel effondrée. Dès ses origines dans les années 1960, cette interprétation était fondée sur l’idée d’un Holocauste sans antisémitisme, idée parfaitement absurde si on y réfléchit un instant.
Des historiens tentent maintenant d’appliquer la théorie fonctionnaliste au plus bas niveau de la hiérarchie allemande, fonctionnaires et employés des chemins de fer, des individus qui ont pu participer à la Solution finale pour des raisons de simple obéissance plutôt que par motivation idéologique. Mais qu’est-ce que cela nous apprend ? Ces comportements peuvent être simplement le legs du IIe Reich ou Kaiser­reich : un produit de l’État autoritaire (Obrigkeitsstaat), de la mentalité de « sujet » (Untertan).
De nos jours on trouverait peu d’historiens pour tenter d’appliquer l’approche fonctionnaliste aux génocides récents, cambodgien ou rwandais par exemple. Le génocide khmer, orchestré par Pol Pot et ses sbires, était motivé par le fanatisme idéologique, le génocide rwandais par les tensions ethniques entre Hutus et Tutsis. Nul n’est tenté de construire une explication fondée sur l’obéissance aveugle au spécialiste d’une bureaucratie.

 

Qu’avez-vous pensé du succès du film qu’a consacré Margarethe von Trotta à Hannah Arendt au moment du procès Eichmann, sorti en 2013 ?

Ce film a été un grand succès. Or il n’est pas facile de faire un film populaire sur un penseur ou un philosophe politique. La réalisation est excellente sur le plan formel mais, de mon point de vue, c’est une hagiographie : l’histoire d’une philosophe solitaire qui reste fidèle à ses idées (que l’on sait désormais erronées) face à la jalousie et à la petitesse de ses détracteurs, dont la plupart sont des imbéciles.
Le cœur du film est bien sûr le procès d’Eichmann. Nous savons à quel point Arendt se trompait sur Eichmann. Or von Trotta fait comme si les éléments mettant sérieusement en doute l’interprétation de la philosophe n’existaient pas. Ils n’apparaissent nulle part dans le film, lequel se contente de perpétuer un mythe. Certes, la tentation est forte quand on réalise un film biographique. Le cinéma et l’histoire n’ont pas les mêmes critères de véracité.

 

Comment expliquer que la thèse de la banalité du mal soit devenue si populaire ?

C’est une question essentielle. D’une certaine façon, avec sa « banalité du mal », Arendt nous disait ce que nous avions envie d’entendre.
Quand Eichmann à Jérusalem est paru en 1963, le nazisme n’était plus une menace. D’autres avaient émergé, liées à l’impersonnalité de la bureaucratie, au conformisme endémique de la société de masse – sans parler du risque très réel d’une catastrophe nucléaire. Aux États-Unis, dans les années 1950, les points de référence étaient classiquement La Foule solitaire de David Riesman et Les Cols blancs de C. Wright Mills. La taille de ce que les sociologues de l’époque appelaient les « grandes organisations » – grandes entreprises et bureaucraties d’État – réduisait l’individu à peu de chose. Dans les années 1950, triomphait l’idée de la « technocratie » politique, laissant la direction des affaires aux experts et à l’élite au pouvoir. Ce qui contribue à expliquer qu’en Occident les contestataires des années 1960 étaient tellement férus de démocratie directe.
Quand Arendt présentait Eichmann comme un « fonctionnaire », elle s’ins­crivait précisément dans cette thématique. Au lieu de l’homme réel, elle nous offrait le portrait de l’Eichmann dont nous avions besoin, un être imagi­naire, si vous voulez. Le résultat a été impressionnant. En Europe comme aux États-Unis,Eichmann à Jérusalem devint l’un des livres de réflexion les plus influents de l’après-guerre. Il fournissait une clé pour comprendre les excès et les dommages infligés au cours du XXe siècle par la politique au sens le plus simple du terme. À tort, comme nous le savons aujourd’hui.

 

Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay.

 

 Artcile paru ici 

http://www.books.fr/histoire/richard-wolin-arendt-niait-la-specificite-allemande-de-la-shoah/

Partager cet article

Published by laurence hansen-love - dans Philosophie
commenter cet article

commentaires