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18 septembre 2020 5 18 /09 /septembre /2020 21:52

Nécrologie rédigée par Eric Blondel pour le Revue philosophique ( à paraître début 2021

 

Ole Hansen-Løve

1948-2020

 

 

 

 

  Né à Vienne (Autriche) d’un père danois et d’une mère française, Ole a fait ses études au lycée français de sa ville natale et, comme beaucoup de grands Viennois de souche, a toujours gardé envers elle et envers l’Autriche une vive nostalgie mêlée de sévère lucidité critique, à la façon par exemple de Robert Musil, Thomas Bernhard et Joseph Roth, qu’il révérait. Il se considérait comme héritier de deux cultures, dont il possédait une connaissance approfondie et dont il maîtrisait les langues respectives à la perfection. Il quitte Vienne seul pour Paris à l’âge de dix-huit ans pour entrer en khâgne au lycée Henri-IV (1966-1968). Après la mort de son père en novembre 1969, il se fixe à Paris et ne reviendra  dans sa ville natale qu’occasionnellement. Sa mère et ses cinq frères et sœurs le rejoindront en 1974 : il assume alors pleinement ses responsabilités d’aîné, ce qu’il continuera de faire toute sa vie d’adulte, avec un sens du devoir et de l’autorité qui expliquent ses affinités avec la pensée kantienne telle qu’elle se donne notamment dans la Grundlegung zur Metaphysik der Sitten, qu’il traduira et commentera plus tard, ainsi que d’autres textes de la philosophie critique, pour des éditions scolaires. Son professeur de philosophie  en khâgne, qui inspire sa vocation, est André Khodoss, pour lequel il conservera toujours une profonde vénération et dont il hérite une fidélité sans faille à l’héritage des grands classiques. Son directeur de mémoire de maîtrise (sur Humboldt, publié chez Vrin en 1972) est Yvon Belaval. Agrégé de philosophie en 1976, il sera successivement professeur au lycée de Châlons-sur-Marne (1976-1978), au lycée Jacques-Amyot de Melun (1978-1988), professeur de khâgne au lycée de Sèvres (1995-2010) et en même temps maître de conférences à l’IEP (Sciences-Po) de Paris (1995-2000) et pendant une année ou deux chargé de cours à l’UFR de philosophie de Paris-I.

  Parallèlement à son activité de professeur rigoureux et critique (au sens kantien), se réclamant  tout spécialement de l’inspecteur général Jacques Muglioni, Ole a consacré toute sa vie à de très nombreux  travaux de traduction, surtout d’ouvrages de philosophie, pour lesquels son double héritage, sa formation  et son goût parfois puriste pour la maîtrise et la correction de la langue le désignaient par excellence. Ces traductions se sont plusieurs fois accompagnées de commentaires et de présentations philosophiques (chez Hatier) et ont été faites  seul ou en collaboration avec d’autres traducteurs et (ou) commentateurs. On n’en peut ici  mentionner qu’une partie. C’est à l’occasion de la création d’un séminaire de traduction  du Collège de philosophie fondé en 1974 que j’ai fait la connaissance d’Ole, avec lequel des travaux de traduction d’œuvres philosophiques et une longue et profonde amitié m’ont lié pendant quarante-cinq ans jusqu’à sa mort.

 

Principaux ouvrages traduits :

  • E. Cassirer, Philosophie des formes symboliques I , trad. avec Jean Lacoste, Minuit, 1972
  • Adorno, Trois études sur Hegel , trad. avec d’autres membres du séminaire de traduction du Collège de philosophie, Payot, 1979
  • Lichtenberg, Consolations à l’usage des malheureux qui sont nés un 29 février, trad. avec Pierre Pénisson et Théo Leydenbach, Corti, 1990
  • W. Schivelbusch, Histoire des stimulants, trad. avec Éric Blondel, Théo Leydenbach et Pierre Pénisson, Le Promeneur, 1991
  • Friedrich Nietzsche, Paul Rée, Lou von Salomé, Correspondance, trad. avec Jean Lacoste, PUF, 1979, rééd. sous le titre Notre Trinité, Correspondance, Les Belles Lettres, 2017
  • Kant, Analytique du beau, trad. et analyse, Hatier, rééd. 2012
  • ‘’   ‘’ , Fondement pour la métaphysique des mœurs, trad. et analyse, Hatier, 2000
  • ‘’  ‘’ , Vers la paix perpétuelle, trad., avec Éric Blondel, Jean Greisch et Théo Leydenbach, Hatier, 2001
  • ‘’  ‘’, Critique de la raison pure, préface de la seconde édition, 1787, trad. et analyse, Hatier, 2002
  •   ‘’   ‘’ , Conjectures sur le commencement de l’histoire humaine, trad., Hatier, 2008
  • Heine, L’École romantique, trad. avec Th. Leydenbach et P. Pénisson, Cerf, 1997
  • Nietzsche, Généalogie de la morale, trad., avec É. Blondel, Th. Leydenbach, P. Pénisson, GF-Flammarion, 1996
  • ‘’     ‘’      , Aurore, trad., avec É. Blondel et Th. Leydenbach, GF-Flammarion, 2012
  •   ‘’   ‘’   , Humain, trop humain II (Opinions et sentences mêlées, Le Voyageur et son ombre), trad., avec É. Blondel et Th. Leydenbach, GF-Flammarion,  2019
  • Freud, Propos d’actualité sur la guerre et sur la mort, trad., avec É. Blondel et Th. Leydenbach, GF-Flammarion, 2017.

 

  Kantien convaincu, Ole était un homme de rigueur et de droiture, un grand seigneur que caractérisait à merveille la formule « kaiserlich und königlich » (k.u.k., sigle de l’administration (et de l’armée) autrichienne « impériale et royale » de François Joseph, dans laquelle son grand-père danois avait servi comme officier étranger), mais aussi un ironiste souriant et bienveillant, doublé, si l’on ose dire, d’un bon vivant, solide buveur et amateur de gastronomie festive. Ces traits de caractère se retrouvaient dans son travail de traducteur, dans lequel le souci rigoureux voire maniaque du mot ou de l’expression justes, se tenant sans cesse à l’affût de toutes les facilités, clichés à la mode et expressions trop familières ou toutes faites qui déparent une traduction,  s’alliait à une imagination inventive de belle humeur, privilèges d’un grand seigneur de la langue.

  C’est avec un chagrin d’autant  plus vif que Th. Leydenbach et moi, qui travaillions avec lui depuis des décennies, avons dû pour notre part  constater vers 2010, désemparés et affligés, les premiers symptômes de sa maladie, le syndrome de Benson, « atrophie corticale postérieure »  qui, sourdement, inexorablement, l’a privé peu à peu de certaines de ses facultés : difficultés de plus en plus grandes, puis impossibilité totale de lire et écrire, de s’orienter dans l’espace et dans le temps, et par suite dépendance de plus en plus grande pour les gestes pratiques les plus ordinaires du quotidien. Nous avons, pour les dernières traductions de Nietzsche et de Freud, suppléé autant que possible à ses défaillances croissantes, qui l’irritaient comme des atteintes à sa dignité, par exemple en lisant à voix haute d’abord le texte allemand, phrase par phrase, puis la traduction française proposée, pour qu’il fasse ses remarques et corrections à mesure, car sa mémoire le trahissait pour des segments plus longs, dont il oubliait à mesure le début. Il  avait pris sa retraite anticipée en 2010, et continuait à travailler avec nous mais, dans les trois dernières années, sa dépendance était telle qu’il ne pouvait plus vivre seul, malgré sa volonté farouche et stoïque de résister — à l’image de Kant très âgé qui attendait, debout par courtoisie, que le médecin venu le voir l’autorise à l’asseoir. Il a donc été hospitalisé, puis placé par sa famille dans trois EHPAD successifs. Mais la dépendance et l’égarement s’aggravaient, et le comble de la détresse pour lui a été l’isolement affectif de ses proches et amis du fait du confinement en mars 2020. On ne saurait dire si c’est le chagrin de la solitude, le désespoir total de l’isolement causé par la maladie ou le Coronavirus qui l’ont achevé, trois jours après l’anniversaire de ses soixante-douze ans. C’était un grand monsieur et un grand ami.

 

Éric BLONDEL

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commentaires

Paola 29/09/2020 17:34

Bonjour,
En tant qu'ancienne étudiante d'hypokhâgne et de khâgne (Lycèe de Sèvres, 2000-2003), je salue la mémoire de Monsieur Hansen-Løve, dont les qualités pédagogiques et humaines ont marqué mon parcours. Sa vaste culture, sa rigueur et sa bienveillance ont nourri l'admiration et l'ardeur au travail de nombreux étudiants.
Toutes mes condoléances à sa famille.
Paola

laurence hansen-love 29/09/2020 22:53

merci Paola, je transmets à la famille..