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5 juillet 2017 3 05 /07 /juillet /2017 10:14

 La complexité  de l’histoire
Théoriciens et hommes d’action n’ont pas du tout, a priori, la même lecture de l’histoire.  Tocqueville, qui fut l’un et l’autre, et  qui parle ici en tant que  philosophe, explique pour quelles raisons il ne peut en être qu’ainsi. Unilatérales, réductrices,  leurs  approches doivent être dépassées. Une lecture  éclairée de l’histoire, plus subtile, plus complexe, s’efforcera  de prendre en compte les divers aspects de la rationalité historique.

 


« J’ai vécu avec des gens de lettres, qui ont écrit l’histoire sans se mêler aux affaires, et avec des hommes politiques, qui ne se sont jamais occupés qu’à produire les événements sans songer à les décrire. J’ai toujours remarqué que les premiers voyaient partout des causes générales, tandis que les autres, vivant au milieu du décousu des faits journaliers, se figuraient volontiers que tout devait être attribué à des incidents particuliers, et que les petits ressorts, qu’ils faisaient sans cesse jouer dans leurs mains, étaient les mêmes que ceux qui font remuer le monde. Il est à croire que les uns et les autres se trompent.
 Je hais, pour ma part, ces systèmes absolus, qui font dépendre tous les événements de l’histoire de grandes causes premières se liant les unes aux autres par une chaîne fatale, et qui suppriment, pour ainsi dire, les hommes de l’histoire du genre humain. Je les trouve étroits dans leur prétendue grandeur, et faux sous leur air de vérité mathématique. Je crois, n’en déplaise aux écrivains qui ont inventé ces sublimes théories pour nourrir leur vanité et faciliter leur travail, que beaucoup de faits historiques importants ne sauraient être expliqués que par des circonstances accidentelles, et que beaucoup d’autres restent inexplicables ; qu’enfin le hasard ou plutôt cet enchevêtrement de causes secondes, que nous appelons ainsi faute de savoir le démêler, entre  pour beaucoup dans tout  ce que nous voyons sur le théâtre du monde ; mais je crois fermement que le hasard n’y fait rien, qui ne soit préparé à l’avance. Les faits antérieurs, la nature des institutions, le tour des esprits, l’état des mœurs, sont les matériaux avec lesquels il compose ces impromptus qui nous étonnent et qui nous effraient.
La révolution de Février [1], comme tous les autres grands  événements de ce genre, naquit de causes générales fécondées, si l’on peut ainsi parler, par des accidents ; et il serait aussi superficiel de la faire découler nécessairement des premières, que de l’attribuer uniquement aux seconds ».
 Alexis de Tocqueville, Souvenirs (1850-1851), Deuxième partie, Chapitre 1, Gallimard, Collection Folio-Histoire, 1999,  pp 84-85.
Note 1 : Février 1948.

 

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Published by laurence hansen-love - dans Philosophie
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commentaires

Bernard Joly 05/07/2017 19:31

Ce texte est surtout une critique radicale de la philosophie qui, avec ses outils d'analyse et sa cohérence intrinsèque produit ces "systèmes absolus qu'il hait", bien plus que la littérature.
L'occasion de pointer le réservoir de cohérences philosophiques à l'usage des petits ou grands hommes qui se piquent de "marquer l'humanité de leur sceau".

Bernard Joly 06/07/2017 11:50

Lorsque l'on a vocation à traiter de tous les sujets, il faut aussi accepter de scier la branche sur laquelle on est assis.

laurence hansen-love 06/07/2017 00:49

Critique de la philosophie en tant que telle? Lui même n'est -il pas philosophe.. à sa manière?