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24 mai 2017 3 24 /05 /mai /2017 16:53
Sur la lecture schmittienne de Marx et sur la construction de l'ennemi (J-C. Monod)

Jean- Claude Monod, Penser l'ennemi, affronter l'exception, Le découverte, 2016 

Extraits :

 

 Carl Schmitt s’en prend à «  une certaine façon d’ériger le compromis en principe du politique »  .. en s'appuyant d'abord sur une tradition contre-révolutionnaire…  et non « dans la perspective révolutionnaire d'un renversement de la bourgeoisie au profit de la classe exploitée, le prolétariat ».

(…)

«Il n'en reste pas moins qu'une certaine communauté de vue entre ces deux critiques est observable… »

«  Les références à Marx  sont nombreuses dans Théologie politique » 

   (…)

Il existe des « affinités originelles » entre la théorisation schmittienne du politique et la valorisation marxienne de la lutte… (p.25)

(…) 

 

Toutefois la centralité que  «  la lecture shmittienne de Marx accorde au thème de l’ennemi revêtait, chez Schmitt, un aspect polémique et « démystificateur» à l'encontre du marxisme..

Selon Schmitt :  «  Le marxisme ne tire pas sa force de son caractère « scientifique » et de sa prétendue « science matérialiste de l'histoire» mais de sa capacité mobilisatrice.  » p.25)

(…)

 

 Celle-ci «  tiendrait plutôt à «la désignation et à la construction d'un antagonisme qui «  clarifie les fronts » , un ressort polémique d'une philosophie de l'Histoire et d’une pensée politique qui a su  dégager un ennemi sur ce qui avait pu apparaître, au XVIIIe siècle, comme le« terrain neutre » par excellence, le domaine paisible de la non- politique, le « doux commerce », l'économie.

«La nouveauté de Marx, note Schmitt, a consisté à extraire le bourgeois de la sphère du ressentiment aristocratique et littéraire pour l'élever au rang d'une figure qui serait l’absolument inhumain, non pas au sens moral, mais au sens hegelien, pour faire surgir comme son contraire, avec une immédiate nécessité, le bien et l’absolument humain. (…) L'opposition de classes sera nécessairement l'opposition absolue » (Parlementarisme et démocratie, 1988) ( p.26 )

JC Monod note ensuite que cette interprétation  du marxisme se situe « au point de basculement entre l'extrême gauche révolutionnaire et le fascisme de la mobilisation des masses par des « théorie irrationnelles » à savoir  George Sorel… » (p.27)

(…)

On reviendra, dit-il ensuite,   sur les conséquences politiques, redoutables, de la dissociation entre libéralisme et démocratie… qui conduit Schmitt à soutenir « qu'une démocratie… peut exclure une partie de la population sans cesser d'être une démocratie… » Schmitt soutient que « la force politique d'une démocratie se manifeste par sa capacité d'écarter ou de tenir éloigner l'étranger» et que « l'égalité de tous les hommes en tant qu'hommes n'est pas de la démocratie mais une certaine forme de libéralisme » (ibid, p. 111). Il y a chez  Schmitt une défense et illustration d'un concept xénophobe et anti-universaliste de la démocratie..

«  Cette dimension n'est évidemment pas reprise par les lecteurs marxistes internationalistes de Schmitt : mais il existe  un pendant « de gauche» au ferment d'exclusion et la légitimation de la violence contenue dans la dissociation du libéralisme et de la démocratie: le rejet de l'universalité des droits de l'homme s’opère ici au nom de la légitime violence de la classe ouvrière, et le dépassement de la démocratie libérale parlementaire au profit d’une « démocratie populaire » posée comme horizon de la « dictature du prolétariat».  (p.29) Mais ces éléments ne sont plus guère mis en avant aujourd'hui, sauf par ceux qui ne veulent rien apprendre de la faillite des expériences communistes du XXe siècle ».

  « Reste que la question du statut de l'ennemi dans les régimes totalitaires, des ressemblances et  de la différence de son statut en régime nazi et un régime communiste ( entre l’ennemi « de  race » et l’ennemi « de classe») est de celles qui ont divisé les théoriciens critiques du totalitarisme…

«  Une chose est sûre : une certaine maximisation de l'hostilité, ouvrant la possibilité du crime de masse à  l'encontre des « ennemis du peuple» et notamment des « ennemis  de l'intérieur», a été la contrepartie « logique» de la destruction théorique du libéralisme et de l'universalisme dit « abstrait» des droits de l'homme, dans le communisme bolchevique aussi bien que dans le nazisme. L’hommage  simultané de Schmitt à Mussolini et à Trotski marque bien que quelque chose de commun s’est  joué dans l'opposition au« rationalisme relatif de la séparation des pouvoirs» à la « foi en la discussion»,  à quoi une « théorie nouvelle» préférait « l’utilisation de  la violence » et « l'action directe » :  « Trotski le note à juste titre face au démocrate Kautsky, écrit Schmitt, dans la conscience des réalités relatives, on ne trouve guère le courage d'employer la violence et de répandre le sang » (ibid, p.80) 

 Plus loin: 

 On rencontre chez  Che Guevara l'expression d'une« inimitié absolue».. «  La haine intransigeante de l’ennemi, qui pousse   au-delà des limites naturelles de l'être humain,  est en fait une efficace, violente, sélective et froide machine à tuer : nos soldats doivent être ainsi » ( Créer deux, trois,  de nombreux Vietnam, Oeuvres,  Maspero, 1968)

(…) 

 

 Dans Penser la guerre ( 1976), R. Aron oppose bolchevisme et nazisme : «Le communisme bolchevique maintient théoriquement l'horizon d'une commune  humanité qui fait que l’ « ennemi de classe » peut-être rééduqué et  réintégré  à la communauté future, alors que l’ennemi « de race » du nazisme est radicalement privée d'humanité, et en ce sens c'est bien de ce coté qu'il faut chercher l'apparition de l'ennemi absolu » … (JC. Monod, p.168) .

 

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Published by laurence hansen-love - dans Philosophie
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commentaires

Foulquier 01/06/2017 19:00

Pour moi, il ne fait aucun doute que l'extrême gauche et l'extrême droite sont parfaitement symétriques, y compris sur la question du racisme. Des années 1950 à 70, les armées communistes de l'Asie du sud-est étaient souvent mues par un discours raciste assez similaire à celui de l'extrême droite. Depuis la création d'Israël s'est développé un antisémitisme d'extrême gauche très virulent et ces dernières années en France des personnalités de la gauche extrême ont apporté leur soutien à des groupuscules ultra-racistes et antisémites. C'est la raison pour laquelle je ne comprendrai jamais la complaisance dont tout le monde fait preuve à son égard, comme si personne ne ne comprenait le danger qu'elle représente. Il suffit pourtant de lire les ouvrages de Marx pour se rendre compte de leur caractère haineux, de l'apologie de la violence qu'ils expriment.
Le monde politique n'est pas une ligne droite. Le monde politique est un cercle, où l'extrême gauche et l'extrême droite se rejoignent.