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11 février 2017 6 11 /02 /février /2017 12:18

Vivre et écrire à l’épreuve de l’incertitude

Le temps présent. Ecrits 1945-2005

Editions Belin, 1042 pages

(Fiche publiée en 2006  désormais inaccessible)

 

 La décision de rassembler et de publier 81 textes, articles et conférences prononcées ou rédigées par Claude Lefort entre 1945 et 2005 constitue en soi un événement. Non pas tant parce qu’elle nous donnerait accès à tel ou tel aspect méconnu de la pensée du philosophe – les lecteurs potentiels de cet ouvrage connaissent les principales oeuvres de Claude Lefort, publiées par ailleurs, et sont familiers de ses idées – mais aussi et surtout parce qu’elles permet de prendre la mesure d’une pensée en mouvement,  celle d’un homme debout qui, pendant 60 ans, n’a cessé d’intervenir dans le débat public avec une audace et une indocilité qui l’honorent. Encadré par deux dates, le travail de Claude Lefort, rythmé par une série de leitmotivs et de concepts fondateurs, apparaît comme le miroir dynamique de ce temps présent, ici  scrupuleusement réfléchi. La principale ligne de force de l’œuvre est une « ontologie du mouvement » empruntée pour l’essentiel à Machiavel. Le grand penseur florentin est, selon Claude Lefort, le seul philosophe à avoir « pénétré la vérité intime » de la politique, parce qu’il fut le premier à avoir osé extraire la politique de tout horizon de concorde ou d’harmonie pour la concevoir au contraire comme un champ d’activités dépourvu de tout arrière plan théologique, éthique, ou même spéculatif. Avec Machiavel, il devient évident que la politique s’établit sous le régime de l’incertitude et de l’instabilité, et c’est la raison pour laquelle l’œuvre de Claude Lefort se présente, elle aussi,  comme une entreprise périlleuse, ouvertement subjective, et non pas comme une lecture distanciée à prétention scientifique, comme pourrait l’être celle d’un politologue ou celle d’un savant weberien par exemple. 

La vie et les écrits de Claude Lefort se placent d’emblée sous le signe du risque. « Parler à la première personne », sans se départir d’une « certitude inquiète », tels sont les aspects les plus marquants d’un engagement qui témoigne d’une intégrité à toute épreuve, malgré l’immensité du chemin parcouru depuis les années d’apprentissage. « Ma réflexion s’est d’abord exercée dans les horizons du marxisme », écrit-il dans un texte de 1979, et les premiers articles du Temps présent attestent d’un parti pris d’autant plus entier que le jeune étudiant - il a 21 ans lorsqu’il publie « L’analyse marxiste et le fascisme » en 1945 – est alors un fervent militant trotskiste. « La représentation d’une société délivrée de la division régissait [alors] mon argumentation » : c’est dans le contexte de ce militantisme vite désavoué que Claude Lefort conçoit une première ébauche de sa théorie du totalitarisme. Dans l’idéologie totalitaire, le très  jeune philosophe décrypte une « fermeture à toute nouveauté », une « insensibilité obtuse à l’événement » et, comme il le relève déjà, une fascination ruineuse pour l’image du corps : « la clôture de ce discours tient à ce qu’il n’est le discours de personne, il est discours du parti, corps idéal du révolutionnaire, qui pense à travers chacun de ses membres » (1979).

La désincorporation

 C’est au contact de ce micro-corps révolutionnaire que Claude Lefort élabore une préfiguration de sa théorie de la « désincorporation ». La démocratie, dont le philosophe propose une représentation déduite a contrario du fait totalitaire, est un régime qui repose sur un constat : « le lieu du pouvoir est vide ». En démocratie, le pouvoir n’appartient à personne. Même si certains individus exercent pendant un laps de  temps limité des responsabilités, le pouvoir proprement dit reste «  inlocalisable, infigurable, indéterminé ». Cette situation est totalement inédite, car dans tous les autres systèmes, les principes et les normes gouvernant l’ordre social se trouvent « incorporés dans la personne du Prince ». Le processus de la désincorporation et de la désintrication du pouvoir, du savoir, et de la loi, constituent la principale  mutation symbolique des temps modernes. Ce bouleversement majeur de notre représentation de la société et de l’Etat explique pourquoi la démocratie suscite le fantasme d’une société sans pouvoir, mais aussi pourquoi elle peut appeler une réaction redoutable, celle qui constitue l’autre versant de notre modernité, le totalitarisme.

La fantasmatique totalitaire

 Telle est la question ouverte dans les années 50 -  jamais refermée depuis - autour de laquelle se noue l’ensemble des réflexions de Claude Lefort : « pourquoi le totalitarisme est-il un événement majeur de notre temps, pourquoi nous met-il en demeure de sonder la nature des sociétés modernes ? » 

Contrairement à Raymond Aron ou à François Furet, auteurs dont Claude Lefort est pourtant proche, mais auxquels il reproche de relativiser ou de minimiser l’effroyable singularité du totalitarisme, l’auteur du Temps présent considère, à l’instar d’Hannah Arendt, que le nazisme et le communisme constituent les deux versants jumeaux d’une seule et même révolution anti-démocratique. C’est chez La Boétie que, très anachroniquement (Le Discours de la servitude volontaire date de 1548!) il découvre une tentative décisive d’élucidation de la « fantasmatique » à laquelle est suspendue l’entreprise totalitaire. Comme La Boétie, comme Hannah Arendt, l’auteur de Un homme en trop. Essai sur l’Archipel du Goulag et de L’invention démocratique. Les limites de l’invention totalitaire,  considère que, par opposition au despotisme, le totalitarisme n’est pas (seulement) un système d’oppression reposant sur la violence et la terreur, mais qu’au contraire  il ne peut devenir intelligible que rapporté à son élément constitutif, la croyance. Soumis à l’idéologie nazie ou communiste, le peuple séduit, consentant (plus ou moins !) croit en la légitimité du projet totalitaire. Il attribue à ce projet  la vertu d’entretenir le fantasme, abandonné par la démocratie, du « peuple-UN », c’est-à-dire d’une société conçue à l’image d’un corps dont le Parti et son chef font advenir puis incarnent l’indéfectible identité. En affirmant l’unité dernière de toutes les normes qui commandent le droit, l’action et la connaissance, le pouvoir totalitaire rétablit, au prix d’un mensonge fondateur et d’une illusion radicale, cette « unité fictive » que la démocratie nie et abolit  d’un seul et même geste inaugural.

Un tournant symbolique

 A partir de ce socle conceptuel, Claude Lefort, emboîtant le pas à Hannah Arendt, prend la liberté de penser le politique en rupture avec l’ensemble de la tradition philosophique occidentale. Pour lui en effet, l’avènement de la démocratie qui « dissout les repères ultimes de la certitude », constitue avant tout un tournant - le terme de révolution serait ici mal venu - symbolique. La démocratie moderne, libérale  ne peut être saisie convenablement que sous l’angle de la représentation, c’est-à-dire de  la conception que nous en formons, même si le rôle de l’infrastructure économique et capitaliste de ce régime ne peut être minimisé ni occulté. Parce qu’en démocratie, le pouvoir est sans garantie transcendante, parce que ceux qui l’exercent ont cessé de  prétendre détenir la connaissance des fins dernières de l’humanité, le citoyen moderne doit accepter l’épreuve de l’indétermination du pouvoir, du savoir et du droit. La démocratie, est également un régime qui assume et revendique le principe de la « division sociale » (séparation de la politique et de l’économie, diversité des éthiques et des visions du monde, opposition insurmontable des intérêts et des instances représentant ces intérêts etc…). L’homme démocratique est, par conséquent, renvoyé à sa propre conscience et à son propre jugement comme seules sources possibles de cette loi dont la précarité est désormais mise à nu : «  la démocratie moderne affirme de façon irréversible la légitimité du débat portant sur le légitime et l’illégitime ». Compte tenu de l’indétermination définitive des principes fondamentaux de ce régime qui, seul entre tous : « institutionnalise le conflit », le citoyen précarisé, souvent saisi d’angoisse,  risque à tout moment d’être séduit par les sirènes anti-démocratiques. Car le régime de l’instabilité chronique et de l’inconstance tempérée par la seule foi « libérale », peut à tout moment déraper dans les divisions idéologiques ou s’abîmer dans le relativisme (« A chacun se conviction, toutes se valent ») et le nihilisme (« Rien ne vaut rien, vive la mort »).

Accueillir l’inédit

 Pourtant, c’est dans le cadre de cette incertitude assumée et même revendiquée que les individus d’esprit indépendant sont à même de prendre position le plus librement, car la démocratie est aussi la société qui donne  au plus haut point à chacun l’opportunité de se déterminer sans repères préétablis, c’est-à-dire, en fin de compte, de penser authentiquement par soi-même : «  C’est donc l’absence d’un fonctionnement repérable, le fait qu’une place symbolique, déclarée vide, ne soit occupée par personne, qui engendre la vitalité des relations sociales, puisque tous sont appelés à rechercher ce qui doit être ». A cet égard, précisément  parce qu’elle place au cœur de ses investigations les notions de doute, de risque, d’incertitude, de faillibilité,  la pensée de Claude Lefort est aussi l’une des plus innovantes qui soient. Ne bénéficiant d’aucun système de sauvegarde immunisant, le philosophe peut accueillir l’inédit, l’imprévisible, l’impensable même, avec une ouverture d’esprit jamais démentie. On lira donc avec surprise parfois, profit toujours, ses analyses concernant, entre autres, l’Etat moderne (« toujours plus fort » en extension,  « toujours moins fort » symboliquement »  texte 32, ) la tentation constante du populisme (accordé au « culte de la parole brute qui se fonde sur la dénégation du dialogue », textes 19 et 50),  la liberté à l’heure du relativisme (« Le relativisme est la version douce, pacifique, du nihilisme,  et le nihilisme contient la virtualité de la terreur », texte 52), le lien étroit entre libéralisme et démocratie («Nous ne pouvons concevoir à présent une démocratie qui ne soit pas libérale », texte 63), la fragilité de la démocratie à l’heure de la globalisation (« Est-ce la fin de la politique qui s’annonce ?», texte 67),   le statut problématique des droits de l’homme (« L’homme des droits de l’homme est indéterminable », textes 33 et 81). A découvrir aussi des prises de position ponctuelles inattendues de la part d’un « intellectuel de gauche », comme par  exemple sur le bien-fondé de l’intervention en Bosnie (texte 64), sur l’ambiguïté des grèves de 1995 (texte 69), contre l’avénement du F.IS. en Algérie (texte 56), « Pour Rushdie,  écrivain » (texte 60)  etc….

Les droits de l’homme sont une politique

 S’il est difficile de dégager une ligne de force de ces milles pages délibérément  « compliquées », il reste possible de pointer les aspects les plus marquants de cette approche  à la fois littéraire et humaniste du XX ième siècle. Le rapport très particulier  que Claude Lefort entretient avec la littérature  éclaire tout d’abord l’organisation non pas symphonique mais polyphonique de son écriture. Prenant appui notamment sur les œuvres de Joyce, Gide et Dos Passos (« La littérature moderne comme expression de l’homme », texte 7, (1954) ), il montre comment  les grands écrivains de notre temps ont vu   qu’il est impossible de survoler le réel pour  embrasser d’un seul regard  personnages et Histoire. Toute illusion d’objectivité doit être proscrite,  le monde est décousu et dépourvu de centre. Morcellement du récit et complication des perspectives sont donc les modalités  adéquates d’un art qui décrit moins le réel qu’il ne l’interroge. Cette approche littéraire du XX ième siècle est également ici celle du philosophe qui ne cherche pas  l’ « unité de sens d’un monde en trompe l’œil » mais qui, tout au contraire,  s’arrache aux « conventions qui le rivaient au passé » afin d’éprouver pleinement l’« incohérence du réel ». Tout comme les personnages décentrés et hyper-subjectifs de Gide, Faulkner ou Kafka, l’auteur du Temps présent aborde   son vécu non pas en observateur détaché mais en acteur  perplexe quoique  impliqué. Parfois sévère avec sa propre famille politique (« La gauche fut ébranlée, dans son ensemble, écrit-il par exemple, par la chute du communisme et de la puissance soviétique. Elle le fut particulièrement en France, où le Parti socialiste, tout en souhaitant une évolution pacifique de la démocratie, n’avait jamais pu ou voulu mettre au centre de sa réflexion l’opposition totalitarisme-démocratie : il subit le choc de l’événement, lequel n’est pas pour rien dans son déclin » « Le jugement politique. La guerre en Bosnie », (1994), p 776) ), il  prend des positions  cohérentes avec son combat anti-totalitaire. Avec constance, il soutient les luttes hétérogènes  émanant des courants les plus divers (Lip, Larzac, revendications homosexuelles etc..) tandis que  parallèlement  il  salue le courage singulier de Jacques Delors (« Violence d’un non. Le geste de Delors », texte 66) ou, rétrospectivement,  la lucidité de Raymond Aron (« Raymond Aron, le phénomène totalitaire », texte 79) et   déplore (en 2000, encore…) l’aveuglement de la gauche trotskiste (« Le refus de penser le totalitarisme », texte 77). Claude Lefort n’est jamais où on l’attend. Ainsi, il ne rejoint pas François Furet dans une analyse du stalinisme (Le passé d’une illusion) qui, selon lui, a  conduit l’historien à écarter la question du politique et à réduire le totalitarisme à une « parenthèse historique à présent refermée ». Il se dissocie  également de Marcel Gauchet en refusant de stigmatiser l’impuissance de la démocratie qui tendrait  à cautionner  l’autonomisation de l’économie aux dépens  du politique. Dans un texte original et subtil sur la mondialisation et son incidence sur le politique (« Démocratie et globalisation », texte 67, 1995), Claude Lefort renvoie dos à dos les « prophètes de l’impossible » pour lesquels l’idéologie du marché signe la fin de tout combat collectif (version réactionnaire) et les nouveaux démagogues qui justifient la prolifération des droits particuliers (version progressiste). Revenu des figures obligées du marxisme orthodoxe, Claude Lefort s’est efforcé tout au long de son œuvre de réarticuler la notion du politique et la notion du droit (« L’histoire du mouvement ouvrier n’est après tout qu’un immense chapitre de l’histoire des droits de l’homme » souligne-t-il dans « La pensée politique devant les droits de l’homme » 1980,  p 419). Il ne s’est jamais  laissé intimider par le « défaitisme libéral », qu’il soit de droite ou de gauche (« troisième gauche ») : refusant de confondre « droits fondamentaux » et « droits conditionnés », il n’a cessé de s’opposer à cette fraction de la gauche qui n’a voulu voir dans le combat en faveur des droits de l’homme qu’une simple protestation morale, une illusion dépourvue de toute portée politique effective. La « complication » en effet n’est pas l’indifférenciation ni la confusion entre telle ou telle utopie  et les indispensables « fictions » juridiques. L’extension du champ juridique, c’est-à-dire l’invention de nouveaux droits articulés aujourd’hui à la notion de « patrimoine de l’humanité » est à saluer car elle signifie que les grands desseins politiques sont plus que jamais à l’ordre du jour ( « Droit international, droits de l’homme et politique », texte 81, (2005) ).

Où suis-je ? Quelle heure est-il ?

 Ce bref survol serait injuste  s’il ne mentionnait l’admiration que Claude Lefort voue à Merleau-Ponty et la dette qu’il conçoit à son égard. Claude Lefort a trouvé chez son ancien professeur de terminale cette attention au sensible, à l’événement, au visible comme à l’invisible que le visible enveloppe, qui constitue l’une des clefs de cette « ontologie du mouvement » confirmée ultérieurement par la lecture de Machiavel. Métaphysique pragmatique, si l’on peut dire, appropriée à la vision d’une Histoire privée de finalité mais non de signification : Claude Lefort a retenu de Merleau-Ponty l’idée de l’orientation comme étant une  composante de la perception. Penser, se situer, s’engager et s’orienter se fondent en une seule et même activité. C’est Paul Claudel qui parle ici : « D’un moment à un autre, un homme redresse la tête, renifle, écoute, considère, reconnaît sa position : il pense, il soupire, et, tirant sa montre de la poche logée contre sa côte, regarde l’heure. Où suis-je ? et Quelle heure est-il ? telle est de nous au monde la question inépuisable. »

 

Laurence Hansen-Löve

 

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Published by laurence hansen-love - dans Philosophie
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