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28 janvier 2017 6 28 /01 /janvier /2017 17:39

"Il ne faut pas mentir. Voilà une évidence du sens commun, à laquelle chacun adhère spontanément, sans même avoir lu Emmanuel Kant, sans avoir même jamais songé à le lire un jour... Et il est vrai qu'il y a bien des raisons, tant esthétiques qu'éthiques, pour condamner le mensonge.

Le mensonge est esthétiquement condamnable

Qui se soucie d'esthétique le sait fort bien, il n'est pas beau de mentir! La franchise, la sincérité sont du côté de la belle droiture, quand le mensonge, la fourberie sont du côté de la courbure, du tordu. L'homme franc est droit, il expose avec une belle netteté son visage, son front. Les mots sortent de sa bouche avec l'impeccabilité, la spontanéité d'un bel accord de do majeur : la loyauté, la spontanéité, la probité, la rectitude ont la beauté d'Apollon. La dissimulation, la fausseté, l'hypocrisie, la sournoiserie sont en revanche laides. Duplicité du menteur : le "di-able" [1] ne fut pas pour rien représenté par un serpent, c'est-à-dire par l'animal à la langue fourchue. Regardez cet enfant tenter ses premiers mensonges... Son regard est fuyant, son corps même se tord sous l'effet du mensonge. Les mots sortent avec peine de sa bouche, tout est en lui biaisé, tordu. Quand il aura développé ses dons de comédien, quand il aura appris à "bien mentir", il jouera alors la franchise, la netteté, exposant son visage et son front avec une excessive et ostentatoire droiture [2]. On pourra dire alors qu'il ment effrontément, de façon éhontée : car tout se passe comme si son front (ce qu'il y a de plus droit en son corps) l'obligeait à la franchise, à la droiture. Et il se sentira inévitablement sale, laid et moche si, d'aventure, on se rend compte qu'il a menti : "Il en rougit, le traître![3] Oui, celui dont le mensonge est découvert, celui qui "perd la face", comme le dit si bien la langue française, mériterait de perdre son front et devrait, au minimum, rougir d'avoir ainsi menti.
   Tout montre que le mensonge, cette désertion de sa propre parole, est esthétiquement condamnable : le menteur est furtif, tordu, dissimulateur, sournois, double, biaisé, laid en somme. Beau est en revanche le sincère [4], celui qui ouvre son coeur avec franchise, c'est-à-dire avec liberté, noblesse, netteté et droiture. Il peut nous regarder droit dans les yeux, il fait bien l'homme, fait bien son métier d'homme.

Le mensonge est éthiquement condamnable

A cette disqualification esthétique du mensonge, Kant substituera une inoubliable disqualification éthique et ce, parce que pour le penseur de Konigsberg, le mal vient de la contradiction [5] et qu'il me suffit en vérité d'être un instant attentif à ce que me murmure ma propre raison et la loi morale qui s'y trouve, pour comprendre que le mensonge est un acte contradictoire, triplement contradictoire.
   D'abord parce que le mensonge est contradiction entre la parole et la pensée, et qu'il ruine l'essence même de la parole qui est la confiance. Tout acte de parole promet la vérité, même - et surtout! - l'acte de parole qui ment et qui peut aller jusqu'à jurer qu'il dit vrai, alors qu'il ment. La société des hommes deviendrait vite infernale, si chacun devait se méfier de chacun. Je fais spontanément confiance au quidam auquel je demande mon chemin, perdu que je suis dans les rues de Metz ou de Bordeaux... Pourquoi ? Parce que tout se passe comme si me liait à lui une sorte de contrat de confiance, contrat antérieur à tous eux que je pourrais un jour signer avec lui, et qui en est la condition de possibilité. Comme disent fort bien les Anglais, je n'aurais de relations humaines avec lui que si je peux supposer qu'il "means what he says", qu'il est présent dans sa parole au moment où il me parle. Mentir, c'est violer l'essence même de la parole, laquelle devrait être le moyen d'expression de la pensée..." Philosophie pour tous, Eric Fiat

http://philo.pourtous.free.fr/Articles/Eric/mensongeethique.htm

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Published by laurence hansen-love - dans actualité politique
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Pascal Jacob 28/01/2017 19:12

Encore une fois saint Thomas dépasse Kant :

«On peut donner du mensonge une triple division. La première est prise de la raison même de mensonge ; elle est donc propre et essentielle. A ce point de vue, le mensonge se divise en deux espèces : la jactance, qui va au-delà de la vérité ; l'ironie, qui reste en deçà, d'après Aristote. Cette division est bien essentielle, puisque le mensonge, par sa nature même, est contraire à la vérité qui est une égalité à laquelle s'opposent directement l'excès et le défaut, nous l'avons dit à l'Article précédent.
«La deuxième division considère le mensonge en tant qu'il a raison de faute, plus ou moins grave selon le but que l'on se propose en le disant. La faute est plus grave si l'on veut nuire au prochain ; c'est le mensonge pernicieux. Elle l'est moins, si l'on a en vue quelque bien : un plaisir, et c'est le mensonge joyeux ; un avantage, et c'est le mensonge officieux, qu'il s'agisse d'aider quelqu'un ou de le protéger. Telle est la division présentée au début de cet article.
«La troisième division est plus générale et considère uniquement le but du mensonge, sans envisager si cela augmente ou diminue sa gravité. C'est la division en huit membres de la deuxième objection. Les trois premiers sont compris dans le mensonge pernicieux, d'abord contre Dieu c'est le mensonge « doctrinal et religieux » ensuite contre le prochain, soit avec la seule intention de « nuire à quelqu'un sans utilité pour personne », soit avec celle « d'être utile à une personne au préjudice d'une autre ». Le premier de ces trois mensonges est le plus grave, comme toujours quand un péché est contre Dieu, nous l'avons dit ; le deuxième l'est plus que le troisième, que diminue l'intention d'être utile.
«La quatrième espèce, à la différence des précédentes qui aggravent le mensonge, ne l'aggrave ni ne le diminue : c'est le mensonge « par seul plaisir de mentir », et Aristote remarque que « ce mensonge et le plaisir que l'on y trouve viennent de ce que l'on a l'habitus du mensonge ».
«Les quatre dernières espèces diminuent le péché de mensonge. La cinquième en effet, est le mensonge joyeux, que l'on dit « par désir de plaire ». Les sixième, septième et huitième espèces se rattachent au mensonge officieux qui « aide quelqu'un à garder son argent », ou est utile à son corps : « lui sauver la vie » ; ou à sa vertu : « le préserver d'une faute qui souille le corps ».
«Enfin, il est clair que plus grand est le bien sur lequel se porte l'intention, plus aussi le péché est diminué. C'est pourquoi, à bien regarder, les quatre dernières espèces de mensonge sont disposées comme il convient en ordre de gravité décroissante, car ce qui est utile l'emporte sur ce qui est agréable, la vie du corps est préférable aux richesses, mais elle ne vient elle-même qu'après l'honneur et la vertu».

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  • : Professeur de philosophie, à IPESUP. Directrice de collection chez Belin et chez Hatier.Co-auteur de : Philosophie,anthologie (Belin) et Philosophie de A à Z (Hatier). Auteur de : "Cours particulier de philosophie" et "La philosophie comme un roman" (Hermann)
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